‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 56 sur 359 · LIVRE lY. CHAPITRE XII. ]o · texte numérisé non relu

LIVRE lY. CHAPITRE XII. ]o

qm nvient de faire plaisir? Mais votis-méme, dites-moi, qu^ettrce qui revient d'être juste, d'être innocent, d'être magnanime, d'être chaste, d'être tempérant ?

XŒ. Pourquoi est-ce que le monde fait son tour? A quelle fin est-ce que le soleil allonge tantôt les jours, et tantôt les accourcit? Tout cela sont bienfaits; car ils se font pour notre commodité. Comme c'est l'of&ce du monde de donner les vicissitudes aux choses, comme c^est celui du soleil de changer de place d'un côté à Tautre quand il se lève et quand il se couche, et sans récompense faire ces choses qui nous sont salutaires ; aussi estce un des offices de l'homme de bien de faire plaisir. A queUe fin donc est-ce qu'il donne? De peur de ne donner point, et de perdre l'occasion de faire bien. C'est votre plaisir de vous accoutumer à ne rien faire, de vous plonger en une sécurité aussi profonde que le dormir même, et tout le jour à l'ombre d'une treille de jardin vous entretenir de quelques pensées bien délicates, que vous appelez repos d'esprit, vous engraisser à force de manger et de boire, et par indigestions empirer le mauvais teint que vous avez à faute de vous exercer. De nous , c'est notre plaisir de ne trouver rien de laborieux qui puisse soulager le labeur de ceux que nous voulons obliger, rien de dangereux qui les ôte de danger, ni rien d'incommode qui leur apporte de la commodité. Qu'ai-je à faire de retirer un bien que j'aurai fait? Après qu'on m'aura rendu , n'est-ce pas mon intention de continuer à donner? Le bienfait regarde l'utilité de celui à qui il est fait, et non la nôtre : autrement c'est à nous, et non à lui que nous le faisons. C'est pourquoi nous reconnoissons bien du profit en des choses de quoi nous ne pouvons faire cas, pource qu'on les a pour de l'argent. Le marchand profite aux villes, le médecin sert aux malades, le fripier est bon pour les choses qui sont à vendre; mais

io4 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

pource que tous ces gsns-là ne servent aux autres que pour leur profit, ils profitent sans qu'on leur en sache gré.

XrV. Depuis qu'il y a du dessein de gagner, il n'y a plus de bienfait. Je donnerai ceci, j'aurai cela. C'est une enchère. Je ne dirai point qu'une femme soit fenmie de bien, qui fait la froide pour allumer d'autant celui qui la poursuit, ou qui craint la peine des lois et la rigueur de son mari. Je trouve qu'Ovide a bien dit :

Quae, quia non licuit, non dédit, illa dédit*.

Je ne pense point faire de tort à celle qui est femme de bien par crainte, de la mettre au rang de celles qui ne valent rien. Tout de même, qui a donné pour recevoir n'a point donné. Autrement Û faudroit dire que nous faisons plaisir aux animaux que nous nomrissons pour nous en servir ou pour les manger; que nous faisons plaisir aux arbres que nous arrousons de peur que la terre qui n'est point remuée venant à s'endurcir par la sécheresse ne soit occasion de les faire endurer ^ . Tout ce qu'on apporte à cultiver, ou un champ, ou quelque autre chose de qui le fruit n'est point en elle-même, ne peut avoir la gloire d'être fait de bonne foi. Il ne se faut rien proposer d'avare ni de sordide quand il est question de faire plaisir. Il y faut aller d'une humeur libérale , et après avoir donné une chose , avoir envie d'en donner une autre, et surtout ne regarder point s'il nous en reviendra quelque chose, de peur que la gloire de donner ne se gâte par la honte de donner pour le profit. De quoi se peut vanter un homme qui s'aime soi-même, et qui tourne à son utihté particulière tout ce qu'il épargne et

I. Voyez Ovide, Amor, III, eleg, iv, v. 4. — Dans Tédition de i63o il y a quam pour qu»,

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