EPITRE LXVII
AmeuimiT. — I. Les hommes ont de grandes obligations à la vieillesse. — II. Que tous biens sont désirables, et que ceux qui ne semblent pas tels, ne laissent pas de Tétre.
I. Pour commencer par les discours ordinaires, le printonps approche déjà de Tété ; mais au lieu de s'échauffer il se refroidit, et n'y a point encore d'assurance, pource qae bien souvent nous retombons en hiver quand nous en pensons être échappés. Voulez- vous savoir conmie il est encore incertain? Je ne puis encore ni sortir de la chambre, ni demeurer sans feu. Vous direz que c'est n'avoir ni chaud ni froid ; je l'avoue, Lucilius : mon âge a de la froideur assez sans en chercher ailleurs. A gi*and'peine pnis-je dégeler au mois de juillet. Aussi je demeure la [dupart du temps sur les matelas. J'ai cette obligation à ma vieillesse, qu'elle me fait garder le lit. Pourquoi ne Im en aurois-je de l'obligation? Elle m'empêche de faire ce que la raison me défend de vouloir : mon plus grand entretien est avec mes livres. Si quelquefois je recois de vos lettres, je me fais croire que je suis avec vous; je me transporte tellement que je pense plutôt parler à vous que vous écrire. Et poiu* ce je répondrai sur la question que vous me faites, comme si vous étiez présent; nous Texaminerons vous et moi.
II. Vous me demandez si tout ce qui est bon est désirable; et dites que si c'est une bonne chose que de ne s'émouvoir ni de torture, ni de feu, ni de maladie, et les endurer patienmient, il s'ensuit que la torture, le feu et la maladie sont choses desii'ables : à quoi toutefois il Q y a point d'apparence; et ne voit-on point que jamais
5a6 LES ÉPITRES DE SÉNÈQUE.
homme ait fait d'offrandes aux Dieux, pour les remercier d'avoir bien eu les étrivières, ni pour avoir été bien travaillé de la goutte, ou bien allongé à la torture ^ Distinguez ces choses , Lucilius , et vous connoîtrez qu'en ce que vous trouvez si rude, il y a quelque chose à désirer. Je voudrois bien n'avoir point la tortui^; mais s'il &ut que je l'aie, je souhaiterois la pouvoir souffrir en homme d'honneur et de courage. J'aimerois mieux la paix que la guerre, et néanmoins s'il faut que la guerre vienne, je désirerai de ne me désespérer point aux calamités qu'dk apportera. Je ne suis pas si hors du sens que je demande d'être malade; toutefois s'il m'arrive de l'être, je désirerai de pouvoir (mais avec résolution) souffrir ce qu'il faudra que je souffre, et forcer mon intempérance d'obéir au régime qui lui sera prescrit. Ainsi les inconmiodités ne sont point désirables, mais bien la vertu qui fait supporter les inconmiodités. Il y en a des nôtres qui tiennent que cette patience aux adversités, c'est chose qu'il ne faut ni trop fuir, ni trop désirer; et qu'il n'y a point de raison de desii*er une chose qui ne soit purement bonne, ti'anquille et hors de tout ce qui nous peut brouiller l'esprit. De moi, je ne suis pas de leur avis. Pourquoi? Premièrement, pource qu'il n'est pas possible qu'une ebose soit bonne et ne soit point désirable. Secondement, si la vertu est désirable, il faut que tout bien le soit, puisqu'il n'y a point de bien où il n'y ait de la vertu. Au partir de là, si une patience magnanime aux adversités n'est point désirable, je demande si la magnanimité Test point. Or est-il que c'est pour elle que nous méprisons les dangers, et les appelons au combat. Sa plus belle pa^ tie et la plus admirable c'est que tant s'en faut qu'elle ci*aigne les feux et les fers, que tout au contraire elle