‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 207 sur 359 · ÉPÎTRE XXXI · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE XXXI

Argumert. — I. Fuir la volupté ; la félicité de rhomme gît au repos de Tâme. — II. Il nVst point de bien sans vertu, ni de mal sans TÎce. — III. Définition du bien et du mal : quelle est la règle du sage? » IV. L*homme sage est seul heureux.

I. Vous êtes à moi, je le vois bien. Vos promesses commencent déjà d'avoir quelque effet. Je vous ai vu fouler aux pieds toutes ces vanités que le vulgaire appelle biens, ne vous proposer que la vertu : continuez en cette belle résolution. Je ne vous demande pas que vous fassiez plus que ce que vous avez entrepris. Vos fondements tiennent beaucoup de place : faites le bâtiment suivant le dessin. Faites la besogne que vous avez en la main, et pour bien faire, bouchez-vous les oreilles, non avec de la cire, selon qu'Ulysse fit de ses compagnons, mais avec quelque chose de plus ferme. Les voix qu'il appréhendoit étoient bien attrayantes, mais non pas générales : celle que vous avez à craindre n'est point au pied d'un rocher, vous Torrez en quelque part du monde que vous alliez. La volupté n'a point ses embûches en un lieu seul : il n'y a ville qui ne vous doive être suspecte. Passez outre, et soyez sourd aux meilleurs amis que vous ayez. Leur intention est bonne, mais leurs vœux ne valent rien. Si vous voulez être heureux, priez Dieu que rien de ce qu'ils vous souhaitent ne vous arrive. Ce qu'ils voudroient vous voir posséder, n'est pas bien : tout le bien que peut avoir un homme, c'est de s'assurer de soi-même ; et en cela seul est la cause et l'établissement de sa félicité. Le moyen d'y pai^venir, c'est de ne se soucier point du travail, et de le tenir peur indifférent; car qu'une même chose soit tantôt bonne et

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tiDtôt mauvaise, untôt facile à supporter et tantôt diffieile, cela ne se peut faire. Ce n'est pas bien que le trafail. Qu'est-ce donc qui est bien ? Le mépris du travail, le ne saurois approuver qu'on prenne beaucoup de peine BU des choses de peu de fruit; mais quand je verrai quelqa*iin s'acheminer à cpelque entreprise louable, tant plus il se bandera, sans vouloir faire de reposées, tant plus je me ravirai de le regarder, et lui crierai : « Courage, effor- Dei^Tous : faites, si vous pouvez, cette montée tout d'une baleine. » Les belles âmes se nourrissent au labeur. Ne prenons point garde aux souhaits accoutumés de nos pères et de nos mères, pour y conformer les nôtres : nous ferions mieux de n'en faire du tout point.

IL Un honurne de mérite se fait tort d'importuner les Dieux; quel besoin est-il de vœux? Faites votre bonne fortune vous-mêmes : vous la ferez si vous prenez cette impression, que, où il y a de la vertu, il y a du bien, et qa*où il y a du vice, il n'y peut avoir que de l'infamie et du déshonneur. Comme il n'est point de splendeur sans lumière, d'obscurité sans ténèbres, de chaud sans feu, ni de froid sans air, ainsi les choses ne sont honnêtes ou déshonnêtes, qu'en tant que le vice ou la vertu les accompagne.

m. Qu'est-ce qui est donc bien? Connottre les choses. Qn*est-ce qui est mal? Ne les connoitre point. En l'élection des choses, la considération du temps sera la règle d*nn habile homme. Mais quoi qu'il rejette ou qu'il choisiase , s'il a l'âme grande et au-dessus de toutes choses, il ne rejettera rien par crainte, et aussi ne choisira rien par admiration. Surtout qu'il se garde de se ravaler. Ce n'est rien que de ne refuser point le travail, il le faut chercher. Me demandez-vous ce que j'appelle travail inutile et superflu? Celui de qui le sujet n'est point relevé :

non toutefois qu'il soit non plus mauvais que celui qu'on Malhkrbk. If a 5

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emploie aux choses louables ^ , pource que c est de Tànie que vient la résolution, qui nous sollicite aux entreprises laborieuses, et nous dit : A quoi est bon ce repos? un homme de bien ne craint point la sueur.

IV. Au demeurant, souvenez-vous d'être toujours conforme à vous-même, et ne vous démentir en aucune de vos actions. En Tégalité de la vie consiste la perfection de la vertu, qui ne peut être sans la connoissance des choses divines et humaines; et de là vient la félicité souveraine, par laquelle nous sommes faits compagnons des Dieux, et n'avons plus la peine de les prier. Voulez^vous savoir le moyen d'y parvenir? Il ne vous faut aller m par TApennin, ni par le mont Cenis, ni par les déserts de Candavie, ni courre la fortune des Syrtes, ou de Scylle et de Gharybde : combien toutefois qu'une chétive petite commission' les vous a tous fait passer. Le chemin y est sûr et plaisant : et pour le faire, il ne vous faut ni provision ni équipage que la nature ne vous ait donné. Ne quittez point ce que vous avez d'elle, vous irez du pair avec Dieu. Vous n'irez point du pair avec Dieu pour être riche : Dieu n a rien. Vous n'irez pwit pour des habits magnifiques ; Dieu n'en a point; non pour avoir une réputation qui vous fasse connoître à tous les peuples de la terre : Dieu n'est connu de personne, et plusieurs même ont mauvaise opinion de lui, qu'il ne punit pas; non pour une presse de valets, qui vous portent en litière aux champs et à la ville : ce Dieu, tout grand et tout puissant, porte tout. Aussi ne sera-ce ni la beauté ni la force : le temps les consume. U faut donc trouver quelque chose qui soit incorruptible, sans embarras, et si bonne qu'on ne puisse rien désirer de meil-

1 . Eu latin : Non est malus; non magls quam Ule [iahor) qui pulehrit rébus impenditur.

a. Commission^ emploi.

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leur. Qae peut-ce être? resprit.Maisun esprit si droit, si bon et si grand, qu*on puisse dire que c*est un Dieu logé dans un corps humain. Cet esprit ne se trouvera point plutôt en un prince qu'en un gentilhonune, en un gentilhomme qu'en un valet. L'ambition et T injure ont fait cette distinction de qualités. Il n'y a si petit recoin en la terre, d'où il n'y ait moyen de monter au ciel. Aidezvous seulement, et prenez une forme digne de Dieu. Ce ne sera ni avec or, ni avec argent : ce ne sont point ma*tières qui le puissent représenter. Souvenez-vous que les Dieux ne furent jamais si propices qu'au temps qu'ils étoîent de terre.

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