‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 259 sur 359 · ÉPÎTRE LVIII · texte numérisé non relu

ÉPÎTRE LVIII

se conserver; car encore que naturellement il eût la cornplexion bonne, et que sa taille lui eût donné le nom qu'il avoit, ses voyages sur mer et les fortunes qu'il avoit courues avoient beaucoup diminue de sa vigueur. Mais il se rangea sous une abstinence si étroite, et se donna des lois si sévères en l'usage de tout ce qui sollicite nos désirs, qu'avec toute son indisposition il ne laissa pas de bien envieillir; car je crois que vous, savez bien qu'il véquit quatre-vingts et un an justement, et qu'il décéda le jour mémequ'il étoit né. Pour cette observation, et pource qu'il avoit accompli le nombre le plus parfait de tous, qui est neuf fois neuf, les Mages qui fortuitement se trouvèrent alors en Athènes lui sacrifièrent, comme l'estimant avoir eu quelque chose au-dessus de la condition ordinaire de l'humanité. Mais je pense que quand il eût vécu quelques jours moins, et qu'ils ne lui eussent point fait de sacrifice, il ne s'en f£^t pas beaucoup soucié. Le bon régime et la sobriété ne sont pas de peu d'importance à nous faire vivre beaucoup. Ce n'est pas que la longue vie me semble chose qui doive être beaucoup désirée; mais aussi ne suis-je pas d'avis de la refuser. Quand nous sommes gens de bien, nous avons du plaisir d'être avec nous.

V. D faut donc vider cette question, si on se doit dégoûter des extrémités de la vieillesse, et laisser venir la mort au pas ordinaire, ou bien aller au-devant, et de sa main propre se la procurer. Je ne fais point beaucoup de diflTérence entre craindre la mort, et l'attendre lâchement. C'est une ivrognerie extrême, après que le vin est bu, de boire encore la lie , comme si on se fâchoit qu'il demeurât quelque chose dans le tonneau. Toutefois c'est encore une dispute, si la vieillesse est la lie de F âge de l'homme; car on peut dire que c'est ce qu'il y a de plus clair et de plus net, au moins quand l'entendement est Malmerhe. fi 3t

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encore sain , que les sens font bien leur office , et que le corps n*est ni si perclus, ni si cassé, qu'il ne se puisse remuer : aussi est-il vrai qu'il y a bien différence de vivre longtemps, ou de mourir lentement. Mais si le corps est inutile à toutes fonctions, pourquoi ne tirerai-je lesprit d'une demeure qui ne lui peut plus donner qae de Tennui? Et peut-être qu'il sera bon de le &ire, un peu devant que l'occasion vous y convie, de peur qqe quand il le vous faudra faii*e, vous n'en ayez pas le moyen ; car puisqu'il y a plus de danger à vivre mal qu'à mourir tôt, un homme a bien peu de jugement, qui par le raccourcissement de quelques jours n'évite le hasard d'un si grand inconvénient qui lui peut arriver. Vous n'en voyez guère à qui devant que mourir la vieillesse n'ait fait sentir quelque incommodité; et pour le meilleur marché que nous en ayons, la vie nous est inutile et ne nous sert non plus que si nous ne l'avions point. Mais d'ailleurs, quelle cruauté fait un homme de retrancher quelque portion de sa vie, encore qu'il sache bien qu'elle ne doit pas durer éternellement? Ne m'écoutei point à regret , comme si déjà ma parole s'adressoit à vous; mais comprenez bien ce que je vous vais dire. Si la vieillesse me laisse l'usage de moi-même, c'est-à-dire de la partie que j'ai meilleure en moi, je ne lui romprai point compagnie; mais si mon entendement se trouble, si le jugement et la mémoire me diminuent, et enfin si elle m'ôte la vie et ne me laisse rien que l'âme, je me dépécherai de sortir d'un bâtiment qui s'en va choir. Pour une maladie dont la guérison n'est point désespérée et qui ne m'incommode point l'esprit, je ne me tuerai point; aussi ne ferai-je pour une douleur : mourir de cette façon, c'est être vaincu. Toutefois, si la douleur est incurable et qu'il la faille souffrir toute ma vie, je délogerai, non pour l'amour d'elle, mais pource que par elle

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je suis inutile aux actions pour lesquelles je suis au monde. n ne faut ni mourir ni vivre pour la douleur. Il y a faute de courage en Tun, et de jugement en Tautre. Mais je me laisse emporter à ce discours, qui me servira de payement poui* une autre fois. Et puis, conmie pourroit mettre fin à sa vie celui qui ne la peut mettre à sa lettre? Adieu donc : je m'assure que je vous fais plus aise avec cette parole, qu'avec tout ce que je vous sau* rois dire de la mort.

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