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Ahocmbiit. — I. La philosophie mérite le titre de Mâenoe libérale, parce qu*elle fait Thoinme libre. — II. La philosophie nous fortifie contre le vice et contre les traits de la fortune. — III. Quatre sortes de sciences libérales. — IV. La philosophie nous guide au chemin de la vertu. — V. Toutes choses sont disputables.
Vous voulez que je vous die ce qui me semble des sciences libérales. Il n'y en a pas une seule de qui je fasse cas. Je ne saurois appeler bien une chose de qui le but est de gagner. Ce sont métiers mercenaires, qui préparent l'esprit s'il passe par-dessus, et le gâtent s'il y croupit. Aussi ne l'y faut-il employer que tant qu'il est incapable de quelque chose de meilleur. Vous savez bien qu'on les a nommées libérales, comme dignes d'un homme libre.
I. Mais je trouve que celle qui le fait libre, est seule à qui ce titre doit appartenir. C'est l'étude de la sagesse, qui mérite l'honneur, comme seule relevée, généreuse et magnanime. Tout le reste ne sont que jouets à petits enfants: Pouvez-vous bien vous persuader qu'une chose fol bonne, qui est enseignée par les honmfies du monde les
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plus infâmes et les plus méchants? Ce ne sont point sciences que nous devions apprendre ; mais si nous les avions apprises, il n'y auroit point de mal. Quelques-uns ont (ait cette question: si les arts libéraux pouvoient faire un homme de bien. Et tant s'en faut que cela soit, ils ne le permettent pas seulement. Ce n'est pas ce qu'ils font profession de montrer. Tout le soin du grammairien est en l'agencement des paroles. Il s'élargit bien quelquefois jusqu'à l'histoire; mais quand il va jusques aux vers, c'est le bout de sa carrière : il ne passe jamais plus avant. Je vous laisse à penser en quoi rassemblement des syllabes, le choix des paroles, la mémoire des fables et la mesure des vers peuvent aider un homme qui se veut acheminer à la vertu ; ni quelle assurance contre la mort, quelle modération aux convoitises, et quelle tempérance aux voluptés il en peut tirer. Venons aux professeurs de géométrie et de musique : vous trouverez aussi peu ces leçons chez eux que chez les grammairiens. Et cependant, ce sont choses que qui ignore, ne gagne rien de savoir tout le demeurant. Il faut voir s'ils enseignent la vertu ou non : s'ils ne l'enseignent, il est impossible de l'apprendre d'eux ; s'ils l'enseignent, ils sont philosophes. Voulez- vous savoir que ce n'est pas pour la vertu qu'ils montent en chaire? Regardez comme leurs professions sont différentes. Or il est certain qu'elles seroicnt semblables, s'ils enseignoient une même leçon. Je sais bien qu'ils veulent faire accroire qu'Homère étoit philosophe ; mais c'est si lourdement qu'ils se réfutent eux-mêmes par les raisons qu'ils amènent pour le vérifier ; car ils le font tantôt Stoïque, n'approuvant rien que ce qui est honnête, dédaignant les voluptés* et ne pouvant par les promesses de l'immortaHté même être distrait de l'amour de la vertu. Tantôt ils le font Épicurien, louant l'état d'une ville paisible, où les habitants n'ont rien qui les occupe que les danses, les chansons, et les festins^
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Tantôt ils le font Péripatétique, induisant trois sortes de biens ; et tantôt Académique, tenant ses opinions suspendues et se gardant de lien affirmer. Par cette incompatibilité d'être de tant de sectes ensemble, ils montrent bien qu'il n'étoit d'aucune. Accordons-leur qu'Homère ait été philosophe ; et puisque cela se remarque en ses vers, il faut bien dire qu'il s'étoit fait sage devant qu'il en fit. Apprenons donc cette science qui l'a fait sage. Il nous chaut aussi peu de savoir qui étoit le premier d'Homère ou d'Hésiode, comme si Hécube étoit plus jeune qu'Hélène, et ce qui fut cause que sa beauté lui dura si peu. Quand je saurois exactement l'âge de Patrocle et d'Achille, de combien pensez- vous qu'il m'en fiU mieux? Ne serionsnous pas plus sages de voir mettre quelque fin à nos erreurs, que de nous informer de celles d'Ulysse ? Je n'ai pas de loisir assez pour ouïr disputer s'il courut tant de risques entre l'Italie et la Sicile, ou en quelques mers qui nous sont inconnues, parce qu'en si neu d'espace il étoit malaisé qu'il fût si longtemps sans trouver quelque port. II. Les tempêtes de l'esprit nous donnent tous les jours de la besogne : notre méchanceté nous fait courre toutes fortunes. Nous n'avons point faute de beaux yeux qui sollicitent les nôtres, et en cela seulement nous avons des ennemis assez. C'est de là que se présentent ces monstres effroyables qui ne demandent que l'effusion du sang humain ; c'est de là que viennent ces insidieux appâts qui nous attirent par l'oreille; c'est de là que viennent tant de naufrages et tant de maux de toutes façons. Enseignezmoi d'aimer ma patrie, ma femme, mon père, et faites qu'il n'y ait point de péril assez grand pour m' empêcher de leur en rendre témoignage , et qu'en des actions si louables, je sois si résolu qu'après ma barque rompue, je m'affourche encore sur les éclats. Que vous sert de vous enquérir si Pénélope a passé son temps avec ceux qui la
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recherchoient ; si par discrétion elle s'est parée de scandale * , et si devant que reconnoître Ulysse elle se doutoit bien que c'étoit lui? Faites que je sache que veut dii'e pudicité, quelle vertu c'est, et si c'est un bien du corps ou de l'esprit. Je viens à cette heure aux musiciens. Vous m'apprenez à concerter des voix grêles avec des grosses, et à faire un accord de tons discordants : faites plutôt que je sache accorder mon âme, et donner à mes volontés une perpétuelle conformité. Vous me montrez qui sont les tons lamentables : montrez-moi plutôt comme aux adversités je ne lamenterai point. Le géomètre m'enseigne à mesurer des campagnes : j'aimerois bien mieux qu'il m'enseignât à quelles bornes le contentement de l'honmie se doit arrêter. L'arithméticien m'apprend à compter et faire servir mes doigts à l'avarice : je serois bien plus aise qu'il me fît voir que tous ces comptes-là ne servent de rien ; qu'un homme n'est point plus heureux pource que son revenu lasse ceux qui en font la recette; qu'au contraire presque tout ce qu'il possède sont choses superflues, et que s'il lui falloit avoir la peine de compter son bien lui-même, il n'y a point de pauvre homme qui ne fût plus heureux et plus content que lui. Que me sert que je fasse exactement partir* un champ, et que mon frère et moi, s'il faut que nous séparions un arpent de terre, soyons sur le point de nous couper la gorge? Que me sert d'être un suffisant homme à prendre les pieds d'un arpent, et savoir que c'est que quart, que doigt et que pouce, si le voisinage d'un grand, qui empiète quelque chose sur moi, me rend mélancolique? Vous m'enseignez comme je ne perdrai pas un pied de terre, et je veux apprendre conmie je pourrai tout
I. En latin : Quid in4fuirij an Pénélope impudica fuerit, an verba smctdo suo dederit?
a. Partir^ partager; in partes dividere^ dit le latin.
Malherbe, ti ,\\
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perdre sans me Acher. Vous dites que l'héritage qu'on vous veut ôter est en votre maison dès le temps de votre grand-père. Et quoi ? Devant qu'il fiit à votre grand-père, à qui éloit-il ? Montreriez-vous bien, je ne veux pas dire à quel homme, mais à quel peuple il appartenoit? Vous y êtes venu comme fermier, et non comme seigneur. Demandez-vous de qui vous êtes fermier? De vos héritiers, si votre fortune est si bonne que vous le leur puissi^ conserver. Les jurisconsultes tiennent que les choses publiques ne sont point sujettes à usucapion^. Ce que vous tenez est public : il est à tout le genre humain en général. O la belle science ! Vous savez mesurer un cercle^ et réduire en carré quelque forme qu'on vous baille; vous savez combien il y a d'une étoile à l'autre; il n'y a rien qui échappe à votre compas. Puisque vous êtes si bon maître, mesurez -moi l'esprit de l'homme, dites-moi conune il est grand ou petit. Vous connoissez bien une ligne droite: mais à quoi est bon cela, si vous ne savez comme en vos actions il se faut conduire droitement? Je viens à cette heure à ceux qui se vantent qu'il ne se passe rien dans le ciel qu'ils n'en soient avertis :
Friff.da Saturni^ etc.*.
De quoi me servira cette science, que de me faire chagriner, quand Saturne et Mars seront opposés, et quand Mercure fera son couchant à la vue de Saturne? J'aime bien mieux apprendre qu'en quelque part qu'ils soient, ils
I. On lit usurpations pour usucapion dans les éditions de 164S et 1648; mais c*est évidemment une faute. Le latin dit : Negemt j'ur'uconsulti quidquam publicnm usucapi,
a. Ici encore Malherbe n*a pas traduit deux vers des Géorgiques ,liv. I, V. 336, 337) cités par Sénèque :
Frigida Satumi sese quo Stella receptet, Quos ignis cœli Cyllenius erret in orbes.
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sont propices, et ne pearcnt changer de naturel; que b course inéritable des destins les mène d*un ordre qui n'est jamais interrompu ; que leurs révolutions sont ré* giées, et produisent ou marquent les éTénements de tout ce qui se hh ici-bas. Mais soit qu'elles soient les causes de cette diversité d'effets que nous voyons au monde^ soit que seulement elles en soient les messagères^ que nous servira d'avoir prévu des choses que nous ne pourrons éviter? Sachons-les, ou ne les sachons pas : il faut qu'elles adviennent.
Si f^ro sotenty etc.*.
Pensez que me voilà bien assuré de toutes surprises. Et si je vis jusqu'à demain au matin, ne serai-je pas trompé? Il est certain qu'oui ; car nous sommes trompés , quauiF il nous arrive quelque chose que nous ne savions pas qui nous dût arriver. Pour moi je ne sais pas ce qui sera, mais je sais bien tout ce qui peut être. La fortune ne peut rien produire contre mon espérance. J'attends tout : si elle m'en quitte quelque chose, à la bonne heure. Quand il se passe une heure sans que j'aie quelque assaut, je suis trompé; toutefois encore ne le suis-je pas; car comme je sais que tout me peut arriver, je sais bien aussi que ce ne doit pas être tout aussitôt. Quoi qu'il en soit, j'espère toujours du bien; mais s'il arrive du mal, je suis prêt à le recevoir. Il faut que vous me supportiez si j'ai des opinions particulières; car il n'est pas possible que je mette ni les peintres, ni les sculpteurs, ni les tailleurs de marbre , ni tous ces autres ministres de nos
I. Il y a ici dans Séiièque trois autres rtn de Virgile (Géorgi' queSf liv. I, T. 4^^'4i6) que Malherbe D*a pas traduits :
Si Yero solem ad rapidum Inoasqoe sequeotes Ordine respicies, numquam te crasciiui ùJIrt Hora, nec insidiis noctis capîerr §errum*
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dissolutions au rang des sciences libérales. Je n^ reçois non plus les lutteurs, ni toute science qui veut de Thuile ou de la poudre; ou bien jV voudrois aussi recevoir les parfumeurs, les cuisiniers, et toute cette race de gens de qui les esprits ne travaillent que pour le service de nos voluptés ; car je vous prie , que trouvez-vous de libéral en ces vomisseurs de matin , qui ont le corps aussi gras et potelé, comme Tesprit tabide* et léthargique? Pensez comme nos beaux exercices d'aujourd'hui se rapportent à ceux que nos ancêtres faisoient faire à leurs enfants : de lancer le javelot, jeter la barre, monter à cheval, tirer des armes, et quoi qu'ils fissent, de tenir toujours le corps droit; car ils ne vouloient point qu'ils apprissent rien qu'il fallût faire de couché '. Mais ni les uns ni les autres ne sont point choses qui nous rendent capables de la vertu; car que me sert que je me sache bien aider d'un cheval, et qu'à point nommé je le pare*, si je me laisse emporter à mes passions? Que me sert qu'à la lutte et à coups de main je demeure maître de tous mes antagonistes, si je me laisse vaincre à la colère? Et quoi donc? les sciences libérales ne nous sont bonnes à rien ? Si sont bien à quelque chose, mais non pas à l'acquisition de la vertu; car les arts mécaniques mêmes, avec qui la vertu n'a point de commerce, ne laissent pas d'avoir beaucoup de commodités pour l'usage de la vie Pourquoi donc faisons-nous apprendre les sciences libérales à nos enfants? Ce n'est pas qu'elles les puissent faire vertueux, mais afin qu'elles leur préparent les âmes et les rendent susceptibles de la vertu. Comme ces pre-