‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 30 sur 359 · LIVRE III. CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE IL

fisante à nous acquitter. Qui peut faire une chose sans peine, sans dépense et sans crainte d'un mauvais succès , s 3 ne la fait, il n y a point de prétexte qui le puisse garantir. On ne sauroit mieux faire connoître le peu de volonté que Ton a de se ressentir de quelque obligation, que de s'en détournep les yeux, et ne la vouloir pas seulement regarder. Gonune les choses que Ton manie ordinairement ne sont point en danger de se couvrir ni de rouille ni de poussière, mais bien celles que nous tenons en quelque coin hors des lieux de notre conversation, ainsi jamais la mémoire ne laisse échapper ce qu'avec des imaginations continuelles nous sommes diligents à lui représenter. Si elle perd quelque chose, c'est pour n'avoir pas été souvent curieuse de la regarder.

III. Après cette cause d'ingratitude, il y en a d'autres ; desquelles la première et la principale est que nos convoitises, qui plus souvent s'occupent à souhaiter qu'à jouir, nous font jeter les yeux, non sur ce que nous avons, mais sur ce que nous desirons avoir, et non à ce qui est, mais à ce que nous voudrions qui fût. Nous n'estimons jamais ce qui est chez nous; d'où vient que le dejir des choses nouvelles nous dégoûtant de celles que nous avons de longue main, il nous dégoûte par conséquent de celui qui nous les a fait avoir. Autant de temps qu'une chose nous est agréable, autant nous aimons celui qui nous l'a donnée ; nous l'honorons, et publions partout que tout ce que nous avons de bien, nous l'avons de sa libéralité. Mais aassitôt que quelque autre chose nous a semblé belle, et que nous avons commencé d'y prétendre, c'est la coutume des hommes de ne se contenter jamais. Il ne se parle plus de cette obligation qui nous souloit être si précieuse, et qne nous jurions de conserver éternellement. Nous ne prenons plus garde à ce qui nous a mis au-dessus des au- Uts, mais à ce que nous voyons luire en la main de ceux

qui sont au-dessus de nous. Il est impossible que Tenvie et la reconnoissance puissent compatir ensemble. L^une tient du hargneux et du mélancolique; l'autre ne s'accompagne ordinairement que d'une belle humeur. Et puis la plupart des hommes ne se veut presque pas imaginer qu'il soit autre temps que celui qui passe, à l'heure même. Il y en a peu qui regardent derrière eux. De là vient que comme nous sommes hors d'enfance, nous ne nous soucions plus, ni de nos précepteurs, ni de ce qu'ils ont fait pour nous. Nous en faisons de même de ceux qui nous ont servis en notre jeunesse, parce que nous ne prenons jamaii» la peine de nous la ramentevoir. Tout ce qui a été, nous le tenons, non pour passé, mais pour perdu. Et voilà comme notie mémoire se fait caduque , pource que nous lui dénions les sujets qui la dussent exercer, et ne nous attachons qu'à la seule considération de l'avenir.

rV. n faut apporter ici le témoignage d'Ëpicure, qui se plaint ordinairement que nous sommes ingrats envers les choses passées, et qu'après qu'un bien que nous avons possédé n'est plus eu notre puissance, au lieu de le mettre au rang de nos plus fermes et plus assurés contentements, comme chose qu'il ne nous est plus possible de perdre, nous en fuyons la mémoire, et sommes troublés aussitôt qu'il se présente quelque sujet qui nous convie à nous en ressouvenir. Le bien présent n'est pas encore solide, pource qu'il peut toujours recevoir quelque traverse. Le futur a de l'incertitude. Le passé seul est hors de la jurisdiction de la fortune, et sVn peut faire état, comme de chose qui malgré tout ce qui sauroit arriver infailliblement sera nôtre tant que nous vivrons. Comme seroit-il donc possible que nous pussions nous arrêter au ressentiment des plaisirs qu'on nous a faits, puisque nous négUgeons ainsi notre vie, et ne faisons que sauter par-dessus. La considération des choses présentes, et la mémoire des passées.

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