ÉPÎTRE XXIX
AfiGL'MEivT. — I. Qu*il ne faut pas cesser de reprendre oeax qui n^aiment point à être repris. — II. Les méchants ne rient pas longtemps. — in. La rertn enseigne le mépris de la mort. — IV. On ne peut plaire au peuple et être homme de hien,
I. Vous me demandez des nouvelles de Marcellinus, et desirez savoir ce qu'il Fait : je ne le vois guère. Ce n*est pas que je lui donne sujet de s'éloigner de moi , maïs il ne prend pas plaisir d'ouïr la vérité. Toutefois il n a plus que faire de rien craindre de ce côté-là ; car il ne la &ut dire qu'à ceux qui prennent plaisir à l'écouter. C'est pourquoi tout le monde n'approuve pas cette franchise générale de Diogène et des autres Cyniques, qui sans distinction de personnes, faisoient des remontrances auxpremiers qu'ils rencontroient en leur chemin : car à quel propos vous amuseriez- vous à prêcher un sourd ou un muet? Mais vous direz : « Pourquoi ne ferai-je bon marché des paroles, puisque c'est chose qui ne coûte rien? Je ne puis pas savoir si je ferai le profit de celui que j'avertirai, mais je sais bien que je n'en puis avertir beaucoup, que je ne fasse le profit de quelqu'un. Il faut ouvrir la main : qui fait beaucoup d'entreprises, c'est force qu'il y en ait une qui lui succède. » Pour moi, Lucilius, je ne suis pas d'avis qu'un homme d'honneur en use de cette fiaiçon. Son autorité perd son lustre par cette communication trop
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universelle; et ceux qui se corrigeroient par ses remontrances, s'il ne les rendoit pas si communes, n'en peuvent faire compte, quand ils voient que sans élection de sujets ni de personnes, il les emploie en toutes occasions indifférenmient. Il n est pas besoin que celui qui tire donne à tous coups dans le blanc : il n'y a point d'art en ce qui se fait par accident. La sagesse est un art : il est raisonnable qu'elle ait un but, qu'elle choisisse ceux qu'elle jugera capables d'instruction, et quitte les autres, non du premier coup toutefois, mais après avoir essayé tout ce qu'elle aura jugé propre pour leur guérison. Je ne tiens pas que Marcellinus soit du tout perdu ; toutefois pour le sauver, il ne faut plus guère tarder à ]ui tendre la main. C'est un bel esprit, mais qui prend déjà le chemin de se gftter. U en sera ce qui pourra : j'en courrai la fortune, et lui dirai librement mon avis de ce que je lui verrai (aire mal à propos.
II. Je sais bien qu'il se mettra tout aussitôt sur ses bouffonneries, qui feroient rire un mort^, et se moquera de lui-même le premier, et puis de moi. Je n'aurai pas ouvert la bouche, qu'il ne me prévienne, et que le premier il ne me die tout ce que je lui penserai dire. Il recherchera tout ce qui se passe en nos écoles, et me remettra devant les yeux les salaires des philosophes, leurs amies, et leurs bonnes chères. D m'en montrera l'un au bourdeau, l'autre au cabaret, et l'autre à la cour. Il me montrera ce plaisant philosophe Ariston , qui se fait promener en une chaire', et discourt en cette belle posture; car c'étoit l'heure qu'il prenoit pour travailler. C'est celui de qui Scaurus, un jour qu'on disputoitde quelle secte il
I . FaeetUu qiue r'uum epocare lugentibus pouunt^ dit S^èque.
a. C'est-à-dire une chaire à bras {sella gettatoria^ comme traduit Nioot), ce qu'on appela plus tard chaise il porteur. Il y a dans le Utin : Qui in gfttatume disserebat.
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étcMiy répondit : • Je sais bien qa*il n*eti pas pèripetélioîen; » et Jolius Grécinus, grand personnage , interrogé qad jugement il en foisoit : « Je ne puis, dit-il, que vous en dire; car je ne sais ce qu il fait sur cette selle entre deox limons, » comme si on lui eût parlé d*un cocher. Il me mettra devant le nez tous ces charlatans, qui pour leur honneur eussent mieux fait de ne se mêler point de la philosophie, que d'en trafiquer indignement, comme ils font. Mais tenezr-vous préparé à souffrir toutes ces injures. Peut-être qu il me fera rire, et peut-être aussi que je le ferai pleurer : s'il continue de rire, je serai bien aise, puisqu'il faut quil y ait du mal, que pour le moins sa folie soit de belle humeur. Quoi qu'il en soit, la gaieté de telles gens n est jamais longue : prene^j garde; vous les verrez tout d'un coup pâmés de rire, et en moins de tourner la main, ils crieront comme enragés. Je suis résolu de Tentreprendre, et de lui montrer que je ne l'estime pas si peu comme font beaucoup d'autres : si je ne déracine du tout ses vices, je les garderai de croître. Sa nialadie ne guérira pas, mais elle aura de bons intervalles; et peut-être qu'après les intervalles la parfaite guérison pourra venir. Quand on ne feroit que l'en soulager, à un malade ce n'est pas peu. Une bonne relâche est une espèce de santé.
III. Tandis que je me prépare à son instruction, vous, qui déjà pouvez quelque chose, et qui par la considération du progrès que vous avez fait jusqu'à cette heure, jugez à peu près ce que vous pouvez faire à l'avenir, formez votre vie, relevez votre courage, faites ferme contre tout ce qui est formidable, et ne vous souciez point du nombre de ceux qui vous pensent faire peur. Ne seix>it-ce pas une folie bien manifeste de craindre la multitude, en un lieu où il faut venir l'un après l'autre? Plusieurs vous peuvent bien menacer, mais en votre mort il n'y a pas-
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sage que pour un. C'est le règlement qu a fait nature. Un vous a donné Tàme, un vous Tôtera.
rV. Si vous aviez quelque discrétion, vous ne me demanderiez plus rien. Mais je ne veux rien avoir du vôtre : je m'en vais vous jeter ce que je vous dois. « Je n'ai jamais eu volonté de plaire au peuple; car ce que je sais, le peuple ne l'approuve pas, et ce que le peuple approuve, je ne le sais pas. » Vous me demandez qui dit cela? Ne savez-vous pas qui est mon chaland ? Epicure. Mais il n'y a philosophe, de quelque secte qu'il soit, péripatétique, académique, stoïque ou cynique, qui ne vous en die autant que lui. Il n'est pas bien aisé qu'un homme à qui la vertu platt, puisse plaire au peuple : on ne peut avoir sa bonne grâce, que par des moyens qui ne valent rien; il faut donner ordre de^ lui ressembler. Si vous n'êtes des siens, vous ne sauriez être à son gi*é. Or, en votre établissement, votre opinion vous importe bien plus que celle des autres. Il faut être infâme pour être aimé de ceux qui le sont. De quoi donc servira cette philosophie que vous estimez tant, et que vous tenez préférable à tout ce qu'il y a de choses et de sciences au monde : que vous aimerez mieux vous plaire qu'au peuple ; que vous pèserez plutôt les opinions, que vous ne les conterez ; que vous ne craindrez ni les Dieux ni les hommes, et supporterez les adversités avec patience, ou les finirez avec honneur ? Au demeurant , si je vois que le peuple vous tienne pour un grand personnage; que quand vous entrerez il fasse des acclamations, et vous applaudisse ; que tout l'équipage des comédiens soit en rumeur à votre venue ; que par toute la ville les femmes et les enfants prêchent vos louanges : pourquoi ne me ferez vous pitié, puisque je sais par quelle échelle ou monte à cette faveur?
f » Donner ordre de, faire en sorte de.
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