‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 37 sur 359 · LIVRE III. CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE XXI

Un maître est tenu de nourrir et d'habiller son serviteur. Quand il le fait, il ne Foblige point; mais s'il le caresse, s'il le traite favorablement, et le fait instruire aux bonnes lettres » conmie s'il étoit de quelque honnête maison , il l'oblige. Il en est de même du serviteur à l'endroit du maître. Tout ce qu'un serviteur fait outre ce que sa condition veut quil fasse, et qu'il ne fait point parce qu'il faii est commandé , mais parce qu'il le veut faire , c'est bienfait; pourvu toutefois que ce soit chose de telle importance, que partant d'un autre que de lui on la pût ainsi appeler. •

XXII. Chrysippus dit que le serviteur est un mercenaire à vie. Comme le mercenaire fait plaisir quand il fait quelque chose plus que sa tâche, aussi quand le serviteur, pour témoigner son affection envers son maître, ne s'est point tenu dans les bornes de sa fortune, mais a fait quelque chose que même un fils auroit eu de l'honneur d'entreprendre, et est passé au delà de ce qu oh devoit espérer de lui , le maître a trouvé un bienfait sans sortir de sa maison. Est-il raisonnable que s'ils font moins qu'ils ne doivent, il nous soit permis de nous courroucer, et que s'ik font plus qu'ils ne doivent et qu'ils n'ont de coutume, nous soyons si injustes de ne leur en savoir point de gré ? Voulez- vous savoir quand ce n'est point bienfait? Quand on peut dire : « Et quoi, s'il n'eût voulu? » Mais quand il fait une chose qu'il pouvoit ne vouloir point, indubitablement il est louable de l'avoir voulu. Ce sont choses contraires que le plaisir et l'injure. Le serviteur peut raûre plaisir à son maître, si son maître lui peut faire injure. Or il y a un juge établi pour ouïr les plaintes des serviteurs contre les maîtres, et leur faire raison quand ils se plaignent ou que leurs maîtres les battent trop cruellement , ou les pressent de quelque vilenie, ou ne leur fournissent pas, comme ils doivent, les choses néces-

saires pour leur entretien. Quoi donc, un serviteur oblige son maître ! Puisque cela vous déplaît, prenez-le d'autre façon, et dites qu'un homme oblige un homme. Enfin, il a fait ce qui étoit en lui; il a fait plaisir à son maître. Il est en vous de ne recevoir point de plaisir d'un serviteur; mais qui est Thomme qui peut dire sa grandeur si absolue et si bien établie que la fortune , si bon lui semble, ne le puisse réduire à ce point , d'avoir besoin du plus petit de tous ceux qu'elle a mis au-dessous * de lui ? Je m'en vais vous réciter des exemples de plusieurs sortes de bienfaits. 41 y en aura de dissemblables, et d'autres qui seront directement contraires l'un à l'autre. L'un a fait vivre son maître, l'auti^e l'a fait mourir, l'autre l'a sauvé comme il étoit sur le point d'être perdu, et l'autre encoi*e, si cela vous semble peu de chose, s'est perdu lui-même pour le sauver. Un autre a prêté la main à son maître qui vouloit mourir, et un autre l'a trompé pour Teii empêcher. XXIII. Claudius Quadrigarius, au dix-huitième de ses Annales , raconte qu' Adiiimentum * en Afrique étant assiégé par les Romains, et ceux de dedans réduits à la dernière extrémité, deux esclaves échappés de la ville se jetèrent dans le camp des assiégeants, et firent un acte mémorable. A quelques jours de là comme la ville fut prise, et que les victorieux se dispersoient par les maisons pour les saccager, ces esclaves, qui savoient les rues, ayant pris le plus court chemin, s'en allèrent droit en la maison de leur maîtresse, d'où l'ayant tirée, ils la firent marcher devant eux, et disant franchement à ceux qui s'en informoient que c'étoit leur maîtresse, la fenune la plus cruelle qu'il étoit possible, et qu'ils la menoient hors la ville pour

1 . Dans les manuscrits de Sénèque on lit Grumentum, que Muret propose de remplacer par Adrumetum» Les mots : c en Afrique » ne sont point dans le texte latin.

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