LIVRE I. CHAPITRE V. ii
V. Mais comme je passerai par-dessus ce qui ne sert de rien, aussi veux-je bien particulièrement traiter ce qui me semblera nécessaire, et vider ce point le pi*emier : que c'est que nous devons quand on nous a fait plaisir. L'un dit qu'il doit de l'argent, un autre un consulat, l'autre une prélature, l'autre un gouvernement. Et ton* tefois ce ne sont pas bienfaits, ce n'en sont que les marques. Un bienfait ne se manie point, il n'est visible qu'aux yeux de l'esprit. Il y a bien de la différence enti*e la matière du bienfait et le bienfait. Ce qui nous vient de la libéralité de nos amis, or, argent et toute autre chose, ne sont pas propi*ement bienfaits. Le vrai bienfait est la volonté seule de celui qui donne. Le vulgaire ne pi*end garde qu'à ce qu'il voit, qu'il touche et qu'il possède ; de ce qui est le plus cher et le plus estimable , il n'en fait point de compte. Toutes ces vanités que nous voyons, que nous manions et recherchons si passionnément, sont autant de sujets où la fortune exerce sa tyrannie. Un malheur nous les ôte, une injure nous les fait perdre. Un bienfait survit à la chose donnée ; car à parler comme il &nt, cela se peut dire vraiment bienfait, qui est fait en sorte que rien ne le puisse ruiner. J'ai retiré mon ami de la main des corsaires; si après cela il tombe es mains d'un autre ennemi qui le mette en piîson, l'usage de mon bienfait est perdu pour lui, maiftiftion bienfait demeure. J'en ai sauvé du naufrage ou du feu , qui depuis sont moits ou de maladie ou de quelque autre iiv* convénient. Ce que j'ai fait pour eux ne laisse pas d'être, encore qu'ils ne soient plus. Ainsi toutes ces choses qui faussement usurpent le nom de bienfait, ne sont pas bienfaits proprement, mais ministères par lesquels ceux qui
(abolitloo des dettes, nouveau compte entre le créancier et le débitenrj, équiraut ici i oubli.
la TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.
aiment donnent de Texercice et du témoignage à leur bonne volonté. Ce n'est pas en ceci seulement que cette considération a lieu; il est assez d'autres occasions où Tapparence de la chose et la chose ne sont pas ensemble. Un général d'armée a donné à un soldat une couronne murale ou civique. Qu'y a-t-il de beau en cette couronne? Qu'y a-t-il de beau en une prétexte, en des trousseaux de verges, en un tribunal, ni en un chariot? Ces choseslà sont bien marques d'honneur, mais elles ne sont pas l'honneur même. Ainsi en un bienfait, ce qu'il y a de visible n'est que l'apparence et la marque du bienfait.
YI. Qu'appelez-vous donc bienfait ? Une action de bienveillance, faisant réjouir et se réjouissant réciproquement, qui de son inclination et de son mouvement propre se dispose à faire ce qu'elle fait. Ainsi l'importance n'est pas à donner ou peu ou beaucoup, mais à donner de bon cœur; pai*ce que le bienfait ne se considère pas en la chose faite ou donnée, mais en l'affection de celui qui la donne ou qui la fait. Et que cela soit, on le i*econnott en ce que toujours le bienfait est bon, et la chose faite ou donnée est indifférente. C'est l'affection qui relève les choses basses, qui fait luire les obscures, qui déshonore ce qu'on estime, et donne du prix à ce qui n'en a point. Les choses que les hommes désirent sont d'une nat^K neutre ; l'esprit de celui qui les possède en est le directeur et leur donne la forme qu'il lui platt. Ce n'est donc pas en ce qui se compte et qui nous passe par les mains, que consiste le bienfait. La piété ne consiste pas en la graisse des victimes, mais en la dévotion des sacrifiants. £t certainement on se tromperoit de penser qu'un honune de bien, pour n'offrir qu'un peu de farine en une écuelle de terre, eût moins de religion qu'un méchant de qui les Dieux auroient tous les jours une hécatombe sur leur autel .