LIVRE V. CHAPITRE III. i
ment observé par tous ceux qui aiment Fbonneur : c est de se résoudre de n'être jamais vaincus; parce qu'une grande âme, quoi qui arrive à son désavantage, ne voit jamais rien au-dessus^ de soi. C'est pourquoi on ne dit point que les trois cents Fabies furent vaincus, mais bien qu'ils furent tués ; que les Cartbaginois vainquirent Régu* lus, mais qu'ils le prirent ; et ainsi de tout bomme à qui h fortune n'a point abattu le courage, de quelque pesanteur qu'elle se laisse tomber sur lui. Il en est de même aux bienfaits. Il est vrai qu'il a bien reçu d'autres plaisirs, en plus grand nombre, et de plus d'importance que ceux qu'il a faits; mais il n'est pas vaincu pourtant. Si vous cal* culez la mise et la recette, il pourra y avoir quelque cbose plus d'un côté que d'autre ; mais si vous considérez les volontés (comme à la vérité c'est ce qui est considérable) et non autre chose, la palme se trouvera si bien disputée, que vous ne saurez à qui l'adjuger; car, quand deux se sont battus, desquels l'un a force coups, et l'autre quelque égratignure seulement, on ne laisse pas de dire qu'ib n'ont rien eu l'un de l'autre, encore qu'il y en ait un qui semble avoir été plus malmené.
rV. U faut donc conclure qu'en matière de bienfaits, pourvu qu'un honune se reconnoisse redevable, et qu'il ait la volonté disposée à la revanche , et porte le courage où les moyens ne peuvent aller, il est impossible qu'il soit \aincu. Puisqu'il a cette généreuse résolution, cpi'il y demeure ferme, et que par démonstrations extérieures il la fait parottre en toutes les occasions qui se présentent, qu'importe qu'il ait reçu quelque peu plus qu'il n'a donné ? Vous avez moyen de donner beaucoup, et de moi tout ce
I. On lit dans Tédition de i63o : c Au-dessous de soi; » mais c'est une fiinte d'impression, qu*on a corrigée dans l'édition de i63i. Lie Utin porte : Inter suptrantia ammus invîetus est.
t3B TRAITÉ D£S BIl!;NFAlTS DK SÉNÈQUE.
que je puis, c'est de recevoir. La fortune est pour vous, la bonne volonté est pour moi. Je suis en pourpoint, et vous armé de toutes pièces ; mais pour cela vous n'emporterez rien du mien. La courtoisie est donc une querelle où il n y a moyen de vaincre personne, parce que chacun a de r affection autant qu'il en veut avoir; car s'il y a de la vtrgogne à ne pouvoir rendre autant qu'on a reçu, il ne faut donc rien prendre des grands seigneurs, que leur condition a mis au delà de toute revanche. U ne faut rien prendre des rois ni des princes, que la fortune fait trop grands pour recevoir si peu q<|e nous avons moyen de leur donner; si ce n'est que nous leur voulions mettre en compte les services que nous sommes capables de leur faire, et la disposition universelle que nous apportons à leur obéû*; comme de fait tout ce qu'ils ont de grandeur n'est bâti que là-dessus. Il est aussi des honunes que la sagesse a tellement dépouillés de toutes sortes de désirs, et rendus contempteurs si magnanimes de la vanité du monde, qu'il n'est pas possible à la fortune même de les obliger. Si Soerate m'a fait plaisir, quel moyen aurai-je de me revancher en son endroit? Comme ferai-je avec Diogène, qui tout nu regardoit l'éclat des richesses les plus magnifiques aussi dédaigneusement que du fumier, et qui, à son jugement et de tous ceux qui n'avoient point de taie devant les yeux, fouloit sur la tête à celui qui avoit le monde à ses pieds ? Il avoit plus que celui qui avoit tout, pource qu'il pouvoit refuser plus qu'Alexandre n'étoit capable de donner.
V. Telles gens que cela ne nous font point de honte de nous surmonter en bienfaits. Si je ne blesse point un homme invulnérable, je n'en ai pas moins de valeur. Le feu ne brûle moins, pour avoir rencontré quelque matière qui n'est point hrûlable ; ni le fer, pour ne couper pas une pierre , ou quelque autre chose qui n'est point divi-