‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 246 sur 359 · ÉPÎTRE LU · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE LU

Argument.^- I. L'irrésolution est une marque de folie. — IL Noos ne pouvons connoître la ^Taie sagesse sans Taide d*autrui. — IlL Prendre les gens de bien pour guide* de nos actions. — IV. Lf sage méprise les louajjges.

L Que peut-ce être, Lucilius, que voulant aller d'un côté, nous sommes emportés de l'autre , et nous laissons ramener en un lieu d'où nous avons envie de nous éloi-

I . Entre les nombreuses variantes qu'offrent les manuscrits ou qui ont été proposées |>our ce passage, Mallierbe a clioisi l'ingénifuie conjecture de Muret : P/iUetas,

a. I^s anciennes éditions donnent le singulier; celle de 1667 le pluriel : gu'ules.

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gner? D^où vient cette contradiction qui lutte contre notre âme, et ne nous laisse jamais vouloir une chose à bon escient? Nous sommes entre les résolutions, comme entre les vagues, poussés de Tune, et repoussés de Tautre; nous ne voulons rien franchement, rien absolument, rien stablement. La folie en est cause, direz-vous, qui ne sait ce qu elle blâme ou qu'elle approuve, et n'a jamais deux fois un même goût.

II. Mais quand et comment sera-ce que nous nous démêlerons d'avec elle ? Nous ne le pouvons faire de nousmêmes : nous avons trop peu de force ; il faut que quel- (in'un nous tende la main et nous tire du bourbier. Epicure dit qu'il y en a qui, sans que personne leur aide, arrivent à la connoissancc de la vérité, et donne* le premier honneur à ceux qui ont cette gaillardise de se pouvoir produire d'eux-mêmes. 11 fait une seconde sorte de ceux qui ont besoin qu'on les assiste, et qui ne peuvent aller si quelqu'un ne leur montre le chemin; mais quand on les mène, ils vont bien, entre lesquels il compte Métrodorus. Ceux-ci semblent aussi d'un bon naturel; toutefois ils ne peuvent marcher qu'après les autres. Quant à nous, qui ne sommes point de ces premiers, si nous pouvons être des seconds nous serons bien. Qui se peut sauver quand on lui aide, n'est pas malhabile homme, et même a déjà quelque chose de vouloir être sauvé. Après ces deux sortes, vous en trouverez encore une troisième : de ceux qui par induction sont capables de bien (aire ; mais il leur faut un aide, ou par manière de dire un chasse- deirière*. Epicure dit qu'Hermachus* est de ces derniers; aussi lui fait-il plus de caresses, mais il

I. Il y a donnent dans les anciennes éditions, mais c'est une faute: maxime laudat^ dit Sénèque.

ï. Adjutore et, ut ita dicam, coactore, dit Sénèque. 3. Voyez plus haut, p. Sgo, note 3.

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estime Tautre bien davantage; car encore qu'ils soient arrivés tous deux à même fin, il ne laisse pas d'y avoir plus de louange pour celui qui a fait un même ouvi-age d'une matière plus difficile. Prenez le cas qu'on eût fait deux bâtiments aussi hauts et aussi magnifiques Tun que l'autre : l'un sur une roche, qui a été bientôt achevé; l'autre sur une terre molle et pâteuse, où il a fallu fouiller bien avant, premier que de trouver un fond assez ferme pour porter les fondements. En l'un tout ce qu'il y a d'ouvrage paroît; en l'autre la meilleure paitie et la plus difficile est cachée dans terre. Il en est ainsi des esprits : les uns ont une vivacité qui tout aussitôt les porte où ils se proposent d'aller, et les autres se veulent faire comme avec la main, et le principal de la besogne est à les fonder. S'il en falloit faire jugement, je dirois que ceux où il y a si peu de peine ont été les mieux fortunés, et que les auti*es ont plus fait pour eux, qui par leur labeur ont acquis ce qu'ils n'avoient point eu de la nature; et sans inclination à la sagesse, par la diligence qu'ils y ont mise, n'ont pas laissé d'y parvenir. Nous sommes de ceux qui ont Tesprit dur et laborieux : pour ce, résolvonsnous au travail et appelons quelqu'un à notre secours. — Mais qui? — N'importe. Adressez-vous à ces premiers qui sont de loisir, autant des siècles passés que du présent : ils ne sont pas moins capables de vous aider.

III. Mais si vous en choisissez quelques-uns de notre temps, prenez garde que ce ne soit pas de ces charlatans qui n'ont autre chose que des paroles et je ne sais queb lieux communs qui leur servent en toutes occasions; mais de ceux de qui la vie prêche, à qui vous voyez faire ce qu'ils vous enseignent de faire, et que vous ne surprenez jamais en ce qu'ils vous conseillent d'éviter. Adressez-vous à ceux que vous trouverez plus admirables à les considérer qu'à les ou'ir. Vous poun'ez bien aller

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voir ceux qui i*eçoivent des compagnies chez eux et discourent en leur présence, pourvu qu'ils le fassent plutôt pour ramendement d'eux et de leurs auditeurs, que par une vanité de se faire estimer bien suffisants; car qu'y a-t-il de plus vilain qu'un philosophe qui cherche des applaudissements? Voyez- vous des malades louer un chirurgien, tandis qu'il leur coupe un bras ou une jambe? Ne dites mot ; laissez- vous panser. Si je vous vois crier, je ne penserai autre chose, sinon que ce qui vous émeut, c'est que je mets la main sur votre mal. Voulez- vous faire connottre que vous écoutez avec attention, et que vous oyez des choses qui vous ravissent? Je le veux bien : pourquoi ne vous permettrois-je de dire votre avis de ce qui vous semble de meilleur?

rV. Pythagore commandoit à ses écoliers un silence de cinq ans; mais au bout du terme ils n'avoient pas congé de louer aussitôt que de parler; et de fait, pensez- vous qu'un homme de jugement descende plus joyeux de sa chaire, pour les acclamations de je ne sais quels ignorants qui lui disent qu'il a triomphé? Quelle occasion avons-nous de nous réjouir, pour être loués de ceux qu'il nous est impossible de louer ? Fabianus parloit publiquement ; mais il y avoit de la modestie en ceux qui l'écoutoient ; et si parfois leur voix se haussoit pour lui donner quelque louange, c'étoit plutôt pour la grandeur des choses que pour l'ornement ou la douceur des paroles. n n'est pas du tout défendu de louer; mais il faut qu'il y ait de la différence entre l'applaudissement du théâtre et celui d'une école. Toute chose a ses marques, si vous y prenez garde, et n'y a rien de si peu d'importance où vous ne reconnoissiez les humeurs d'une personne. Une démarche, un geste de la main, une réponse, un doigt porté à la tête, et un regard même vous feront connoître un impudique. Vous connoitrez un méchant au rire; et

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un qui est hors de sens, au visage et à la façon. U n'est point d'imperfections qui n'aient des marques extérieures qui les découvrent. Vous jugerez même de la suffisance d'un homme, à voir la mine qu'il fait quand on le loue. Quand vous voyez des auditeurs s'oublier à des singeries des mains devant un philosophe, et faire les ravis et les transportés à le regarder, si vous pensez qu'ils le tiennent pour un habile homme, vous vous abusez : ils le tiennent pour un homme perdu. Ce sont plutôt cris de pitié que d'approbation. Il faut laisser toutes ces acclamations pour les sciences ^ de qui la fin n'est que de donner du plaisir. Quant à la philosophie, elle est adorable. Ce n'est pas qu'il ne soit permis aux jeunes gens' de contenter quelquefois leur fantaisie ; mais ce sera quand ils ne se peuvent plus taire ; et puis cette louange est une exhortation a ceux qui écoutent et un aiguillon pour les inciter à la vertu ; mais il faut que la majesté des matières soit ce qui les émeuve, et non la disposition des paroles. Si l'éloquence n'apprend à vivre plutôt qu'à parler, il y a plus de danger que de profit à l'écouter. Mais je n'en dirai pas davantage pour cette heure, et me réserverai d'en fidre un discours à part, où tout au long je montrerai comme il faut discourir devant un peuple, et le devoir réciproque de parler et d'écouter. Il n'y a point de doute que la philosophie n'ait reçu beaucoup d'altération, et bien diminué de sa splendeur depuis qu'on l'a fait si publique ' comme elle est aujourd'hui. Ce n'est pas qu'il ne faille qu'on la voie ; mais il faut que ce soit au cabinet, et par les mains d'un homme d'honneur, et non pas d'un fripier.

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