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AjiGrwirr. — I. Différence de la joie et de la Yolupté , suiTant les Stoîques. — n. Le sage n*est jamais surpris. — HI. D'où Tient que la folie est presque inséparable de riiomme , et le moyen d'y remédier. — IV. Qui doit être appelé sage. — V. La vraie joie ne se trouve point parmi les honneurs et les plaisirs du monde. — VI. Le sage est toujours content.
I. Votre lettre m'a bien donné de la volupté : trouvez bon que j*use des termes du peuple, et ne les prenez pas comme les Stoîques. La volupté, selon leur doctrine, est ▼ice; je l'accorde. Mais si est-ce une parole que nous employons ordinairement, quand nous voulons dire que Tftme est en quelque agréable disposition. Je sais bien aussi que prenant les choses comme nous les prenons, la volupté est une chose déshonnéte, et que la joie, à parler proprement , n'appartient qu'au sage seul , parce que c'est le rehaussement d'une âme assurée en sa vertu propre et en son propre bien. Toutefois nous disons ordinairement que nous avons eu bien de la joie que notre ami soit pourvu de quelque état, qu'il soit marié,
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que sa femme soit accouchée. Et toutefois ce sont s peu joies % que souvent ce sont au contraire commencements d'ennuis qui lui doivent advenir. La joie a ces qualités jointes si inséparablement avec elle , que jamais elle ne cesse, et jamais ne se change en son contraire. Quand donc Virgile dit les mauvaises joies de Vânu?^ il s'accommode à la beauté des paroles , plus qu'il n'en cherche la propriété; car il n'est point de mauvaise joie. Il a donné ce nom aux voluptés, et s'est fort bien exprimé ; car il a voulu signifier des hommes joyeux de leur mal. Quoi qu'il en soit, ce n'est point sans cause que j'ai dit que votre lettre m'a donné bien de la volupté; car encore qu'un malhabile homme se puisse bien réjouir pour un juste sujet , toutefois pource que son affection est déréglée, et qui en un moment est capable de mutation, je l'appelle une volupté sans compas ni mesure, cpie l'opinion d'un faux bien lui fait avoir. Mais pour venir à mon propos, il faut que je vous die ce qui m'a contenté en votre lettre : c'est que vous êtes maître de votre discours. Il ne vous élève ni vous emporte que jusques où vous avez résolu d'aller. Il en est assez qui pour mettre un mot qui les chatouille, écriront des choses à quoi ils n'aui^ont point pensé. Vous n'en êtes pas de même. Vous n'écrivez rien qui ne soit bien joint, et qui ne se rapporte à votre sujet. Vous dites autant qu'il vous platt , et toutefois votre discours a encore plus de substance que de paroles. C'est un témoignage de quelque suffisance plus grande, et qu'en votre âme il n'y a rien de superflu, ni de bouffi. J'y trouve des translations ^ ni
I. L'édidon de 1689 donne, par erreur évidemment : f Ce sont si peu de joies. > Nous avons suivi le texte de i645 et de 164S. a. Enéide^ liv. VI, v. 278, 579.
3. Translations y métaphores. En latin : translationes verhorum.
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trop hardies, ni de mauvaise grâce , comme celles à qui Tnsage a déjà baillé leur passe-port. J'y trouve aussi des figures, desquelles ceux qui nous défendent Tusage et ne les permettent qu'en vers, ne sont pas savants en la lecture des anciens; car encore qu'ils ne cherchassent pas tant de recommandation par une élégance plausible, comme par un simple récit des choses et par une démonstration éloignée de tout artifice , si est-ce que vous ne voyez que des paraboles en leurs écrits. Il est vrai qu'elles ne nous sont pas nécessaires pour le sujet que les poètes en usent, mais pour fortifier la foiblesse de ceux que nous voulons instruire, et leur représenter les choses si naïvement, qu'ils pensent plutôt les voir que les ouïr. Je me plais fort à lire Sextius : c'est un esprit vif, qui en sa philosophie a les paroles grecques et les fait romaines. J'y trouve une figure qui me contente fort. n dit qu'en une armée, quand de toutes parts on se doute des ennemis, on la fait marcher eu forme carrée , et que tout de même le sage doit tenir de tous côtés les vertus en bataille, afin qu'il ne lui puisse venir aucun effort sur les bras, qu'elles ne se trouvent prêtes à sa défense , et sans tumulte répondent au commandement qui leur sera fait. Il ajoute que cet ordre que donnent les grands capitaines en leurs troupes, de les disposer en sorte qu'en même temps une parole soit portée partout, nous est d'autant plus nécessaire que bien souvent ils appréhendent sans occasion et sont plus assurés au chemin qui leur est le plus suspect. Mais où est la folie , la peur y est perpétuelle ; l'épouvante y est devant comme derrière, à main droite comme à main gauche. Les périls la suivent et la précèdent. Elle s'étonne de tout, parce qu'elle ne pourvoit à rien, et prend l'alarme de ceux mêmes qui viennent à sa défense, pour ne les savoir distinguer de ses ennemis.
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II. Un homme sage est toujours en cervelle*. De qudque côté qu'on Tattaque, on ne le trouve jamais que Tépée à la main. Que la fortune vienne quand il loi plaira; qu'elle lui ôte ses biens; qu'elle envoie sa femme et ses enfants au tombeau ; qu'elle lui fasse recevoir des affronts et l'afflige en sa personne de toutes les douleon qu'il est possible de sentir : il n'en fera pas un pas en arrière. Au contraire , avec une assurance au visage qui témoignera celle du cœur, il marchera vers elle, et sert plus tôt aux mains qu'elle n'aura fait semblant de s'ap procher. Nous avons beaucoup de choses qui nous retiennent, beaucoup qui nous afToiblissent. Il y a longtemps que nous sommes sales; il est malaisé de nous nettoyer : ce ne sont point taches ordinaires que les nôtres; elles sont à l'huile*.
III. Je m'en vais proposer une question que je dispute ordinairement en moi-même. D'où vient que la folie est si opiniâtrement attachée avec nous, que presque elle en est inséparable? Premièrement, c'est que nous n'apportons pas le courage qu'il faut à la repousser, et recherchons notre salut d'une façon qu'il semble que nous ayons peur de le trouver. Secondement, nous ne croyons pas à bon escient aux préceptes que nous ont donnés les hommes sages, et ne leur ouvrons pas l'estomac*; mais conuneen choses qui ne nous touchent guère, pensons avoir assez fait quand nous les avons regardés par-dessus. Mais aussi comme pourroit un homme apprendre à faire la guerre aux vices, vu qu'il ne peut vaquer aux choses louables qu'autant que les vices ne le tiennent point occupé? Nous ne mettons jamais la main au fond : il nous suffit
I . C'est-à-dire en éveil. Le latin porte : Sapiens autem ad omnem incursum munitus est et intentus.
a. Il y a dans le latin : Non enim inquinati sumus, sed infecH. 3. Eu latin : Nec apertis pectoribus haurmus.
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d'écumer le dessus, et pensons faire tort à nos autres affaires, si nous prenons quelque heure pour apprendre à nous faire gens de bien. Le principal empêchement que nous ayons, c'est que légèrement et avec peu de sujet nous entrons en bonne opinion de notre mérite. Si quelqu'un nous dit que nous sommes honnêtes gens, que nous avons bon jugement et bonne conscience, nous nous y accordons tout aussitôt, et ne nous contentons pas d une louange où il y ait de Tapparence ; mais quoi que la flatterie nous amasse impudemment à nos oreilles, nous le recevons comme chose qui nous appartient. Nous savons bien que nous ne sommes ni si bons ni si sages comme on nous veut faire accroire ; mais cependant nous ne donnons jamais de démenti là-dessus ; et qui pis est, sommes tellement aveuglés de Tamour de nous-mêmes, qu'il n'y a rien de quoi plus volontiers nous nous oyons louer que de ce qui est directement contraire à ce que nous faisons. Sommes-nous cruels? nous voulons qu'on propose* notre humanité. Vivons-nous de rapines? nous voulons qu'on die que nous donnons tout. Sommesnous toujours ou dans un cabaret ou dans un bordeau ? nous voulons qu'on fasse cas de notre continence. Et de là vient que parce que nous croyons être les plus gens de bien du monde, nous ne pensons nullement à nous amender. Alexandre, comme il faisoit la guerre aux Indes, et saccageoit des peuples qui n'étoient pas seulement connus de leurs voisins, faisant le tour d'une ville qu'il assiégeoit, pour reconnoître l'endroit le plus foible de la muraille, il fut blessé d'un coup de flèche : toutefois il ne laissa point de continuer. Mais à quelque temps de là, comme la plaie se refroid issoit, pource que le sang ne couroit plus, elle comn^ença à lui douloir' à bon escient.
I. Proposer^ citer pour modèle. — 1, Douloir, causer de la douleur.
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Étant donc contraint de se retirer : «Tout le monde, dit^ii, me jui*e que je suis fils de Jupiter, mais cette blessure me fait bien connottre que je suis homme. » Faisons-en de même ; et quand on nous flattera selon la mesure de nos qualités, disons : « Vous me voulez faire accroire que je SUIS un suffisant homme, mais je vois bien combien je recherche de choses inutiles, et combien j'en désire qui seroient ma ruine, si je les avois. Les bétes mêmes ont plus de jugement que je n'en ai. La faim et la soif sont la mesure de leur manger et de leur boire, et je ne sais point encore combien il faut que je mange et boive pour me remplir. »
IV. Voulez- vous à cette heure que je vous montre que je ne suis pas sage? Le sage est celui qui plein de joie au cœur et au visage, vide de toute appréhension et de tumulte, est aussi content de sa condition comme les Dieux sont de la leur. Examinez-vous à cette heure vous-même: si vous n'avez ennui quelconque qui vous trouble, si vous n'avez point d'espérance qui vous donne des inquiétudes, si jour et nuit votre ftmc est en pareille assiette, toujoun relevée et toujours agréable à soi-même, vous pouvei dire que vous êtes arrivé jusqucs où la félicité de l'homme peut aller.
V. Mais si de toutes parts vous recherche» toutes sortes de voluptés, faites compte que vous avez aussi peu de sagesse que de joie. Quelque bonne volonté que vous ayez, vous vous abusez si parmi les richesses vous vous promettez d'y parvenir. Vous cherchez le contentement parmi les sollicitudes, quand vous le cherchez parmi les honneurs. Vous demandez des fleurs en une plante qui ne produit que des épines. La joie est le souhait général de tout le monde ; mais le moyen d'en avoir une grande et permanente, personne ne le sait. L'un la cherche en la dissolution des festins, et en la superfluité des dépenses;
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Tautre en la vanité des états % et d'avoir tout le peuple d'une ville à sa queue; Tautre aux bonnes grâces de sa maîtresse, et Fautre en Tostentation des sciences, qui ne guérissent de rien. Toute cette manière de gens se laissent tromper à Tapparence de leurs passe-temps fugitifs et périssables, comme les ivrognes au vin, qui pour une plaisante humeur qui ne dure qu'une heure, leur donne des douleurs qui les accompagnent toute leur vie ; ou comme les ambitieux aux acclamations favorables d'une multitude, qui leur ont coûté beaucoup jusques à cette hem*e et leur doivent encore plus coûter à l'avenir. Souvenezvous donc que l'effet de la sagesse, c'est un contentement toujours égal à soi-même, et que nul accident n'est capable de diminuer. L'esprit du sage est comme Tétat du monde : au-dessus de la lune le beau temps y est perpétuel. VI. Vous savez donc à celte heure quelle occasion vous avez de vouloir être sage , pource que le sage n'est jamais sans contentement. Ce contentement ne lui vient que de ce qu'il sait bien qu'il est homme de bien. Il faut éti*e juste, il faut être magnanime, il faut être tempérant; autrement il n'y a moyen d'être joyeux. Et quoi donc, les fols et les méchants ne se réjouissent-ils point? non plus que des lions quand ils ont trouvé quelque proie. Après que ces misérables toute la nuit se sont lassés de vin et de femmes, et se sont rendus aux voluptés par impuissance d'y fournir, ils s'écrient alors :
Namque ut supremam falsa intcr gatidia nocteni Egerimits^ nosti^.
Tous gens débauchés passent la nuit en de fausses joies, et comme s'ils n'en dévoient jamais passer d'autre. Cette