LIVRE V. CHAPITRE I. liS
pfaûair. Vous cherchez si peu de gloire au bien que vous bites, et avez tant d^égard au conlenteinent de ceux qui^ vous obligez, que si bien vous faites quelque chaise pour quelqu'un, vous la faites d'une sorte qu elle a plutôt apparence de revanche que de bienfait. C'est ce qui vous en fait recueillir plus que vous ne voulez, parce que les bienfaits ont cela de commun avec la gloire, qu'ils suivent ceux qui les (iiient, et que ceux qui en faisant plaisir ont eu moins de soin qu'on les reconnoisse sont ordinairement ceux qu'on voit les mieux reconnus. Quelque ipgratitude et dissimulation qu'il y ait eue aux plaisirs qu'on a reçus de vous , si vous n'en faites d'autres, il ne tient qu'à vous en demander. C'est une patience qui ne se trouve qu'en un homme de bien, et en une âme vraiment généreuse , de supporter d'un ingrat si longtemps ,• qu'on lui donne occasion de se changer. Et de fait il en arrive ainsi le plus souvent. Quand on ne se pique point trop tôt contre les vices, ils perdent cette véhémence que l'aigreur auroit irritée , et à la fin se laissent accabler à la vertu.
II. Il se dit comnmncment un propos qui est fort à votre goût : qu'il est vilain d'être vaincu de courtoisie. Et toutefois on doute s'il est véritable. Et pour moi je trouve que la question vaut bien d'être débattue, et qu'il n'y a pas si peu de difficulté que vous pensez. Il n'y a jamais de honte de céder aux choses où il est honnête de combattre. Pourvu qu'on ne quitte point les armes et qu'on ne démorde l'envie de vaincre, on ne peut jamais être vaincu. Tous ceux qui ont même intention en l'entreprise de quelque chose, n'ont pas ni même moyen ni même force en l'exécution. La fortune, à qui appartient le succès des choses les mieux délibérées, ne se partage pas à chacun également. Pourvu que la can*iére soit honorable , encore que quelqu'un qui sera mieux en jambes
i36 TRAITÉ DES BIENFAITS DE SËNÈQUE.
nous passe, ce nous est toujours du mérite d'avoir coiim, n n'est pas de ceci comme des courses publiques, où la palme fftit la déclaration de la victoire; encore qu^en celles-là même ceux qui font le mieux ne sont pas quelquefois ceux à qui la fortune laisse emporter le prix. Quand il est question d'un office où deux apportent chacun ce qu'ils peuvent de leur côté , s'il y en a un de qui la condition soit si bonne qu'il ne puisse rien entreprendre que ses moyens ne lui permettent d'exécuter, et que l'autre extrêmement redevable n'ait de quoi faire sa revanche pareille au plaisir qu'il a reçu, ni peut-être de quoi se revancher du tout, mais cependant ait la volonté bonne, et l'esprit continuellement bandé à s'acquitter, il est aussi peu vaincu que celui qui l'épée au poing veut mourir avec ce contentement , que l'ennemi ait pu avoir sa vie , mais non pas l'avantage de le faire retirer. Un homme de bien n'est point sujet à cette vergogne que vous dites, d'être vaincu; car il ne se rend jamais, jamais il ne renonce à la querelle ; mais immuable jusques au dernier soupir, il demeure sur sa posture , et croit qu'à la vérité on lui a fait beaucoup de plaisir, mais qu'il n'avoit pas volonté d'en rendre moins.
m. En Lacédémone le pancrace et le ceste étoient défendus, parce que ce sont combats où la victoire consiste en la confession du vaincu. De plusieurs coureurs, celui qui le premier est au bout de la carrière passe les autres de vitesse, mais non pas de courage. Un lutteur que trois fois on a porté par terre, perd bien le prix, mais il n'est pas pourtant tenu de le bailler lui-même à son ennemi. Ce peuple qui ne se proposoit rien avec tant d'ambition que d'être invincible, ne voulut point permettre de combats où le vaincu fïlt lui-même contraint de prononcer l'arrêt de sa honte, et faire bailler la palme au victorieux. Ce que lui fait pour la police d'une république est générale-