‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 202 sur 359 · II. Voyez plutôt de treuver quelque bien qui soit du · texte numérisé non relu

II. Voyez plutôt de treuver quelque bien qui soit du

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rable ; or il n y en a point d'autre que celui que de soi Tàme prend elle-même. C'est de la vertu seule que viennent les joies perpétuelles et qui sont hors de toute appréhension. S'il y a de l'obstacle, il passe au-dessous d'elle , comme un nuage qui ne leur empêche point le jour. Quand sera-ce que nous serons si heureux d'y parvenir? Certainement nous ne nous arrêtons pas tout court; mais nous nous hâtons bien lentement : il y a encore bien de la besogne. Si vous en voulez voir la fin, il y faut veiller, et travailler vous-même. Ce n'est point chose qui se fasse par procureur. Il y a d'autres sciences où Ton peut prendre de l'aide pour étudier. Il y avoit de mon temps un Calvisius Sabinus fort riche, et qui avoît l'esprit et le revenu d'un affranchi * . C'étoit l'homme que je vis jamais , qui avoit la plus mauvaise grâce à faire le grand. Il avoit si peu de mémoire , que s'il vouloit parler d'Ulysse, d'Achille, ou de Priam, il ne savoit pas trouver leurs noms, quoiqu'il les connût mieux que nous ne connoissons nos maîtres d'école. Jamais vieil nomenclateur, de ceux-ci qui forgent les noms quand ils ne les savent point, n'en donna de si faux à personne, comme ce pauvre homme en donnoit aux Grecs et aux Troyens. Et cependant il avoit envie d'être tenu pour un savant personnage. Il s'avisa pour avoir plus tôt fait d'avoir des esclaves, et les acheter bien cher, dont l'un sût Homère par cœur, et l'autre Hésiode; les neuf lyriques eurent aussi chacun le sien. Ne vous étonnez pas si je vous dis qu'il les acheta bien cher. Il n'en trouva point, il les fit faire exprès. Quand il eut dressé tout cet équipage, il

I. Les éditions de 1639 et de i645 portent : de l'esprit; mais bien que ce sens ait été adopté par quelques commentateurs, la suite le rend impossible, à moins qu*on n*y voie une ironie. Nous avons adopté la leçon qui avoit l'esprit, donnée par Tédition de 1648. D y a dans le latin : Patrimonium habebat libertini et ingenium,

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commença de rompre la tête à ceux qu'il appeloit à manger avec lui. Ses protecoles* étoient à ses pieds, qui lui foumissoient des vers à mesure qu'il en demandoit. Mais il n'en pouvoit pas réciter une moitié, que l'autre ne lui échappât. Un Sabellius Quadratus, qui ne iîâsoit autre métier que de suivre les tables des riches qu'il voyoit n'avoir pas beaucoup d'entendement , et se rire d'eux en mangeant leur bien, lui conseilla d'avoir des valets à lui ramasser les paroles. Gomme Sabinus lui eut dit que ces esclaves lui coùtoient deux mille écus la pièce : « Vous eussiez eu, répondit Sabellius, autant d'armoires' à meilleur marché. » Toutefois il avoit cette bonne opinion de soi, qu'il pensoit être le plus savant honmie qui fût en sa maison. Le même lui conseilla de s'exefcer à lutter. Sabinus, homme malsain, pâle et exténué, lui ayant répondu là-dessus : « Gonmie voudriez-voua que je luttasse? tout ce que je puis faire c'est de vivre. *^ Je vous prie, dit-il, ne dites pas cela, vous avez tant de valets si grands et si forts à votre conmiandement. » Une bonne âme ne tombe point au conmierce; et quand il s'en trouveroit à vendre, je ne pense pas qu'il se trouvât peraonne qui en voulût acheter. Quant à la mauvaise, on ne trafique d'autre chose. Mais prenez ce que je vous dois et adieu. « C'est richesse qu'une pauvreté qui se raage aux lois de natm*e. » Epicure a toujours ce langage en la bouche, et n'en change que les paroles; mais on né peut jamais trop dii-e ce qu'on ne peut jamais assez savoir. U est des personnes à qui il ne faut que montrer les remèdes, et d'autres à qui il les faut mettre dans la tête à coups de marteau.

I. Protecoles (ou comme Técrit le Dictionnaire de Nicot ^ ^ro/AocoUes)^ moDiteurs, monitores,

1. Kn latin : scrinia, coffres propres à contenir des livres, des manuscrits.

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EPITRE XXVm.

AmQvumwT, — I. Le changement des lieux ne profite point à ceux qui portent leurs vices avec eux. — II. Fuir le bruit du Palais. — III. Q>nnoitre sa faute, cVst être en voie d*amen-^ dément.

I. Vous VOUS étonnez que tant de voyages que vous avez faits, et tant de lieux où vous avez été, ne vous ont fait passer votre humeur mélancolique; et pensez être seul à qui cela soit arrivé. Cesi Tesprit qu il faut changer, et non pas Fair. Passez tant de mers que vous voudrez^; reculez- vous en des solitudes où jamais homme ne mette le pied : en quelque part que vous alliez, vous aurez toujours vos vices avec vous. Quelqu'un faisant un jour cette même plainte à Socrate, il lui dit : « Pourquoi vous étonnez-vous que vos voyages vous soient inutiles, vu que vous vous portez partout où vous allez? » La cause qui vous fait partir s'en va quand et vous. Quel grand profit vous peut faire de voir et connottre des pays et des villes, que jamais vous n'avez connus ni vus? Tout cela nest que vous tourmenter en vain. Voulez-vous savoir d'où vient que vous ne gagnez rien de fuir ? Vous vous enfuyez avec vous. Il faut mettre bas ce qui vous charge l'esprit; autrement, soyez où vous voudrez, vous ne serez jamais bien. Faites compte que vous êtes aujourd'hui comme est cette sibylle en Virgile, quand l'enthousiasme

I. Sénèque cite ici un demi-vers de Virgile {Enéide, liv. III, v. 71), que Bfialherbe n*a pas traduit :

.... Terraque urbesque recédant.

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la prend, et qu elle a dans le corps un esprit autre que le sien :

La prcHresse tempête, et voudroit bien pouvoir

Mettre le Dieu dehors ^

Vous courez de tous côtés, pensant vous décharger de oe qui vous presse, et tant plus vous vous remuez, tant plus vous en recevez d'incommodité : comme vous voyez dans un vaisseau que ces paquets qui ne bougent d*une place ne Tébranlent point, et que quand ils sont jetés inégalement d'un lieu à Tautre, ils le font perdre' et presque renverser de leur côté. Tout ce que vous faites, vous le faites contre vous. Vous vous gâtez de vous remuer, vous donnez des heurts à un malade. Quand vous serez guéri, vous n'irez en lieu qui ne vous donne du plaisir. Quand on vous relégueroit au bout du monde, et qu'on vous confineroit en la région la plus sauvage qui soit sur la terre, quelque barbare qu'y soit le peuple, vous y trouverez de l'hospitalité. L'importance de votre repos est en vous , et non pas au lieu où vous allez, n ne peut chaloir où nous soyons. C'est folie de s'en soucier : il faut faire compte que nous ne sommes point nés pour un petit coin de terre, mais que le monde entier est notre patrie. Si vous aviez cette impression, vous ne vous étonneriez pas que la diversité de tant de lieux, où le dégoût vous a chassé de l'un à l'autre, ne vous auroit de rien servi. Ce n'est pas voyager ce que vous faites : c'est rôder et tournoyer. Vous êtes aujourd'hui en un lieu , demain en l'autre, comme si la félicité que vous cherchez ne se pouvoit pas trouver partout. En quelle part du monde sauroit-on ouïr plus de tempête qu'en un Palais *?

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