‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 205 sur 359 · ÉPÎTRE XXX · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE XXX

Aaoumbiit. — I. La Tieilletse ett une maladie sans remède. — II. Le sage ne craint point la mort. — III. Les vieillards peuvent mieux parler de la mort que les jeunes. — IV. La nécessité de mourir doit 6ter l'appréhension de la mort. — V. La vieillesse nous tire du monde sans violence. — VI. Le sage seul fait bon visage à b mort. — VII. Les vieillards doivent moins craindre la mort qu0 les jeunes, bien que toutefois elle soit aussi près des uns que des antres.

L J'ai vu le bonhomme Bassus Aufidios, bien bas et bien cassé. U (ait ce qu'il peut pour se défendre de la vieillesse ; mais elle est déjà la plus forte : elle abat plus qu'il ne peut redi*esser; elle se laisse choir sur lui de toute sa pesanteur. Vous savez qu'il a été toujours malsain, et dune température fort sèche. D s'est entretenu longtemps , ou pour mieux dire , rapetassé le mieux qu'il a pu. Mais la force lui a failli d'un coup. Gomme en un navire , s'il n'y a qu'une fente ou deux , il y a moyen de le calfeutrer ; mais depuis qu'il commence à s'ouvrir de tous côtés, c'est perdre sa peine que de le vouloir raccoutrer : il en est de même d'un corps où l'âge s'est rendu maître. On peut bien appuyer sa foiblesse pour un temps; mais à la fin, conmae en un vieil édifice de qui l'assemblage se déjoint, et qui tandis qu'on l'étançonne d'une part s'éclate de l'autre, il n'y a plus de remède que d'en sortir.

IL Le bonhomme pourtant ne laisse pas d'avoir toujours bon courage. Cette coutume lui vient de l'étude qu'il a faite en philosophie, qui résout tellement les âmes, que de quelque petite complexion que soit un homme, il a toujoui's assez de force. La présence de

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b mort ne lui change pas ni la couleur ni la parole; et quand il défaut, c'est alors cp'il a moins d'apparenoe de défaillir. Un bon pilote, cpoique sa voile soit en pièces, et son vaisseau, trouve moyen de racconmioder les restes de son équipage, et d'achever sa route. Bassus en fait de même, et voit venir sa fin avec un visage si ferme, que s'il avoit la même assurance à regarder celle d*un autre, vous Testimeriez plutôt insensible que résolu. Il y a de la peine, quand nous sommes arrivés à cette heure inévitable, de s'en pouvoir aller sans regret, et ne murmurer point. C'est une leçon qu'on ne sait pas, sans Tavoir longtemps étudiée. Aux autres morts il y a quelque espérance : si vous êtes malade, vous guérissez; si le feu vous surprend, vous Téteignez; si la maison où vous êtes tombe, c'est peut-être d'une façon que vous, n'aurez point de mal; si vous faites naufrage, quelque vague vous pourra jeter à bord ; si quelqu'un vous tient i'épée à la gorge pour vous tuer, cpelque chose pourra survenir qui lui fera faillir son coup. Mais si la vieillesse vous mène à la mort, il faut marcher : il n'y a répit, ni opposition qui vous en garantisse. C'est bien la mort la plus douce de toutes ; mais aussi est-ce la plus longue. Vous diriez à voir ce bonhomme qu'il est à ses obsèques : il s'inhume, survit à soi-même, et ne s'afflige point de n'être plus avec soi ; car il dit beaucoup de choses à ce propos. U fait ce qu'il peut pour nous persuader que si en la mort nous avons du travail ou de la crainte, nous en sonunes cause, et non pas elle; et qu'en mourant nous ne sommes non plus incommodés que quand nous sonmoies morts. Or il y a aussi peu de raison de craindre ce qu'on ne sentira poi°t , que ce qu on ne .oufinn point. Comme est-U possible qu'un homme s'imagine de sentir une chose qui le privera de tout sentiment? Il faut donc conclure qu'il n'y a non plus d'appréhension que

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de mal en la mort. Je sais bien que ce sont choses qui beaucoup de fois ont été dites, et qui le 8eix>nt encore beaucoup de fois ; mais je ne faisois point de profit à les lire , et encore moins à les ouïr dire à des gens à qui Tàge ne donnoit point encore occasion de craindre ce qu^ils conseilloient de n'appréhender point.

III. Mais sans mentir, ce langage venant de Bassus qui a un pied dans la fosse, m'a touché d'une étrange fiiçon; car pour en dire mou avis, je trouve qu'il est plus malaisé de se résoudre à la mort, quand on en approche, que quand on y est. Quelque lâche et timide que soit un homme, quand il voit la mort présente il se dispose à ne vouloir point éviter ce qui n'est point évitable. Vous voyez un gladiateur qui durant le combat . aura (ait le plus mal et le plus poltronnement qu*on sauroit faire, quand il sera bas , tendre lui-même sa gorge à son adversaire, et lui conduire l'épée à la partie qu'il pense la plus mortelle, afin d'être bientôt dépéché. Mais quand la mort est encore en chemin, et qu'indubitablement elle s'en vient à nous, c'est un péril où il faut une froideur et une assurance de qui peu d'hommes sont capables, que ceux qui par l'étude se sont de longue main préparés à cet assaut. C'est pourquoi je prenois grand plaisir à l'ouïr dire son avis d'une chose qu'il avoit bon moyen de connottre, pour la voir de si prés comme il faisoit. S'il revenoit quelqu'un de l'autre monde qui vous dît qu'il n'y a point de mal en la mort, vous le croiriez, parce qu'il parleroit d'une chose qu'il auroit éprouvée. Tout de même aussi ne pouvons-nous mieux savoir l'étonnement que donne la mort quand elle approche, que de ceux qui se sont trouvés auprès d'elle, qui l'ont vue arriver, et qui lui ont donné la bienvenue.

rV. Vous pouvez bien mettre Bassus de ce nombre-là : il ne nous a point voulu laisser tromper; il ne trouve

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non plus d*apparence à craindre la mort que la vieillesse. A la jeunesse succède la vieillesse; à la vieillesse la mort. Qui ne veut point mourir, seroit content de n*avoir point vécu. La mort est la condition de la vie : quand on nous donne Tune, on nous promet^ Tautre; nous en sommes au chemin, c'est folie de Tappréhender. L'appréhension est des choses douteuses : la mort est certaine, il la faut attendre. C'est une nécessité qui n'épargne personne, il n'y a point de force qui nous en défende. Pourquoi se plaindroit un homme d'être compris en une loi qui comprend tout le monde? La première partie d'équité, c'est l'égalité; mais il n'est point de besoin de plaider la cause de nature. Elle ne nous a point donné de loi pour nous, que la même qu'elle a prise pour elle : tout ce qu'elle a fait, elle le défait; ce qu'elle a défait, elle le refait.

V. Or, à cette heure, si parle bénéfice de la vieillesse nous sortons du monde tout bellement, et n'en sommes point ravis par force, mais tirés doucement une pièce après l'autre, n'avons- nous pas de quoi remercier les Dieux , qu'après avoir goûté du monde à notre aise , nous nous trouvions conduits en un repos qui nous étoit nécessaii'e, et qu'en une si longue lassitude nous avions occasion de désirer?

VL Vous en voyez qui souhaitent la mort d'une façon, qu'ils ne sauroient être plus passionnés à demander la vie. Mais je trouve bien autant de courage à ceux qui de pied ferme la regardent venir sans s'émouvoir. Ceux-là quelquefois y sont empoités ou par une rage, ou par quelque dépit violent qui les transporte. Mais indubita-

I. Les aidons de ifiSg, de ifi45 et de 1648 donnent permet; mais le sens yeut promet, et c^est la leçon des éditions de 1659 et

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blement cette procédure si tranquille est une premre qui ne se peut faire que par un esprit bien judicieux et bien rassis. Il se voit assez de personnes qui par colère se vont rendre à la mort; mais quand elle vient, il en est peu qui lui fassent bon visage, si par une longue méditation ils ne se sont disposés à la recevoir.

VII. C'est pourquoi je suis bien souvent tout exprés allé trouver ce bonhomme, à qui je porte beaucoup d amitié, pour voir s'il seroit toujours en même posture, et si j'y reconnottrois point quelque affoiblissement de Tesprit comme du corps. Mais toujours je lui treuve la disposition meilleure; comme en la septième carrière' le contentement de ceux qui courent est plus visible, pouroe qu'ils pensent qu'il ne s'en faut guère qu'ils niaient emporté le prix. Il s'accommodoit aux préceptes d'E^icure, et me disoit qu'il se persuadoit premièrement, qu'en cette expiration dernière on ne sentoit point de mal : toutefois que s'il y en avoit, c étoit quelque consolation de penser qu'où en seroit bientôt quitte, pouroe qu'une extrême douleur n'est jamais longue; au demeurant, que si cette distraction ' du corps et de l'âme le travailloit, il se représenteroit qu'après cette douleur, il n'en auroit jamais d'autre; qu'il ne doutoit point qu'un homme de son âge n'eût l'âme au bord des lèvres, et que par conséquent il n'y auroit pas beaucoup de peine a la faire sortir. Un feu qui s'est pris à quelque matière forte, et qui a beaucoup de corps, s'éteint avec de l'eau, et quelquefois par la ruine de ce qu'il brûle; mais celui qui n'a plus d'aliment s'amortit de soi-même. Voilà les discours qu'il me fait, et que j'écoute fort volontiers, non conune choses nouvelles, mais parce que je pense être aux mains avec la mort. Et quoi donc? n'ai-je jamais

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