‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 331 sur 359 · I . Le latin dit simplement : Omne vitium taxatur et prodii · texte numérisé non relu

I . Le latin dit simplement : Omne vitium taxatur et prodii

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fendues par plusieurs armées, elle a feit ouverture; combien d'âmes impatientes d'obéissance elle a réduites à la servitude; et combien elle a dompté d'honmies que les armes bien à peine avoient osé menacer. Tant de chemins, tant de batailles, tant d'hivers, tant de difficultés de lieux et de saisons, tant de fleuves descendant de régions inconnues, et tant de mers, laissèrent revenir ce même Alexandre de qui je viens de parler, sain et sauf en sa maison ; et le seul excès de boire (lit assez fort pour l'envoyer au tombeau. Quelle gloire est-ce à un homme de tenir beaucoup? Quand la palme de bien boire vous sera demeurée, quand tous vos compagnons réduits à dormir sous la table, ou à rendre leurs gorges en quelque coin, refuseront* de vous y faire raison, quand de toute la compagnie d'un festin il ne demeurera que vous qui seul ne soit par terre, quand vous aurez emporté cette magnifique louange, que vous tiendrez plus de vin que pas un des autres : ne faut-il pas que vous confessiez que vous ne tenez pas encore tant qu'un tonneau? D'où pensez-vous que soit venue la ruine de M. Antoine, grand personnage au reste et un bel esprit, que de l'ivrognerie et de l'amour de Cléopatre, qui n'avoit pas moins de force que le vin? car iîit-ce autre chose que l'ivrognerie qui changea ses mœurs aux dissolutions étrangères, qui lui fit prendre les armes contre sa patrie, qui fortifia ses ennemis à son préjudice et rendit sa cruauté si démesurée qu'au milieu de son repas, où il étoit servi d'une magnificence royale, il se faisoit apporter les tètes et les mains des principaux de Rome, pour les reconnottre, comme s'il eût voulu boire du sang, après être enivré de vin ? Son ivrognerie seule étoit insupportable. Vous pouvez juger comme le devoit être ce qu'il faisoit, quand le vin

I . Toutes lef éditions donnent refuteroietU^ «a lien de refuseront.

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Ta voit surmonté. Vous ne voyez guère de gens aimer à boire, qui ne soient aussi cruels. Les esprits les plus nets se brouillent de boire trop, et gâtent leur bonne disposition. Il leur en prend conune aux yeux, que les longues maladies, pour les avoir tenus longtemps à Tombre, ont tellement débilités, qu'ils ne peuvent supporter devoir luire le soleil ; car étant ordinairement hors de soi par le moyen de Tivresse, ils s'accoutument à des vices qu'ils ne peuvent quitter quand ils sont désenivrés. Dites-nous donc les bonnes raisons pouriquoi le sage ne se doit point enivrer; maisbaillez-nous d'autres choses que des paroles. Faites-nous voir les inconvénients qui en arrivent; prouvez que ces choses que nous appelons voluptés ne sont que supplices, quand on ne leur donne point le règlement et la mesure qui leur appartient; car si vous me voulez persuader que le sage se pourra gorger de vin tout à son aise, sans se troubler, ni rien faire des désordres que font ordinairement ceux qui sont ivres, j'aimerois autant vous ouïr dire, qu'il pourroit prendre de la poison sans mourir, du jus de pavot sans dormir, et de l'ellébore sans rejeter tout ce qu'il auroit dans le corps. Si les pieds lui chancel* lent, si la langue lui bégaye, quel besoin est-il de soutenir qu'il soit ivre en partie, et en partie ne le soit point?

EPlTRE LXXXIV.

AmGuiDurT. — I. Comme il faut profiter de la lecture. — II. Fuir

la cour et les biens de fortune.

Je me fais ordinairement promener en une chaire* , et par cette agitation prends plaisir d'exciter aucunement

T. Voyez ci-dessus, p. 875, note u

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ma paresse. Je trouve que ma santé en est meilleure et que mes études n'en empirent point. Pour ce qui est du profit de ma santé, vous le voyez : Taffection des lettres m'a réduit à me négliger et me laisser appesantir, tellement que pour m'exercer j'ai besoin du ministère d autrui. Quant à mes études, je vous dirai comme elles n en sont point incommodées. Je ne laisse point de lire; or j'estime cpie je n'ai rien de plus nécessaire que la lecture : premièrement, pour ne me confier trop de ma suffisance; secondement, pour après avoir vu les inventions des autres, en faire mon jugement, et inventer aussi quelque chose de mon côté : cela donne de la nourriture à l'esprit, et, non sans étude, le rafraîchit de cette lassitude que l'étude lui peut apporter. Nous nous gâterions, si nous voulions ou toujours écrire, ou toujours lire. L'un nous importuneroit et nous épuiseroit de matière, l'autre nous affoibliroit l'esprit et le dissoudroit. La meilleure est de les échanger par vicissitudes, et tempérer l'un par l'autre, en sorte que l'écriture fasse un corps de cette diversité que la lecture aura recueillie. Qs disent que nous devons faire comme les mouches à miel, qui volent de côté et d'autre , pour choisir les fleurs qui leur sont propres, et à leur retour disposent par rayons tout ce qu'elles ont apporté,

Liqurnfia melln^y etc.

Toutefois on ne demeure pas bien d'accord, si elles tirent des fleurs un certain suc, qui est miel aussitôt qu'il en est séparé, ou si par leur composition et par la propriété de leur haleine, elles convertissent ce qu'elles ont recueilli

I. Sénèque cite ici les deux vers suivants de Virgile (J^/fei//^, liv. I, V. 43a et 433) :

Liquentia mella Stipant, et du Ici distendunt nectare oellas.

ÉPlTRE LXXXIV. 65i

en cette saveur; car il y en a quelques-uns qui tiennent qu'elles n'ont pas la dextérité de faire le miel, mais seulement de le cueillir; et qu'ainsi ne soit\ ils disent qu'en Inde il se trouve du miel aux feuilles des cannes, soit qu'il vienne de la rosée, soit qu'il se concrée d'une humeur douce et onctueuse que les cannes mêmes produisent ; et que nous avons des herbes qui ont la même vertu , mais non si apparente, et seulement connue' de ces petites bétes que la nature a députées à faire ce métier. Les autres ont opinion qu'elles ont une adresse de confire les tendrons des fleurs et des feuilles, et par leur disposition lui faire prendre cette qualité, non sans quelque espèce de levain , qui leur aide à confondre et incorporer toutes ces diversités. I. Mais pour ne me laisser emporter hors démon propos, il nous faut faire comme les mouches à miel, et quand nous aurons lu beaucoup de choses, donner à chacune sa place à part, afin de les mieux conserver par cette distinction ; et cela fait, avec le soin que nous y apporterons, confondre tellement toutes ces saveurs en une seule, qu'encore qu'on s'aperçoive que la matière soit d'un autre, on ne puisse nier que la façon ne soit à nous. C'est un artifice que la natui*e fait en nos corps, sans que nous y contribuions rien du nôtre. Tandis que nous avons la viande entière dans l'estomac, et que la chaleur ne l'a point encore altérée, ce n'est autre chose qu'un fardeau que nous portons; mais c'est notre sang et notre force, aussitôt qu'elle a cessé d'être ce qu'elle étoit. 11 en faut faire de même en ce qui nourrit les esprits. Tant que nous le laisserons en sa première forme, il sera toujours à ceux

1. C'est-à-dire : et pour preuve, et pour qu'on uVn doute pas, qu*on ne dise pas qu'il n'en est point ainsi.

2. C'est évidemment là le texte de Malherbe. Nous le rétablissons par conjecture. Toutes les éditions portent : v comme (nu lieu de : connucA) de ces petites bétes. »

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chez qui nous raurons puisé; mais digérons-le et le baillons à notre entendement plutôt qu'à notre mémoire, pour nous le i*eprésenter quand nous en aurons besoin; approuvons-le à bon escient; rendons-le nôtre, et faisons que plusieurs choses n'en soient qu'une, comme beaucoup de petites sommes assemblées n'en font qu'une grande. Cachons laide que nous avons eue, tellement qu'on ne l'aperçoive point, et ne faisons paroître que ce qui sera du nôtre. Que si par la continuation d'imiter quelqu'un que nous admirons^ particulièrement , nous en avons tiré quelque conformité qui se manifeste en nos ouvrages, faisons que ce soit une ressemblance de fils, et non de pourtrait. Un pourtrait est une chose morte. Et quoi donc ? on ne saura pas de qui j'imiterai le langage, ni de qui je prendrai les sentences et la façon d'argumenter? Je tiens même qu'il y a si bien moyen de déguiser les choses, qu'on ne saura pas si c'est d'un grand honmie que je les prends, ou de quelque autre de moindre mérite; car comme il prend quelque chose des uns ou des autres, il ne leur imprime pas sa marque, afin de les faire rapporter à cette unité*. Ne voyez- vous pas de combien de voix on compose une musique? Et toutefois elles n'ont toutes ensemble qu'un son. L'une est haute, l'autre basse, l'autre moyenne; les femmes y entrent comme les hommes, on y mêle même des flûtes ; et cependant de toutes ces voix qui paroissent ensemble, il n'y en a pas une qui se puisse remarquer à part. Quand je parle de la musique, j'entends de celle qui fut connue des anciens philosophes. 11 ne se

I. Nous avons adopté la leçon de i659 et 1667. Les éditions antérieures donnent, par erreur : avouons (aduouons\ pour admirons. 11 Y a en latin : quem admiratïo tibi altiusfixerit,

a. Cette fin de phrase est peu intelligible dans la traduction de Malherbe ; mais elle ne l*est guère plus dans le texte latin, tel qu on le lit dans les éditions antérieures à celle de Gronov, publiée en 1649.

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fait aujourd'hui combat de gladiateurs où il n'y ait plus de chantres à sonner la charge qu'il n'y avoit anciennement de spectateurs en tout le théâtre. Quand ceux qui chantent ont bordé les chemins, que les trompettes ont environné le bas du théâtre, et qu'en haut la galène est pleine de joueurs de flûte et de toutes sortes d'instruments, de toutes ces discordances il se fait un seul accord . Je veux qu'il en soit de même de notre esprit : qu'il amasse beaucoup de science, beaucoup de préceptes et beaucoup d'exemples de tous les siècles passés ; mais que tout cela se rapporte à une seule- fin.

II. Demandez-vous comme il se pourra faire? Si nous demeurons continuellement bandés et résolus à ne rien faire que par le conseil de la raison. Elle vous dira, si vous la voulez croire : « Laissez ces vanités qui font courre le monde après elles; laissez ces richesses qui tiennent leurs possesseurs en appréhension perpétuelle , ou pour le moins qui ne leur donnent que de la charge et de l'importunité; laissez ces voluptés du corps et de l'esprit qui ne font qu'énerver et l'un et l'autre; laissez l'ambition, comme une chose bouffie, vaine, venteuse, sans bornes et aussi perplexe d'être suivie que précédée, et par ce moyen gênée de deux envies qui la pressent, l'une derrière et l'autre devant : vous pouvez juger comme un homme est misérable, qui est envieux et envié. Vous voyez ces maisons des grands, où la presse -de ceux qui vont à leur lever est si grande qu'il se faut quereller à la porte; vous n'y entrez point qu'avec beaucoup d'aflVonts; mais ce n'est rien au prix de ceux que vous recevez, quand vous êtes dedans. Laissez-moi tous ces escaliers, et ces perrons* si magnifiquement suspendus. Vous courez for-

I. Bien que les éditions de ifiBg, 164 5 et 1648 portent penons, il faut \iTt perroiu. En effet, le mot penons (pennons), qu'on lui donne

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tune de vous y rompre le col ; prenez plutôt votre chemin vers la sagesse. C'est là que vous aurez des biens qui véritablement seront grands , et dont la possession ne vous donnera point d'alarme. Toutes ces choses mondaines qu'on estime si relevées, n'ont du tout point de hauteur qu'en les regardant* auprès de celles qui sont les plus viles et les plus abjectes ; et toutefois on n'y monte que par des avenues bien roides et bien difficiles. Le chemin des honneurs est plein d'épines; mais si vous voulez monter à ce sommet d'où vous verrez toutes les grandeurs de la terre et de la fortune même au-dessous de vous, vous n'avez à passer qu'une campagne rase et le chemin le plus aisé que vous sauriez désirer. >•

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