EPITRE XC
ABGUMBirT. — I. La philosophie nous enseigne toutes les rertus. — II. Du siècle d'or. — IIL Le yice et le mauvais gouvernement drt rois ont rendu les lois nécessaires. — IV. Les hommes n*ont point appris de la philosophie les voluptés, ni les délices des villes. — V. De la frugalité du premier siècle. — VL La philosophie enseigne à connoître Dieu , et que les choses fortuites arrivent par son commandement. — Vil. Que l'innocence honon)it le siècle d'or, mais que la sagesse y défailloit.
I. Qui peut nier, Lucilius, que le vivre ne soit un présent des Dieux, et le bien vivre un présent de la philoso-
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phie ? S'ensuivroit-il donc qu'autant que le bien vivre est chose plus précieuse que vivre, nous soyons plus obligés à la philosophie que nous ne sommes aux Dieux ? Il ne faut point douter que cela ne fût, si la philosophie même n'étoit une gratification qui vient de leur main. Nous ne naissons pas philosophes, mais nous naissons capables de philosopher. Et certainement si c'eût été chose si commune, la sagesse eût perdu le plus grand avantage qu'elle ait, qui est de n'être point au nombre des choses fortuites. Tout ce qui la met en réputation, c'est que ceux qui Y ont la tiennent d'eux-mêmes, et ne la mendient point de leurs voisins. Autrement, si c'étoit chose qui passât d'une main à l'autre, que trouveriez-vous en elle qui fût digne d'admiration ? Tout ce qui l'occupe, c'est le soin de trouver la vérité des choses divines et humaines. La justice, la piété, la religion , et généralement toutes les vertus accrochées Tune à l'autre ne l'abandonnent jamais. C'est d'elle que nous tenons la révérence envers les Dieux, et la dilection envers les hommes ; d'elle que nous savons que les Dieux sont maîtres, et que les hommes étoient nés en égalité de condition , si l'avarice croissant d'un siècle à l'autre ne les en eût peu à peu distraits, et rendu pauvres ceux qu'elle avoit le plus enrichis. Nous cessâmes de rien avoir quand nous voulûmes tout avoir en propriété.
II. Les premiers hommes , et ceux de quelques races après eux, non encore souillés des corruptions qui se sont introduites depuis , se conformoient entièrement & nature, la prenoient pour guide, se rangeoient à ses lois ; et s'ils connoissoient quelqu'un qui fût plus homme de bien que les autres , ils se laissoient conduire à lui ; car cette soumission du pire au meilleur est chose naturelle. I^s bêtes mêmes, s'il y en a quelqu'une qui de grandeur de corps ou de force ait de l'avantage sur les autres, se laissent commander par elle. Vous ne verrez jamais un
7IO LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.
taureau Iftche et failli de cœur marcher à la tète du troupeau. S'il y en a quelqu'un qui soit plus grand et de plus grosses pièces que les autres , ce sera lui qui aura cette prérogative. Entre les éléphants, le plus haut est le capitaine. Entre les hommes , c'est être le plus haut qu'être le meilleui*. Cest pourquoi s'ils voyoient quelqu'un qui eût Tesprit bien fait , ils le faisoient présider sur eux , et de cette façon rendoient leur condition très-heureu$e, ne souffirant d'être surpassés en puissance , que de ceux qui les surpassoient en probité. Le moyen de pouvoir tout ce qu'on veut, c'est de ne penser pouvoir autre chose que ce qu'on doit. Posidonius donc estime qu'en ce siècle qu'ils appeloient d'or, ils n'avoient point d'autres rois que les sages , sous l'autorité desquels les violences étoient retenues en bride , et les foibles garantis de l'oppression des plus forts. Ils leur conseilloientle bien et déconseilloient le mal. Par leur prudence, ils pourvoyoient aux nécessités de ceux qui étoient sous leur charge ; par leur vsdeur, ils les préservoient , si quelque inconvénient les menaçoit; et par leur bénéficence *■ , les accroissoient de commodités et de richesses. C'étoit un office que commander, et non pas une qualité : leur force ne s'éprouvoit jamais contre ceux qui la leur avoient donnée. Comme d'eux-mêmes ils n'avoient point la volonté disposée à mal faire, on ne leur en donnoit point aussi d'occasion. Ils commandoient bien, et on leur obéissoit de même. La plus grande menace qu'un roi fit à ses sujets , quand ils ne se comportoient pas comme ils dévoient, c'étoit qu'il se démettroit de sa charge.
III. Mais enfin l'introduction des vices et le changement des royautés en tyrannies rendirept les lois nécessaires ; et les sages mêmes en furent les premiers auteurs.