‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 29 sur 359 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

1. Il n*y a personne qui n'avoue que c'est une vilaine chose que Tingratitude. I^es ingrats mêmes se plaignent (les ingrats. Néanmoins tout le monde fait ce que tout le inonde blâme, et les choses vont tellement au rebours de bien, que non-seulement nous n'avons point de plus grands ennemis que ceux que nous pensons avoir obligés; mais, qui pis est, s'il falloit rechercher le sujet de leur haine, on n'en trouveroit point d'autre que cela même que nous avions fait pour acquérir leur amitié. Je ne dis pas qu'en quelques-uns le mauvais naturel n'en soit cause ; mais, en la plupart, c'est que le temps nous offusque la mémoire de nuages, qui d'un jour à l'autre s'épaississent, et peu a peu nous font couler dans les âmes, sinon un oubli, pour le moins un dégoût des choses que nous avons adorées en leur nouveauté. U me souvient bien qu'autrefois nous en avons eu quelque dispute ensemble S ^t. que prenant la protection de telle manière de gens, vous accusiez leur mémoire pour excuser leur volonté, comme si la cause d'un crime en devoit être la défense, et qu'il fût possible de n'éti^ point coupable d'ingratitude, en faisant ce qui ne peut être fait que par un mgrat. 11 est beaucoup de sortes de larrons, il en est beaucoup de menteurs, aussi est-il d'ingrats; mais chacun a sa considéiation particu-

1. Sruèque adresse son Traité des Bienfaits a jE/wtttts JJheralis, dont le nom se lit au conimeu cernent de chaque livre, et ailleurs encoif , dans le texte latin, mais n'a élé traduit jwir Malherbe que dans le cliapiti-e \i.if du livre VI et dans le chapitre i du livre Vil.

Hère, qui le fait ilifTérer des autres. Ingrat est celui qui désavoue un plaisir qu il a reçu, ingrat qui le dissimule, ingrat qui ne le rend point; mais qui l'oublie est indubitablement le plus ingrat de tons les ingrats. Les autres, s'ils ne payent point, pour le moins ils savent bien qu'ils doivent; si leur conscience n'est bonne, les caractères du plaisir qu'on leur a fait ne laissent pas d'y être gravés, et se peut faire qu'un jour la honte les avertira de leur devoir, et que par quelque saillie vertueuse, qui naîtra sans y penser en leur âme (comme il n'en est point de si mauvaise que pour un temps il ne s'y puisse faire quelque bon mouvement), ou par une occasion dont la facilité leur fera prendre courage, ils se rendront capables de ravanche, et par quelque effet témoigneront qu'ils ont volonté de s'acquitter. Mais il n'y a pas d'apparence que jamais ceux-là se ressentent d'un plaisir, qui ne se souviennent du tout point de l'avoir i^eçu. Où trouvez-vous donc plus de crime : en une reconnoissance suspendue, ou en une mémoire ensevelie? Ceux qui craignent la lumière ont les yeux malades, ceux qui ne la voient du tout point sont aveugles. Qui n'aime point ceux qui l'ont mis au monde a de l'impiété; qui les méconnott est hors du sens. N'est-ce pas le plus grand trait d'ingratitude que vous sauriez faire, qu'au lieu que vous devez mettre un bien que Ton vous a fait à l'entrée de votre âme, pour avoir sujet d'y penser à toutes heures, vous le serrez si mal, et le jetez si hors de votre vue, qu'après avoir été longtemps sans savoir où il est, vous veniez enfin à ne savoir plus qu'il soit chez vous? Qui oublie une dette montre bien qu'il ne s'est guère soucié de la payer.

II. Il y a un autre point. C'est que la revanche d'un plaisir est une chose où il faut du courage, du temps, des moyens et de l'assistance de la fortune, là où la mémoire seule, sans que nous mettions la main à la bourse, est suf-

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