LIVRE III. CHAPITRE XVIII
10881 bien que les autres. Et est si véritable que les servilears peuvent obliger leurs maîtres , que bien souvent les maîtres ont été le bienfait même de leurs serviteurs. U n'y a point de doute qu'il n'y a personne qu'un serviteur ne puisse obliger ; et si cela est, pourquoi ne pourra-t-il obliger son mattre aussi bien qu'un autre?
XIX. Pource , disent-ils , qu'encore qu'il prête de l'argent à son maître , il ne peut néanmoins être son créancier; autrement il ne seroit jour qu'il ne l'obligeât. Il l'accompagne en ses voyages , il le sert en ses maladies , et le décharge de la sollicitude de ses affaires. Mais tout cela, qui s'appelleroit bienfait venant de la part d'uu autre, n'est que service parce qu'il est fait par un serviteur , car bienfait, à parler proprement, est ce que fait celui qui peut ne le faire point. Or un serviteur ne peut rien refuser; s'il fait quelque chose, il obéit, et rien plus. Aussi ne se peut-il donner de gloire d'avoir fait ce qu'il n'a pas été en sa puissance de ne faire point. Quand je vous accorderai toutes ces raisons, je suis encore assuré de gagner ma cause , et vous ferai avouer qu'il est beaucoup de choses où le serviteur est en sa liberté. Cependant, dites-moi, si je vous montre un serviteur qui, l'épée en la main pour venger la vie de son maître , s'est fait blesser en toutes les parties de son corps, et prêt à rendre la dernière goutte de son sang, s'est opiniâtre tellement au combat, qu'il a voulu mounr plutôt que ne lui donner^ le loisir de se sauver, direz- vous qu'il n'a point £ût de plaisir à son maître, pource qu'il est son serviteur ? Si je vous en montre un à qui par promesses , menaces, ni tortures , on ne puisse faire déceler les secrets de son maître , mais au lieu de déposer quelque chose à son préjudice, a fait tout ce qu'il a pu pour le faire trouver innocent , et en cette résolution a sacrifié son âme à Infidélité, direz-vous qu'il n'a point obligé son maître,
70 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉIfÈQUE.
pource qu'il est son servi teui*? Prenez garde au contraire que l'obligation n'en soit d'autant plus grande, que les exemples de vertu sont rares aux personnes de cette condition ; et d'autant plus agréable qu'ordinairement les hommes n'aimant guère ceux qui ont quelque autorité sur eux, et murmurant contre la nécessité d'obéir, toutefois il s'est trouvé quelque occasion où l'amour du maîti*c a vaincu la haine générale de la servitude ; de sorte que tant s'en faut que ce ne soit pas bienfait, parce qu'il est fait par un serviteur, que le mérite en semble augmenté par cette considération, que la servitude même ne l'a pu divertir de faire bien.
XX. On se trompe de croire que la servitude s'étende en toutes les parties de l'honune : la meilleure en est exempte. Les maîtres ont la puissance sur les corps; l'âme est à soi, et si bien à soi, que la prison même où elle est close n'est pas capable de la garder de suivi*e ses mouvements, faire des choses merveilleuses, et par une élévation non limitée s'aller rendre en la troupe des intelligences qui sont au ciel. Ce que la fortune a mis entre les mains du maître, c'est le corps. C'est le corps qui est vendu, c'est le corps qui est acheté. Cette paiaie intérieure n'est point susceptible de servitude ; tout ce qui en part est libre. Et puis il est des choses qu'il ne nous est pas permis de commander, et en quoi les servi teura ne sont pas tenus de nous obéir. Si nous leur commandons quelque chose au préjudice du bien public, ils ne le feront pas; ils ne prêteront pas leurs mains à un méchant acte.
XXI. Il y a des choses que les lois n'ont ni commandées ni défendues : c'est là que le serviteur a moyen d'obliger son -maître. Quand un sei*viteur fait ce qu'ordinairement on exige des serviteurs , il fait service. Quand il fait plus qu'un serviteur n'est tenu de faire, il fait plaisir. Ce qui est fait d'une volonté d'ami n'est plus service.