‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 330 sur 359 · Ordre^ moyen · texte numérisé non relu

Ordre^ moyen

646 LES ËPlTRES DE SÉNÈQUE.

échappé. Laissons-les donc crier tant qu'ils voudront, qu'un esprit à qui le vin commande n'est pas mattre de soi ; que le vin fait les mêmes tumultes au cerveau qu'il fait en sa nouveauté dans les tonneaux ; que son abondance fait sortir les secrets du cœur, comme les viandes de l'estomac. Je veux que tout cela soit véritable : mais il est véritable aussi qu'ayant à délibérer des choses de conséquence, si nous avons des amis qui aiment à boire, nous ne laissons pas de leur en demander leur avis. Ainsi donc la raison alléguée pour la défense de Zenon, qu'on ne commet jamais un secret à gens qui sont coutumiers de s'enivrer, est aussi peu vraie que son argument. Ce seroit bien plus tôt fait de blâmer ouvertement l'ivrognerie el représenter les inconvénients qui l'accompagnent. Les appâts n'en sont point si grands, qu'il faille être parfaitement sage pour s'en garantir. Un qui n'aura qu'une passable discrétion se gardera bien d'y tomber, et si quelquefois, pour un sujet qui se présente, il se laisse emporter à la bonne chère, ce sera sans passer jusqu'à Tivresse.

IV. Or si la quantité du vin peut troubler le sage et lui faire faire des ti*aits d'un homme ivre, c'est une question qu'il nous faudra vider. Cependant si vous voulez prouver que rivresse est indigne d'un homme d'honneur, pourquoi vous amusez-vous à faire le dialecticien? Que ne dites-vous plutôt que c'est une vilenie d'en prendre tant qu'il en faille rendre , et ne savoir pas la mesure de son estomac; que ceux qui sont ivres font une infinité de choses dont la mémoire les fait rougir, après qu'ils ont vidé leur vin ; que Tivresse n'est autre chose qu'une fureur volontaire? Et de fait qu'un homme ivre soit quelques jours sans désenivrer, quelle opinion en aurez-vous sinon qu'il a perdu Tentendement? Vous direz que c'est une fureur. Mettez en avant l'exemple d'Alexandre de Macédoine, qui entre les verres tua Clitus, le plus fidèle et le

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plus affectionné serviteur qu'il eût; et puis se voulut tuer lui-même, quand le désenivrement lui eut fait connotti« le vilain acte qu'il avoit commis. Si nous avons quelque imperfection, Vivresse la met eu sa montre, et nous bit perdre la honte, qui est le principal obstacle de nos mauvaises intentions; car il est certain que ce n'est point tant la volonté du bien que la honte du mal , qui nous divertit de ce qui nous est défendu. Il n'y a rien de sale au dedans, que le vin ne fasse venir dehors; il ne fait pas les vices, mais les produit. Quand un homme est ivre, s'il aime les fenmies , il n'a pas la patience d'attendre qu'il soit au lit pour se contenter; mais à quelque heure et en quelque part que la concupiscence le sollicite, il lui donne congé de faire ce qu'il lui plaît. S'il a même quelque impudicité plus orde et plus brutale, il ne craint point de la publier. S'il est querelleux, sa langue et ses mains perdent la discrétion. L'insolence devient plus superbe, la cruauté plus violente, et l'envie plus malicieuse. Enfin il n'y a point de vice qui veuille garder la chambre; tout sort à la campagne*. Ajoutez à cela, que nous ne savons où nous sommes : la langue nous bégaye, la vue nous trompe, les pieds nous chancellent, et nous semble que quelque tourbillon nous fasse tourner la maison sur la tète; puis comme le vin se prend à bouillir, nous avons des coliques qui nous déchirent les entrailles. Et toutes ces incommodités encore ne sont que passables; mais que pensez- vous que ce soit quand après que le vin est corrompu par le dormir, en la place de l'ivresse il nous demeure une crudité? Représentez vous les inconvénients qu'a produits l'ivrognerie publique, combien de braves et belliqueuses nations elle a livrées en la main de leura ennemis ; en combien de murailles, obstinément dé-

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