‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 356 sur 359 · I. Virgile, Gtorgiques, liv. I, v. i a · texte numérisé non relu

I. Virgile, Gtorgiques, liv. I, v. i a

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trouvoit n'étoit point content qu*il n'en eût communiqué aux autres. On n'en voyoit jamais un qui eût trop, et Tautre peu : tout se partageoit amiablement. Le plus fort n'avoit point encore pris au collet le plus foible, ni Tavaricieux mis en trésor ce qui ne lui servoit qu'à laisser le nécessiteux incommodé. Du bien du prochain on en faisoit ses intérêts propres; les armes n'avoient où s'employer, le sang humain ne se répandoit point : ils ne savoient haïr que les bétes sauvages. Quand ils avoient pu rencontrer quelque lieu bien couvert du soleil, ou quelque feuillage bien épais, où le mauvais temps ne leur pût faire mal, c'étoit là qu'ils passoient la nuit à leur aise sans soupirer : leur matelas étoit la terre même, et cependant ils y dormoient si mollement qu'ils avoient de la peine à se réveiller, au lieu que dans nos lits de soie, nous sommes comme dans des épines. Ils n'avoient point de lambris ciselés sur les faites de leur lit; ils voyoient marcher les astres, monter et descendre le ciel ; et cette diversité de remuements se faisoit sans point de bruit. La vue d'une si belle maison leur étoit libre la nuit comme le jour. Tantôt ils regardoient une étoile qui s'en alloit sortir de rhorizon, et tantôt une autre qui ne faisoit qu'y arriver. Combien pensez-vous qu'ils fussent plus aises en la contemplation de cette infinité de merveilles, que nous ne sommes aujourd'hui dans nos palais, où nous mourons de peur pour le moindre bruit que nous oyons, ou d'un ais de qui la structure se lâche , ou de quelque tableau qu'on n'aura pas bien attaché ! Leurs maisons n'étoient pas spacieuses comme des villes, mais en récompense ils y avoient de l'air tant qu'ils en vouloient. Les rochers et les arbres leur faisoient ombre. Les belles sources et les beaux ruisseaux qui nous emprisonnent dans des courses artificielles, s'égay oient librement dans le canal que l'assiette du lieu leur avoit fait. Leur verdure étoit belle

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par la seule bonté du terroir ; et au milieu de toutes ces commodités étoit plantée leur petite cabane, que sans outil quelconque ils a voient rustiquement construite de leur propre main. Ils se pouvoient dire être logés comme la nature veut qu*on le soit. Ils ne craignoient ni leur maison, ni pour leur maison, comme nous qui n^avons point de sujet qui nous donne plus d'alarme que la magnificence de nos bâtiments. Toutefois, quelque excellence qu'il y eût en leur vie, et quelque probité qui parût en leurs actions, ils n'ctoient pas sages pourtant. Ce n'est pas un nom qu'il y ait si peu de peine à mériter. Je ne veux pas dire qu'ils n'eussent les âmes relevées, comme étant alors un ouvrage qui ne faisoit que partir de la main des Dieux ; et crois bien aussi que le monde, devant qu'il fût lassé de tant d'accouchements, pouvoit produire les choses en meilleur état qu'il n'a fait depuis. Mais comme ils avoient la disposition plus forte et plus gaillarde, ils ne pouvoient pas avoir les esprits consommés comme ils sont aujourd'hui. La vertu n'est point un présent de nature ; il y a de la science à devenir homme de bien. Il est vrai qu'ils n'avoient ni or ni argent, qu'ils ne fouilloient point la terre jusqu'à ses abîmes, pour y trouver des pierreries , et que tant s'en faut que sans peur et sans colère, mais pour le seul plaisir, ils fissent mourir un homme, que même ils pardonnoient aux animaux. Ils ne portoient point d'habits en broderie ; ils ne filoient point l'or, et ne le tiroient pas seulement delà minière. Mais de tout cela que peut-on conclure à leur louange, sinon qu'ils étoient innocents, pour ne savoir pas faire mal? Or il y a bien différence de ne vouloir pas pécher, ou de ne savoir comme le «péché se fait. Us ne se pouvoient dire ni justes ni prudents, ni tempérants ni magnanimes, encore que leur vie grossière eût bien quelque chose qui ressembloit à ces qualités. La vertu ne se loge

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que dans un esprit bien appris et façonné par un exercice continuel. Nous naissons pour elle, mais sans elle; et la meilleure nature du monde est bien susceptible de vertu, mais non pas vertueuse que premièrement elle n'en ait reçu rinstruction.

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Argument. — I. Il parle de la tristesse de son ami Libéralis, causée par le brûlement de la ville de Lyon. — II. Les ouvrages des hommes ont leur destin et sont sujets à mourir.

I. Libéralis, votre bon ami et le mien, est fort affligé des nouvelles qu'il a eues du brûlement de la ville de Lyon. C'est un accident assez étrange pour émouvoir toute personne. Je vous laisse à penser ce que peut être d'un homme affectionné comme il est à sa patrie. Il s'étoit de tout temps par une méditation continuelle préparé a souffrir tout ce qu'il pensoit avoir occasion de craindre, mais il ne s'étoit point mortifié contre cet inconvénient, comme, de fait, il n'y avoit point d'apparence qu'une chose qui n'a voit point d'exemple nous fit avoir de l'appréhension ; car assez souvent on a vu des villes g&tées par le feu, mais jamais sans qu'il en soit demeuré quelques marques; et quand un ennemi victorieux propose d'en brûler quelqu'une, à grand'peine le peut -il faire si exactement, qu'il ne demeure de la besogne pour le fer. Les tremblements même de la terre, quelques violentes secousses qu'ils donnent, ne font guère de ruines où ils ne laissent quelque muraille de bâtiment en son entier ; et bref, un premier embrasement laisse toujours quelque chose pour le second. Mais c'est grand cas que tant de palais capables

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d^embellir autant de villes se sont évanouis en une nuit, et que cette pauvre ville ne pouvoit craindre entre les fiireurs de la guerre ce qui lui est arrivé parmi les délices de la paix. Qui croira que les armes étant mises bas par toute la terre et ne se parlant de trouble ni remuement en lieu du monde, Lyon, qu'on souloit montrer en la France, y soit aujourd'hui cherche? On n'a point vu de fortunes publiques où le craindre n'ait précédé le souffrir. Il ne tombe point de choses grandes que ce ne soit avec quelque loisir ; mais en celle-ci le changement de tout en rien n'a point eu plus d'espace que du soir jusqu'au matin. Que voulc'^vous que je vous die davantage? Elle a moins été * à se perdre, que je ne suis à vous conter qu'elle est perdue. Toutes ces considérations jettent Libéralis hors de la selle *, bien que d'ailleurs il ait la tenue assez bonne. Mais certainement je ne m'en ébahis point : il est malaisé qu'on ne s'émeuve de ce qu'on n'a point attendu. La nouveauté donne de la pesanteur aux infortunes; et des inconvénients, ceux qui nous apportent de l'admiration nous donnent aussi plus de sentiment. C'est pourquoi nous devons tout prévoir et faire imaginer à notre esprit, non ce qui arrive d'ordinaire, mais généralement tout ce qui sauroit jamais arriver; car à quelles prospérités est-ce que la fortune ne s'attaque? N'est-ce pas contre les choses de plus de lustre qu'elle se bande avec plus de résolution de les effacer ? Quelles hauteurs lui sont inaccessibles ? Quelles sûretés, inexpugnables? Nous l'attendons par une avenue, elle vient par l'autre. Nous lui fermons la porte, elle entre par la fenêtre*. Tantôt à notre ruine, elle se sert de nos propres mains, et tantôt assez forte d'elle-même, elle

1. (l'est-à-dire : Elle a été moins de temps à.... a. Hmc omnia lÀberalis nostri affectum inclinant ^ dit Sénèque. 3 Sénèque dit simplement : Quid iiii arduum^ quidve difficile est? Non una via temper^ ne tota quidem incurrit.

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nous précipite en des périls qui n'ont point d'auteur. Toutes saisons lui sont bonnes, et de notre volupté même elle fait bien souvent naître notre douleur. Pensons-nous être en paix? voici la guerre qui nous vient sur les bras; et bien souvent ce que nous avons recherché pour notre défense, est la principale cause de notre frayeur. L'ami se fait ennemi; le compagnon, adversaire. Aux plus beaux jours de juin et de juillet, il s'élève des tempêtes à qui décembre et janvier n'en ont point de pareilles. Nous recevons des coups sans que personne nous frappe et, à faute de toute autre chose qui nous ruine, sommes toujours en peur par l'excès de notre félicité. Il n'est point de si sobres qui ne deviennent malades, point de gras qui ne tombent en chartre^ point d'innocents qu'on ne fasse criminels, et point de si solitaires qui, s'il se fait une sédition, ne s'y puissent trouver embarrassés. Quand le malheur veut venir à nous, il trouve toujours quelque nouvelle procédure. Qu'on ait fait quelque ouvrage d'une infinité d'années, accompagné même de la faveur du ciel, il ne faut qu'une journée seule pour le perdre et le dissiper. C'est faire marcher les inconvénients trop lentement de dire qu'il ne faut qu'un jour pour la destruction du plus fleurissant empire qui soit au monde : il suffit une heure et un moment. Ce seroit quelque consolation à notre imbécillité, si les réparations se faisoient aussitôt que les démolissements. Mais celles-là vont le pas, et ceux-ci la poste. Il n'est rien public ni particulier qui soit durable. Les villes ont une fin limitée, aussi bien que les hommes. Au milieu de la sécurité naissent les occasions d'avoir peur; et sans menace nous nous trouvons pris par où nous pensions être les plus assurés. Les royaumes à qui ni les guerres étrangères ni les séditions domestiques n'au-

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