I. Voyez plus haut, p. 5a a, note
a. Sënèque cite ici les six vers suivants des Gèorgiques (Iîy. I, V. 53-58), que Malherbe n*a pas traduits :
Et quid quseque ferat regio, et quid quseque recuset. IHc segetes, illic yeniunt felicius uvs ; Arborei fœtus alibi atque injussa virescunt Gramina. Nonne vides croceos ut Tmolus odores, India mittit ebur, molles sua tura Sabasi ? At Chalybes nudi ferrum....
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afin que, par le besoin que réciproquement nous aurions les uns des autres , le commerce nous filt nécessaire. Le souverain bien, comme les autres choses, a sa place, qui lui est particulièrement destinée : ce n'est ni parmi l'ivoire, ni parmi le fer. Voulez-vous savoir où c'est ? En l'esprit , qui s'il n'est pur et saint, n'est point capable de loger un Dieu.
Y. Une chose mauvaise n'en produit point une bonne : l'avarice produit les richesses : les richesses ne sont donc point biens. Ils nient cette proposition, qu'un bien ne peut venir d'un mal ; car du larcin et du sacrilège il vient de l'argent; et cependant le larcin et le sacrilège sont maux, en tant qu'il en vient plus de mal que de bien ; car si on y gagne quelque chose, c'est avec tant de frayeurs, d'anxiétés et de travaux de corps et d'esprit, que la peine en est plus grande que le plaisir. Ceux qui tiennent ce langage ne s'aperçoivent pas qu'en disant que le sacrilège, le larcin et l'adultère sont mauvais , pource qu'ils sont cause de beaucoup de mal , ils disent aussi qu'ils sont aucunement bons, pource qu'ils sont cause de quelque bien, qui est sans mentir une opinion plus monstrueuse que les monstres mêmes , et que toutefois nous nous laissons assez volontiers persuader. Combien en voyez-vous qui ne cèlent point leurs voleries ! Combien qui publient leurs adultères! car pour les petits sacrilèges, il s'en fait bien quelque recherche, mais les grands acquièrent des triomphes à ceux qui les font. Davantage, s'il demeure vrai que le sacrilège soit aucunement bon , il s'ensuit qu'en le faisant nous faisons une action louable et vertueuse, qui est une absurdité si éloignée de toute apparence , qu'il n'est point d'homme assez perdu pour la vouloir seulement imaginer. Il est donc impossible que de ce qui est mauvais il puisse rien sortir qui soit bon ; car si, comme ils disent, le sacrilège n'est mauvais qu'en tant
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qu'il apporte beaucoup de mal, en promettant à celui qui le fait qu'il n'en sera point en peine et l'assurant de toutes risques , il ne lui manquera rien qui ne soit entièrement bon^. Et néanmoins les méchants n'ont point de supplice plus rigoureux que la méchanceté même. Vous vous abusez , si vous pensez qu'ils ne soient punis que quand vous les voyez en prison ou sur l'échafaud. Us le sont aussitôt qu'ils ont fait la faute , et le plus souvent même en la faisant. Disons donc que le bien ne vient non plus du mal qu'une figue d'un olivier : l'herbe répond à la graine. Ce qui est bon ne peut dégénérer. Comme ce qui est honnête ne vient point de ce qui est vilain, aussi ne fait ce qui est bon de ce qui est mauvais; car le bon et l'honnête sont une même chose. Il y a quelques Stoïques qui y font cette réponse. Prenons le casque l'argent soit bon, de quelque part qu'il vienne : il ne s'ensuit pas que l'argent soit du sacrilège, encore qu'il soit pris du sacrilège. Vous le comprendrez mieux par ce que je vous vais dire. Il y a un trésor et une vipère en un même pot. Si vous en ôtez le trésor, encore qu'il y ait une vipère avec le trésor, ce n'est pas à dire que le pot me donne le trésor, à cause qu'il a une vipère ; mais ayant un trésor et une vipère, il me donne le trésor. Ainsi le gain du sacrilège ne vient pas du crime qui s'y commet, mais du profit qui y est. Comme en ce pot la vipère est le mal, et non pas le trésor qui est avec la vipère , ainsi ce qui est de mauvais au sacrilège, c'est le crime, et non pas le profit. On réplique à cela, que ce ne sont pas choses semblables; car quand je fouiUe dans le pot, je puis bien prendre le trésor et laisser la vipère ; mais je ne puis sé-
I . U faut ftaiis doute lire : c II ne lui manquera rien qu*il ne soit entièrement bon; » c'est-à-dire il ne lui manquera rien pour être entièrement bon. Eln latin : ex toto honum erit.
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parer le profit du sacrilège, et si je veux avoir l'un, il faut que je fasse l'autre, parce que le profit est dans le sacrilège, et non pas auprès. Une chose bonne qu'on ne peut avoir qu'avec beaucoup de mal, n'est point bonne : or on ne peut avoir les richesses sans beaucoup de mal : les richesses ne sont donc point bonnes. Us disent pour répondre à cet argument, que la proposition que nous faisons a deux significations : l'une, que pour avoir des richesses, il faut avoir beaucoup de mal : ce qui se peut aussi bien dire de la vertu; car il arrivera quelquefois qu'un qui se sera mis sur la mer, pour aller étudier en quelque part, ou fera naufrage, ou sera pris par les corsaires.
VI. L'autre signification est, qu'une chose de qui l'acquisition nous coûte beaucoup de mal, ne se peut appeler bonne, d'où il ne s'ensuit pas que les voluptés ni les richesses soient causes de mal, ou si par les richesses il nous arrive du mal, il ne suifit pas de dire qu'elles ne soient point bonnes : il faut dire ouvertement qu'elles sont mauvaises. Or ceux qui les dèsestiment le plus se contentent de dire qu'elles ne sont point bonnes; mais au reste ils confessent qu'elles ne sont pas du tout inutiles, et les mettent même au nombre des choses qui accommodent notre vie : ce qui ne seroit pas, s'il ètoit vrai que pour les avoir il fallût souffrir tant d'inconmiodités. Quelques-uns font encore cette réplique, que nous nous abusons d'accuser les richesses de nos incommodités. Elles ne font dommage à personne. Si nous avons du mal, il vient, ou de notre imprudence, ou de la malice d'autrui. Un couteau ne lue personne : il n'est que l'instrument du tueur. Il se peut bien faire qu'on vous fera du mal pour vos richesses, mais ce n'est pas à dire que vos richesses vous fassent mal. Pour moi, je trouve que Posidonius approche plus du but que nul autre, quand il dit que les
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richesses sont causes du mal, non pas qu'elles nous eu fassent, mais pource qu'elles donnent occasion de nous en faire ; car il y a une cause efficiente qui tout aussitôt nous fait dommage, et une autre précédente. Les richesses ont cette cause précédente : elles nous bouffissent le cœur, engendrent Tarrogance, attirent Tenvie et nous aveuglent de telle façon, qu'encore que le bruit d'avoir de l'argent nous porte quelquefois du préjudice , néanmoins nous sommes bien aises de l'avoir. Or en ce que véritablement nous appelons bien, il n'y a que redire : il est pur ; il ne corrompt ni ne trouble point l'esprit : et s'il l'élargit et le relève, c'est sans le remplir de vent. Les biens nous donnent de l'assurance, les richesses de l'audace. Les biens nous donnent de la générosité, les richesses de l'insolence, qui n'est qu'une générosité contrefaite. Vous direz qu'à ce compte non-seulement les richesses ne sont point bonnes, mais elles sont mauvaises. Elles le seroient sans mentir, si de soi-même elles nous faisoient mal et qu'elles eussent la cause efficiente que j'ai dit; mais elles ont la précédente, qui ne provoque pas seulement les esprits, mais les appelle par une apparence de bien , si coloré qu'il s'en trouve peu qui ne s'y laissent emporter. La vertu par même raison se pourra dire avoir la cause précédente de l'envie ; car il en est beaucoup qui sont enviés pour leur sagesse, ou pour leur justice ; mais la vertu n'a pas cette cause de soi-même ; et à bien considérer cette splendeur qu'on y voit reluire, au lieu de lui porter envie, il y auroit du sujet de se ravir de son mérite et de se passionner de son amour. Posidonius dit qu'il seroit d'avis d'argumenter de cette façon. Les choses qui ne donnent à l'âme grandeur, confidence ni sécurité , ne sont point biens : or la santé, les richesses et autres telles choses ne font rien de tout cela : ce ne peuvent donc être biens. Il fait ce même argument encore plus tendu. Les choses qui ne donnent
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à Tâme grandeur/ confidence ni sécurité, mais au contraire y font naître l'insolence , Torgueil et la présomption, sodt mauvaises : les choses fortuites le font : elles sont donc mauvaises. Je sais bien que quelqu'un dira que de cette même raison il s'ensuivroit que les richesses ne se pourroienl pas seulement appeler commodités; mais la condition des commodités et des biens est différente. Il suffit qu'une chose, pour être commode, fasse plus de profit que de dommage. Pour être bonne, elle doit être toute pure, et n'avoir rien en soi qui puisse faire mal. Ce qui profile plus qu'il ne nuit n'est pas bien, mais ce qui profite et ne nuit point; et pour ce les commodités peuvent indifféremment conserver toutes sortes de gens, quelque peu de jugement qu'ils aient, et les bêtes mêmes : tellement que, combien que nommant le tout selon la partie qu'il a la plus grande, nous appelons une chose commode, il ne laisse pas pourtant d'y avoir de l'incommodité mêlée parmi . Ce qui est bien ne peut être possédé que du sage. Et pour ce il ne faut point qu'il y ait rien qui lui puisse démentir ce nom. Ayons bon courage : nous n'avons plus à détacher qu'un nœud; il est vrai qu'il est un peu malaisé. Des choses mauvaises il ne s'en fait pas de bonnes : de plusieurs pauvretés il s'en fait des richesses : les richesses ne sont donc point bonnes. Cet argument n'est pas avoué des Stoïques : il est de la forge des Péripa té tiques, qui le proposent et y font eux-mêmes la réponse. Posidonius dit qu'il n'y a école de dialectique où ce sophisme n'ait été bricolé*. Voici comme Antipater le réfute. La pauvreté ne se dit point par position ^ mais par privation, que les Grecs appellent 0T^pT)atv,c'est-
I . Le latin porte : per omncs ditUecticorum scholas jactatum.
a. Les anciens éditeurs avaient adopté la conjecture d*Érasme : per positionem. On a depuis rétabli dans le texte la leçon des manuscrits : per possessiontm.
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à- dire, non pour avoir, mais pour n'avoir pas; de façon que de toutes les bouteilles vides ^ qui sont au monde il n'y a pas moyen d'en remplir une. Pour faire des richesses, il faut beaucoup de choses, et non pas beaucoup de pauvretés. Vous prenez la pauvreté d'un autre biais qu'il ne feut. La pauvreté ne consiste pas au peu de chose que nous avons, mais au grand nombre de celles que nous n'avons point. Un homme n'est point pauvre au regard de ce qu'il a, mais au regard de ce qui lui défaut. Je m'exprimerois mieux, si j'avois un mot qui signifiât dicopCoev' : c'est le nom qu'Antipater donne à la pauvreté. De moi , je ne pense point qu'on la puisse définir plus proprement que possession de peu de chose. Cette dispute de la substance des richesses et de la pauvreté sera pour quelque jour que nous aurons plus de loisir ; et par même moyen nous considérerons si ce seroit point mieux fait d'adoucir ce que la pauvreté semble avoir d'amertume, et couper les ailes à l'outrecuidance des richesses, que de disputer des paroles comme si l'arrêt des choses étoit déjà donné. Prenons le cas que nous soyons appelés à quelque assemblée et qu'il soit question de faire passer une loi touchant l'aboUtion des richesses : mettrons-nous en avant tous ces beaux arguments , pour en dire notre avis ? sera-ce avec ces plaisantes subtilités seulement que nous persuaderons au peuple romain qu'il approuve la pauvreté, qu'il la recherche comme le premier fondement et la cause principale de son empire, qu'il se défie de ses richesses et se ressouvienne qu'il les a trouvées chez les
I. s De toutes les bouteilles vides, o c*est-à-dire au moyen de toutes les bouteilles vides. Eln latin : Itaque ex mult'u marùbiu nih'U indien poicst.
3. 'A;rop(av est encore une conjecture d*Érasine, adoptée par la plupart des éditeurs. Gronov y a substitué d[vu::api(av, qui est la le^on de plusieurs bons manuscrits.
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peuples qu'il a vaincus ; que c'est par cette sorte que les brigues, les concussions et les tumultes sont entrés en la ville du monde la plus religieuse et la plus continente; que si un peuple ne les a pu ôter à tous les peuples de la terre, il sera bien plus aisé à tous les peuples de la terre de les ôter à un peuple seul? C'est avec ces raisons qu'il faut combattre les passions, et sans leur prescrire des bornes, tâcher de les exterminer entièrement. Ayons des paroles plus fortes, si nous n'en pouvons avoir de plus courageuses.