‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 355 sur 359 · I. Voyez plu» haut, p. 708 , note i · texte numérisé non relu

I. Voyez plu» haut, p. 708 , note i

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que nous ne sommes obligés en cette vie à chose qui soit ni dure ni difficile ; que nous ne demeurons pas sans maison pour n'avoir po^nt de tailleurs de marbre, ni sans habits , pour être privés du commerce des régions d*où viennent les soies; que sur la terre nous avons tout ce qui nous est nécessaire , et que si nous nous contentons de ce qui est raisonnable , nous avons aussi peu aflfaire d'un cuisinier que d'un soldat? Ceux-là certainement étoient ou sages, on pour le moins semblables aux sages, qui avec si peu de frais et de sollicitude savoient se fournir de ce qu'il leur falloit pour leur entretien. Nos nécessités ne nous coûtent que peu de chose ; c'est aux délices que nous sommes empéishés*. Suivons nature, il ne nous faut point d'artisans; elle ne nous a point voulu tenir occupés. Si elle nous a contraints à quelque chose, elle nous a pourvus de ce qui nous y fait besoin. Nous ne pouvons sans être vêtus supporter le froid. Mais quoi? n'avons^nous pas des peaux de bétes sauvages et domestiques, assez chaudes pour nous en garantir? Ne voyonsnous pas des peuples qui se couvrent d'écorces d'arbres, et d'autres qui se font des i*obes de plumes d'oiseaux? Et encore aujourd'hui la plupart des Tartares n'est-elle pas vêtue de fonmires de renards et de martes, aussi délicates à l'attouchement comme impénétrables à la froideur? Oui; mais ce n'est pas tout que de se parer de l'hiver. Les chaleurs de l'été ne nous sont pas moins inconunodes, si nous n'avions des ombrages bieii épais pour les repousser. Il est vrai ; mais n'avons-nous pas une infinité de lieux secrets que l'injure du temps, ou quelque autre accident senible avoir expressément caves, pour être le remède de cette incommodité? Ne pouvonsnous pas , comme nos pères , faire des claies d'osier, en-

I. fin latin : Simplicl cura constant neeeuaria; in deUc'uu lahoratur.

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duites de terre , et nous mettre un peu de chaume et de feuillages sur la tête, en sorte qu'il n'y aura rigueur quelconque de temps qui nous puisse faire mal ? N'y a-t-il pas des peuples en la côte d'Afrique , qui se retirent dans des fosses et ne trouvent autre couverture assez épaisse poui' se garantir de l'excessive ardeur du soleil que la terre même toute rôtie et desséchée? La nature ne nous a pas , voulu tant de mal , qu'ayant rendu la vie si aisée à tous les autres animaux, elle ait voulu que pour avoir la nôtre, il nous faille être savants en une infinité de métiers : elle ne nous a pas obligés d'en apprendre un seul. Nous avons sans exercice tout ce qu'il nous faut pour vivre. Nous trouvons tout prêt, quand nous venons au monde; et rien ne nous est difficile que pour le dégoût que nous avons de la facilité. Les maisons, les habits, les remèdes, les viandes, et toutes ces choses où nous apportons aujourd'hui tant de façon , se rencontroient au temps de nos pèrei| sans qu'ils les cherchassent. H ne leur falloit point mettre la main à la bourse; et sans beaucoup d'industrie ce qu'ils desiroient étoit incontinent acconunodé. Aussi n'esti* moient-ils les choses qu'autant qu'ils en avoient affaire^. Nous y mettons le prix et l'admiration par les difficultés (|ue nous y faisons naître. La nature nous fournit ellemême tout ce qu'elle nous demande. Nous ne sommes travaillés que par notre luxe, qui se révolte contre le devoir, s'irrite soi-même , et d'un siècle à l'autre trouve toujours quelque folie nouvelle, pour faire emporter aux débordements de son siècle le prix sur les vices des siècles passés. Nous avons commencé notre débauche par le désir des choses superflues ; des superflues nous sommes venus aux pernicieuses; et finalement nous avons rendu le corps maître de l'âme, et au lieu qu'on avoit accoutumé de le traiter comme esclave, nous le faisons aujourd'hui servir comme seigneur. C'est pour lui que nous oyons par les

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rues et dans les boutiques tout ce bruit qui nous éveille devant qu'il soit jour. C'est pour lui que travaillent les passementiers, les orfèvres et les parfumeurs. C'est pour lui que se tiennent les écoles de bal^ et des musiques efféminées. La nécessité n'est plus notre mesure : nous sommes mesquins et misérables, si nous ne voulons plus rien, quand nous avons ce qui nous suffit. Vous ne sauriez croire , Lucilius , combien les belles paroles ont de puissance, et comme les plus judicieux se laissent persuader à leur douceur. Posidonius, qui a mon avis est un de ceux a qui la philosophie a le plus d'obligation, quand premièrement il veut décrire comme le fil se retord , comme il se tire de la canette, et comme la toile par le moyen des contre-poids suspendus tient l'estame' droit, il dit que les sages ont inventé le métier de tisserand, et ne se souvient pas que l'invention moderne que nous en avons est bien plus subtile ' . Je vous prie , s'il eût vu les gazes et les crêpes d'aujourd'hui, qui ne défendent le corps ni du froid ni de la honte, qu'auroit-il dit? Des tisserands il passe aux laboureurs , et avec la même éloquence décrit les trois façons qu'on donne à la terre , afin que le grain la trouvant plus émiée* s'enracine plus facilement. Puis il dit comme on fait les semences, et comme on sarcle les mauvaises herbes, de peur qu'elles ne suffoquent les blés, et attribue aux sages cette invention aussi bien que la pré-

I. I^ latin porte : Hinc molles corporïs motus docentium [officinm).

a. \/estame (en latin stamen), la chaîne.

3. Il y a ici dans le latin trois vers, un peu altérés, d^Oride (AfétamorphoseSf liv. VI, v. 55, 56, 58) que Malherbe n*a point traduits :

Tela jugo juncta est, stamen secernit arundo ; Inseritur médium radiis subtemen acutis, Quod lato feriuut insecti pectine dentés.

4* En latin solutior.

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cédente. Et non content de les avoir faits de>tous ces métiers , il les fait descendre au moulin ; car il raconte que par rimitation de la nature , ils ont trouvé le moyen de faire du pain, et qu'ayant ^ris garde comme les dents par leur rencontre brisent ce qu'on met en la bouche, et que ce qui s'en écarte y est ramené par la langue , puis détrempé de salive, pour descendre plus aisément en l'estomac, où il se digère et s'incorpore avec nous, cette considération leur fit à la semblance des dents mettre deux pierres ensemble , une dessous , qui est immobile, et l'autre dessus, qui tourne et retourne continuellement, jusques à ce que le grain devienne farine , laquelle ils mêlent avec de l'eau ; puis à force de la manier, en font de la p&te et lui donnent force de pain, qu'ils cuisirent au commencement dans les cendres chaudes, puis sur des tuiles ardentes, et petit à petit dans des fours et autres engins, qu'ils trouvèrent moyen de chauffer à leur plaisir. 11 ne s'en est guère fallu qu'il n'ait fait les sages 'savetiers. Et certainement je ne lui nie pas que ce ne soit à la raison que nous devons tous ces artifices , mais non pas à cette raison vertueuse qui doit servir de règle à notre vie. Un homme , et non point un sage , a fait toutes ces inventions : un homme a fait ces barques qui nous portent sur les mers et sur les rivières ; un homme leur a donné des voiles pour y recevoir le vent , et pour leur conduite les a garnies d'un gouvernail au derrière , dont il prit le patron sur les poissons, qui de leur queue tournent leur course du côté que bon leur semble. Je sais bien que Posidonius en fait le sage aussi bien auteur comme du reste, et qu'il dit qu'après avoir fait ces inventions , ne les jugeant pas dignes de son occupation , il les remit à des personnes mécaniques pour les exercer; mais pour moi, je ne saurois penser qu'autres les aient inventées que ceux mêmes qui en font encore aujourd'hui profession.

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Et qu'il ne soit vrai', n'avons-nous pas vu sortir beaucoup de choses nouvelles en TAge où nous sommes, conmie les vitres aux fenêtres , les cuves branlantes , et les tuyaux enchâssés dans les parois pour échauffer les salles autant par haut comme par bas ? Je ne parle ni des marbres qui luisent et dans les temples et chez des particuliers, ni de ces arcades sous qui nous faisons des porches assez spacieuses pour mettre le peuple de toute une ville & couvert, ni de ces notes par lesquelles on a trouvé moyen de recueillir une harangue au même temps qu'on la prononcée, et d'atteindre la vitesse de la langue par la diligence de la main. Tout cela sont inventions des plus contemptibles esclaves que nous ayons. La sagesse vole bien d'une autre aile. Les mains ne sont point ses écoliéres, c'est aux esprits qu'elle communique ce qu'eUe sait.

VL Voulez-vous savoir quelles sont ses occupations et quelles choses elle produit au jour? Elle ne s'amuse point à nous faire beaux danseurs, ni bons joueurs ou de flûtes ou de trompettes. Ses leçons ne sont point de tirer bien des armes, de flanquer bien une muraille, ni de diviser promptement une armée en bataillons. Tout ce qu'elle entreprend est profitable. Elle dispose les âmes à la paix, et généralement convie tout le monde à s'entretenir en amitié. Ce n'est point elle qui forge les outils de nos artisans. On lui fait tort de croire qu'elle s'emploie à des choses de si peu de prix. La vie est son sujet et son exercice, et par ce moyen tous les métiers qui servent à la \ie lui sont assujettis. Au demeurant, son but est de nous mettre en une condition bienheureuse. Elle nous y mène, et nous en montre le chemin. Elle nouséclaircit de ce qui est mal en

I . Dans le mèrae sens que la locution : et qu ainsi ne soit, Voyex plus haut, p. 65i , note i .

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effet, et qui ne Test que par opiDÎon. Elle ôte la vanité des Ames et les remplit d'une grandeur solide; aplatit leurs bouffissures qui n*ont que du vent et de la mine; leur fait juger quelle différence il y a d'être véritablement de belle taille, ou d'avoir du liège sous les pieds* ; leur donne la connoissance de la nature de toutes choses et de la sienne ; leur apprend qui sont les Dieux, quels ils sont, que sont les enfers, les Lares et les Génies, quel est l'état des âmes immortelles, qui tiennent le second rang en la déité, où eUes séjournent, à quoi elles s'occupent, ce qu'elles peuvent, quelles sont leurs affections. Avec ces entrées, elle nous fait l'ouverture, non de quelque mystère commun, mais du monde, temple général de tous les Dieux; découvre ses vrais simulacres et ses visages au naturel aux yeux de l'âme, parce que ceux du corps sont trop foibles pour les regarder. Cela fait, elle s'en revient aux principes, considère cette raison éternelle qui, infuse' à l'univers, donne vie et figure à toutes cl^oses, et recherche la nature de l'âme, d'où elle est venue, où est son siège ; pour combien de temps et en combien de membres elle est éparse. Puis de choses qui ont substance, passant à celles qui n'en ont point, elle vient par arguments à la recherche de la vérité et aux résolutions des doutes de vivre ou de mourir'; pource qu'en l'un et en l'autre, y ayant du faux mêlé parmi le vrai, on est bien souvent en peine comme on s'y doit comportei:. Je conclus donc que les métiers ne sont point inventions de la philosophie et qu'elle ne s'en est point retirée, conmie dit Posidonius ,

I . Il y a simplement dans le latin : née Iptorari siidt inter magna quid intersit et tumida.

3. c Qiii est infuse. » (^Édition de 1659.) — Rationem toti inditaniy dit Sénèque.

3. Malherbe a traduit la leçon d'Érasme et des éditeurs qui l'ont suivi : vit m ac nec'u.

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mais que jamais elle n'eut le courage si bas que de s'y appliquer. Il n'y a pas d'apparence qu'elle eût estimé dîgne de son invention ce qu'elle estimoit indigne de son usage. Elle n'eût pas pris une chose pour la quitter. II dit qu'Anacharsis inventa la roue de potier, où se fait la vaisselle de terre ; et parce que dans Homère, qui étoit longtemps devant Anacharsis, il est parlé d'une roue de potier, il aime mieux démentir le vers que son conte. Quant à moi, je ne tiens point que cela soit, et s'il est, j'avoue bien qu'un sage en a fait l'invention, mais je dis qu'il ne l'a pas inventée comme sage, parce que les sages peuvent faire beaucoup de choses en qualité d'hommes, et non en qualité de sages. Prenez le cas qu'un sage soit grand coureur; il passera les autres en tant qu'il a bonnes jambes, mais non en tant qu'il est sage. Je voudrois bien faire voir à Posidonius un verrier, qui de son haleine seule donne à un verre des formes qu'il seroit malaisé de lui donner avec la main ; et cependant cette invention s'est trouvée depuis qu'il ne se trouve plus de sages. Il dit aussi que Démocritus inventa la manière de bâtir en arche, et de lier deux pierres un peu courbées par une qui porte sur l'une et sur l'autre. Pour moi je ne crois point que cela soit, parce que devant que Démocritus fCit, il étoit des puits et des portes, de qui le haut est ordinairement ainsi courbé. Mais il oublie à dire que Démocritus inventa la polissure de l'ivoire, et de convertir des cailloux de rivière en émeraudcs, qui est une certaine façon de les cuire, par laquelle encore aujourd'hui nous donnons à nos briques telle couleur que nous voulons. Je ne dis pas qu'un sage ne puisse avoir fait toutes ces inventions , mais il ne les a pas faites en tant qu'il étoit sage ; car il fait beaucoup de choses qu'un malhabile homme feroit aussi bien, et possible mieux que lui, parce qu'il y seroit plus expérimenté. Voulez- vous savoir de quoi les sages sont auteurs et ce qu'ils ont mis en lumière ?Pre-

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mièremeni, ne s'étant pas contentés de regarder, comme les autres animaux, avec les yeux, qui ne voient goutte aux choses divines, ils nous en ont fait avoir la connoissance. Secondement, ils ont donné des lois à la vie, qu*ils ont étendues à toutes choses, et enseigné non-seulement qu'il est des Dieux, mais qu'il leur faut obéir, et recevoir tout ce qui arrive, comme autant de choses qui se font par leur commandement. Ils nous ont défendu de nous ranger aux fausses opinions, nous ont taxé toutes choses selon leur vraie valeur, condamné les voluptés que le repentir accompagne, donné réputation à celles de qui Tusage ne déplaît jamais, et vérifié par raisons inexpugnables qu'il n'est point de félicité plus grande que de n'en désirer point , ni de puissance plus glorieuse que celle que nous avons sur nous-mêmes. Je ne parle pas de cette philosophie qui s'imagine les Dieux hors du monde, comme des bourgeois hors de leur ville, et qui fait la vertu servante de la volupté, mais de celle qui ne confesse point d'autre bien que ce qui est honnête, qui se moque des présents des hommes et de la fortune même, et qui précieuse en toutes choses, l'est principalement en ce qu'il n'est rien qui soit assez précieux pour la gagner. Je ne saurois penser, ni que cette philosophie fût en cet âge grossier que les métiers étoient encore inconnus et qu'on n'approuvoit l'utilité des choses que par leur usage, ni qu'en ce siècle bienheureux où l'avarice et le luxe n'avoient point encore introduit les brigandages, ni donné à chaque chose un maître particulier, les hommes fussent sages, bien qu'ils vécussent comme doivent vivre ceux qui le sont. Il n'est pas possible de souhaiter au genre humain une condition meilleure que celle qu'il avoit alors ; et quand Dieu nous permettroit de former le monde à notre fantaisie, et donner à ceux qui l'habiteroient des mœurs les plus saintes et les plus religieuses que nous saurions

MALHKaBB. n 4^

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imaginer, il faudroit nécessairement amener celles de cet âge où

'Le joug au jeune bœuf n'avoit pressé les cornes. Il n'étoit point de coutre, il n'étoit point de bornes, Et la terre pucelle en commun épandoit Au peuple nonchalant plus qu'il ne demandoit*.

YII. Ck>mme seroit-il possible de vivre plus heureusement ? Toutes choses leur étoient communes. La nature, comme mère, tenoit tout en sa protection ; et le moyen de ne rien garder en crainte étoit de ne rien posséder en propriété. Pourquoi n'avouerons-nous que c'étoit un siècle très-riche et vraiment un siècle d'or, puisqu'il ne s'y pouvoit trouver un qui fût pauvre ? L'avarice n'a pu ftoufirir ce bel établissement et, se pensant approprier de quelque chose, a donné sujet aux autres de prendre leur part et lui faire la sienne ; de manière que de tout réduite à peu de chose, et se trouvant les mains vides pour les avoir voulu remplir, elle a donné commencement à la pauvreté, qui n'étoit point commune auparavant. Nous faisons a cette heure tout ce que nous pouvons pour réparer notre perte : nous ajoutons un champ à l'autre, chassons nos voisins, les uns par argent, les autres par fraude et par oppression, en sorte que d'un bout à l'autre de nos possessions il y a du chemin pour beaucoup de journées, et que c'est plutôt une province qu'un héritage. Mais quoi que nous fassions, il nous est impossible de reprendre ce qui nous est échappé : nous aurons beaucoup au Heu que nous avions tout. La terre même étoit plus fertile sans être labourée, comme si elle eût voulu gratifier les hommes de ce qu'ils ne la tourmentoient point. Si la nature avoit produit quelque commodité, celui qui la

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