‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 351 sur 359 · I . En latin : quorum visus in proximo déficit · texte numérisé non relu

I . En latin : quorum visus in proximo déficit

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droit inutile. Ce qui est trop grand est aussi difficile à comprendre comme ce qui est trop petit. On distingue un peuple en lignées, et une armée en compagnies. Depuis qu'une chose a quelque grandeur notable, on la connoît mieux, quand on la considère par ses parties, pourvu, comme j'ai dit, qu'on ne les fasse point si petites, que le nombre en soit infini. Autant vaudroit les laisser en leur entier, que d'en faire tant de parts, que ce ne fût jamais fait de les éplucher. Ce n'est que confusion que de les couper si menu.

I. Premièrement donc, si vous le trouvez bon, je vous dirai la différence d'entre la sagesse et la philosophie. La sagesse est la félicité parfaite de l'esprit de l'honmie, la philosophie est l'amour et l'affection de l'acquérir : c'est elle qui montre le chemin d'aller à l'autre, et ne lui faut point d'autre témoignage. Le nom qu'elle porte est une marque qui la fait assez c^nnoitre. U y en a qui l'ont définie une science des choses humaines et divines. Quelques-uns y ajoutent et de leurs causes; mais je ne trouve pas que cette addition y serve beaucoup, parce que les causes sont parties des choses. Il y en a d'autres qui l'ont appelée une étude de vertu, d'autres une étude de la correction de l'âme, et d'autres encore une affection de trouver ce qui justement est raisonnable. Pour la différence d'entre la philosophie et la sagesse, elle n'a presque jamais été contredite de personne. Aussi ne se peut-il faire que le désir et ce qui est désiré soient une même chose : la même différence qui est entre l'avarice et l'argent, est entre la philosophie et la sagesse. La sagesse est l'effet et la récompense de la philosophie : la philosophie marche vers la sagesse ; la sagesse attend de pied ferme qu'on vienne à elle. La sagesse est ce que les Grecs appellent sophie. Nous nous sommes autrefois servis de ce mot, comme nous faisons de celui de philoso-

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phie. Encore à cette heure, nos idôlles comédies le vous témoigneront, et Tinscription du monument de Dossennius : Passant^ demeure et lis la sophie de Dossennius^ , Il 8*est pourtant trouvé cpielques Stoïques qui, bien que la philosophie soit une étude de vertu, et que Tune recherche et l'autre soit recherchée, ont tenu cependant qu'il est impossible de les séparer et qu'il ne peut jamais être de vertu sans philosophie, ni de philosophie sans vertu. Si la philosophie est une étude de vertu, c'est par le moyen de la vertu même : qui est vertueux ne peut n'étudier point à la vertu, et qui étudie à la vertu ne peut n'être point vertueux ; car il n'en est pas comme de ceux qui de loin visent à frapper quelque chose, où le tireur est en un endroit et le blanc en l'autre ; ni comme des chemins qui nous mènent aux villes et en sont dehors. On arrive à la vertu par la vertu même ; et par ainsi, la philosophie et la vertu sont attachées l'une à l'autre. Il y a eu plusieurs grands personnages qui ont divisé la philosophie en trois parties : morale, naturelle et rationnelle. La première a pour sujet le règlement de l'&me ; la seconde recherche la nature des choses ; la troisième examine la propriété des paroles, leur agencement et les arguments, afin qu'on ne nous surprenne par la supposition du mensonge en la place de la vérité. Il s'en est trouvé qui ne l'ont pas divisée en tant de parties, et d'autres qui l'ont divisée en davantage. Quelques-uns des Péripatétiques y ont mis la civile' pour une quatrième, pource qu'il semble qu'elle ait son exercice et son occupation à part. Quelques autres y ont encore ajouté l'économique, cpii est la science de

1 . Il } a Possennlus dans toutes nos éditions ; mais c'est évidemment une faute des imprimeurs; dans i'épitre suivante (chap. iv), ils ont de même changé en P \e D initial de Dédalus. La vraie forme du nom est Dossennus,

a. Civ'dem, dit Sénèque, c'est-i-dire la (partie) politique.

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bien gouverner une maison. Toutefois il n^y a rien en ces deux dernières qui ne se puisse comprendre sous la morale. Les Epicuriens n'ont fait que deux parties de la philosophie : la naturelle et la morale; ils n*ont point voulu recevoir la rationnelle. Mais enfin comme ils ont vu qu'il leur failloit quelque pièce pour distinguer les ambiguïtés et convaincre les faussetés masquées d'apparences véritables, ils ont été contraints d'introduire un lieu qu'ils appellent de jugement, et la règle, qui est la même chose que la rationnelle, sous un autre nom. Mais ils ne l'estiment qu'un accessoire de la partie naturelle. Les Gyrénaïques se sont contentés de la morale et n'ont point voulu des deux autres ; mais ils font comme les Epicuriens, et ce qu'ils chassent d'une façon, ils le rappellent de Tautre ; car ils font cinq parties de la momie : l'une des choses désirables et rejetables; l'autre des passions; la troisième des actions ; la quatrième des causes, et la cinquième des arguments. Les causes des choses appartiennent à la naturelle, les arguments à la rationnelle, et les actions à la morale. Ariston, de l'île de Gio^, ne s'est pas contenté d'exclure la naturelle et la rationnelle, mais il a soutenu que tant s'en faut qu'elles fussent membres de la philosophie, qu'elles lui étoient contraires; et n'a laissé que la morale seule, qu'encore il a retranchée de cette partie' qui contient les remontrances, parce qu'il dit que c'est un exercice de régent plutôt que de philosophe, comme si le philosophe éloit autre qu'un régent universel du genre humain ' .

II. Demeurons donc d'accord cpie la philosophie a trois parties, et mettons la morale la première sur le bureau. Je la subdivise en trois autres parties, dont l'une

I. Chio. — a. C'est-à-dire, diminaée de cette partie. 3. Il y a dans le latin : humani generU pmdagogus.

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est la considération qui baille à cnacun ce qu'il doit avoir et taxe le mérite de toutes choses. L'utilité de cette partie est grande ; car de quoi avons-nous plus de besoin que de savoir justement ce que chaque chose se doit apprécier? La seconde est de Fafiection, et la troisième des actions; car il faut premièrement savoir ce que la chose vaut; secondement tempérer Taffection et la régler ; et tiercement faire qu'entre Taffection et Faction il y ait telle correspondance qu'en tout et partout vous soyez conforme à vous-même. Duquel que vous manquiez de ces trois, il est impossible que vous ne tombiez en confusion ; car que vous sert qu'en vous-même vous ayez examiné la valeur des choses, si votre affection vous fait aller plus avant que vous ne devez ? Et que vous sert de vous en rendre maître, si quand il faut mettre la main à l'œuvre, vous laissez perdre les occasions, et ne savez quand, eu quel endroit et de quelle façon il y faut procéder? car l'estimation du mérite des choses, l'observation des opportunités et la discrétion de se commander sont trois considérations différentes. Quand l'action accompagne l'affection, tout va comme il doit aller. L'affection se conçoit ardente ou froide, selon le casque nous faisons de la chose qui nous est proposée.

III. La philosophie naturelle se divise en choses corporelles et incorporelles, qui puis après ont d'autres degrés. La première division des corporelles, c'est que les unes engendrent, et les autres sont engendrées. Or les éléments sont engendrés. Les uns tiennent que le principe est simple; les autres le divisent en la matière, en la cause mouvante, et aux éléments. Il ne nous reste plus à diviser que la philosophie rationnelle. Toute oraison est continue, ou coupée par interrogations et réponses : l'une s'appelle dialectique, et l'autre rhétorique. L'occupation de cette-ci sont les paroles, leur sens et leur

Malukrbb. Il 4^

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disposition. La dialectique derechef est divisée enconceptions, et en paroles qui les expriment. Les subdivisions qui se peuvent faire de Tun et de Tautre sont infinies : c'est pourquoi je ne passerai point plus outre,

Et summa sequar fastigia rerum^.

Aussi bien si je voulois rediviser les parties en autres parties, il s'en feroit un livre entier. Ce n'est pas, Lucilius, que je vous veuille dégoûter de cette lecture; mais quoi que vous lisiez, faites que Tamendement de votre vie soit toujoui*s le but où tout soit rapporté. Voyez de régler vos mœurs : excitez ce que vous avez de languide, restreignez ce que vous sentez qui se lâche, domptez ce qui se rebelle; faites une guerre irréconciliable aux cupidités, et non aux vôtres seulement , mais à celles des hommes en général. Et quand quelques-uns vous demanderont si vous n'aurez jamais qu'une chanson, répondez-leur : « Tant que vous faillirez, je suis obligé de vous avertir. Vous voulez que les remèdes cessent devant la maladie ; mais vous avez beau faire, tant plas vous bouchez les oreilles, tant plus vous me faites envie de parler. C'est bon signe quand un malade qui est stupide commence de sentir son mal : en dépit que vous en ayez je vous conseillerai votre profit. Vous orrez à la fin quelque autre chose que des flatteries; et puisque vous ne voulez pas recevoir votre coiTection en particulier, je la vous ferai publiquement.

IV. « Ne cessei*ez-vous jamais d'acquérir? Les champs de tout un peuple sont à vous seul, et vous n'en avez pas encore assez? Jusques où vous pensez- vous étendre? Vous labourez des provinces entières. Les rivières les plus célèbres, et qui suffisent pour être les bornes de deux

1 Virgile, Enéide ^ liv. I, v. 346.

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nations, depuis leur source jusqu'à leur fin, ne passent que dans vos terres ; et cependant si les mers ne sont bridées de vos possessions, si votre fermier ne règne au delà de T Adriatique, de Tlonique et de TÉgée, si les îles^ cpii fui*ent les maisons de tant de grands capitaines, ne vous sont de chétives cabanes, vous ne pensez pas être bien accommodés. Rendez votre domaine si grand qu'il vous plaira; faites cpie ce qu'on appeloit un empire soit une de vos pièces de terre ; ne laissez rien de ce que vous aurez moyen d'amasser : quand vous aurez tout (ait, vous en laisserez toujours plus que vous n'en prendrez. Je viens à cette heure à vous autr^, qui ne donnez pas moins d* étendue à votre luxe, que ceux-là font à leur avarice. Dites-moi, je vous prie : avez-vous résolu qu'il ne se trouve lac en toute la terre où vous n'ayez une maison dessus? Qu'il n y ait rivière grande ni petite que vous ne bordiez de quelque palais? Partout où il se trouvera quelque sorte d'eau chaude, votre luxe s'y voudra tout aussitôt imaginer une retraite. En quelque lieu que la mer aura quelcpie petite sinuosité, comme si la terre étoit trop petite, ou que des fondements n'eussent point de grâce, s'ils n'étoient faits avec la main, vous la ferez reculer pour faire place à votre bâtiment ? Je veux que vous ne puissiez aller en part où vous ne voyiez toujours luire l'ardoise de quelque pavillon qui soit à vous' : les uns aux coupeaux des montagnes, qui découvrent à perte de vue sur la mer et sur la terre ; les autres en campagne rase aussi relevés que les montagnes mêmes. Quand le nombre de vos bâtiments donnera de la peine à les compter, quand la hauteur en ira juscpies au ciel, si n'avezvous au partir de là qu'un corps, et encore bien petit. Que

I . Dans le sens du latin insulm^ qui désigne des maisons en location, ou du moins de simples et modestes habitations.

1. Sênèque dit : omnibus iicet locis tecta vestra resplcndeant .

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voulez-vous faire de tant de chambres, puisque vous ne pouvez coucher qu'en une ? Celles où vous n'êtes point ne sont pas vôtres. Je viens finalement à vous, de qui la gourmandise insatiable ne laisse creux en la mer, ni coin en la terre qui ne soit fouillé ; qui remplissez les eaux de lignes et de filets ; qui bordez les bois de pièges et de toiles ; et ne laissez en paix animaux du monde, que ceux de qui la satiété vous a dégoûtés. Que vous servent tant de viandes apprêtées par tant de mains, tant de sortes de venaisons prises avec tant de péril , tant de poissons recherchés de Tautre bout du monde, si votre bouche lasse de friandises et votre estomac afibibli de crudités vous en laissent bien à peine goûter quelque morceau ? Pauvres gens que vous êtes ! Vous ne cOnnoissez pas que vous avez plus de faim que de ventre. » Dites cela aux autres, Lucilius, afin de Touïr vous-même en le disant. Ecrivez-le, afin de le lire après Tavoir écrit. Ne faites rien que vous ne rapportiez à votre instruction et au règlement du désordre de vos passions. Étudiez, non pour savoir plus de choses que les autres, mais pour en savoir de meilleures.

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