EPITRE LUI
ABGUiODrr. ^- I. Les maladies de ràmc, plus elles sont grandes, et moins on les sent. — II. La philosophie guérit les maladies de l'Ame. — IIL L'étude de la sagesse veut tout un homme. — IV. La philosophie nous rend comme égaux à Dieu, et nous défend contre les traits de la fortune.
Qu'est-ce qu'il est impossible de tne persuader, puisqu'on m'a persuadé de me mettre sur l'eau? Quand je m'embarquai, la mer étoit calme. Il est vrai que le temps étoit chargé de nuées, qui ne se pouvoient résoudre que nous n'eussions du vent ou de la pluie. Mais je pensai qu'il y avoit si peu de Naples à Poussol*, que devant que cela fût, je serois à couvert. Ainsi pour avoir plus tôt fait, et retranché toutes ces sinuosités qui sont en la côte, je pris le large vers Nesidia *. Cette bonace qui m'avoit débauché ne se perdit que je ne fusse justement à la moitié du chemin; tellement qu'autant me valoit passer outre que reculer. Il ne faisoit pas encore de tourmente ; mais la mer s'y disposoit, et dé-jà les vagues commençoient de s'émouvoir. Je commençai de prier le pilote de me descendre en quelque lieu de la côte. Il me répondoit à cela qu'il n'y avoit point de port, et qu'en mauvais temps il ne craignoit rien tant que la terre. Mais j'étois si tourmenté d'un mal de cœur extrême, sans pouvoir rendre ma gorge, que je ne pouvois penser au péril ; tellement que, voulût ou non, il fallut qu*il me contentât. Comme je me vis prés du bord , je n'attendis point toutes ces
I. Aujourd'hui Pussuolo, En latin : Puteoli^ Pouzzoles. a. Eu latin : Ne sida.
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cérémonies qui sont en Virgile, qu'on tournât la proue du côté de la mer, ou qu'où jetât Tancre par proue * . Mais me ressouvenant du métier que j'avois appris étant jeune garçon, je me mis en Teau tout chaussé et tout vêtu. Combien pensezr-vous que j'eus de peine à grimper contre ces rochers, et faire un chemin en des lieux où jamais personne n'avoit passé? Je reconnus bien que ce n'étoit pas sans cause que les mariniers craignoient la terre. Je vous laisse à penser comme je pouvois porter mes incommodités, qui ne me pouvois porter moi-même. Bien vous dirai-je que je ne crois point qu'Ulysse, encore qu'il n allât en part où il ne Rt naufrage, fut jamais si maltraité de la mer que moi. Pour le moins il rendoit sa gorge quand le cœur lui faisoit mal ; mais pour moi, je ne pense pas que je pusse entreprendre si petit voyage que je ne fusse vingt ans à le faire.
I. Après que mon estomac se fut remis, ce qui ne se fait pas aussitôt qu'on est à terre, et que j'eus pris de l'huile pour me fortifier, je conunençai de penser en moimême comme nous pouvons oublier nos défauts , nonseulement ceux de l'âme, qui se montrent moins tant plus ils sont grands, mais ceux mêmes du corps, qui de fois à autre se ramentoivent et nous font penser à eux. Si nous avons quelque légère émotion, nous ne nous en apercevons pas ; mais quand elle s'est augmentée, et que la fièvre y est toute apparente, il n'y a si dure cornplexion où la maladie ne se fasse reconnoître. Si nous avons quelque douleur aux pieds, ou sentons quelque pointe aux jointures, nous faisons bonne mine, et disons que c'est une entorse, ou quelque lassitude, pour avoir fait un exercice trop violent, ou du tout disons que nous
I . Sénèque cite ici deux hémistiches de VÉnéide^ liv. VI, t. 3 et 90a.
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le favons que c est. Mais quand les nodosités sont toutes années, et les nerfs si roides et si tendus qu'il n'y a plus moyen de marcher, à cette heure-là, par force, nous ooniessons que ce sont gouttes. Il n'est pas de même des maladies des esprits. Plus elles sont grandes, moins on les lent. Et ne s'en faut point ébahir, pource que celui qui ne dort que légèrement reçoit des images en ce repos, et ({aelquefois en dormant songe qu'il dort ; mais quand le lommeil est profond, il éteint même les songes, et prive tdlement l'esprit de toutes actions, qu'il n'est pas capable de pouvoir rien imaginer. D'où vient que personne ne ixmfesse ses vices? Pource qu'il est encore parmi eux. On ne conte ses songes qu'après qu'on est éveillé.
II. C'est une marque d'être sage que de confesser qn*on a été fol. Éveillons-nous donc, a6n de connoltre nos imperfections : nous ne le pouvons faire que par le moyen de la philosophie. C'est elle seule qui nous peut Mot l'assoupissement que nous avons. Donnez- vous tout i elle, Lucilius : vous êtes digne d'elle, et elle digne de vous. Embrassez-la de tout votre cœur, et franchement ■énoncez à toute accoin tance, pour vous attacher à la tienne. Pour philosopher, vous n'avez que faire d'en demander congé à personne. Si vous étiez malade, il ne . vous souviendroit ni de ménage, ni de procès, et n'y au- ' roit si bon ami qui vous put faire aller au Palais plaider sa cause. -Vous laisseriez toutes choses pour penser à votre guérison. Et quoi donc? pourquoi n'en ferez- vous de même à cette heure?
III. Laissez tout ce qui vous empêche, et travaillez à vous faire homme de bien. Il ne faut point avoir d'occupation pour y arriver. La philosophie commande en reine; elle donne le temps, on ne le lui donne point. Ce n'est point une besogne qu'il faille faire par acquit : vous l'avez toujours sur les bras ; elle est maîtresse ; elle a toujours
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les yeux sur vous pour vous commander. Comme une certaine ville offroit par ses députés à Alexandre une par* tie de son terroir et la moitié de tous ses biens : « Je ne suis pas venu en Asie, leur répondit-il, pour prendre ce que vous me donnerez , mais afin que vous ayez ce qu*il me plaira de vous laisser. » La philosophie tient le même langage : « Je ne veux pas prendre le temps que vous aurez de reste; je veux que vous en ayez ce que je vous en voudrai donner. »
lY. Dédiez- vous tout à cette occupation; ne bougez d'auprès d'elle ; bandez votre esprit à la servir, et vous tirez du nombre du commun : tout ce qu'il y a d'hommes au monde sera moins que vous ; et les Dieux ne seront guère davantage. Voulez-vous savoir ce qu'ils auront plus que vous : ils vivront plus longtemps; mais il faut
^ avouer que c'est la gloire d'un bon maître d'avoir peu
d'espace, et ne laisser pas d'y loger tout. La vie du sage lui est aussi longue comme à un Dieu son éternité. U se trouve quelque chose où le sage peut avoir de l'avantage sur les Dieux mêmes. Ils sont obligés de leur sagesse à leur nature, et non à leur diligence. C'est une chose grande, sans mentir, d'avoir la foiblesse d'un homme et la sécurité d'un Dieu. Vous ne sauriez croire combien la philosophie a de vertu contre toutes les violences de la fortune. Elle a beau tirer contre elle : tous ses traits la trouvent
, ' couverte et impénétrable. Ceux qui sont légers demeu-
rent dans les pHs de sa robe; les autres qui ont plus
l de force retournent contre ceux mêmes qui les ont dé-
cochés.
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