‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 95 sur 359 · LIVRE VI. CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE VIL

position ainsi confuse, afin que par la distinction on con- DÛt puis après qu'il est question de deux choses : si nous sommes obligés à celui qui nous fait quelque bien sans le vouloir faire , et si nous le sommes à celui qui nous en fiiit sans le savoir ; car que nous ne devions rien à celui qui nous en fait par force , c'est chose trop manifeste > sans qu'il faille perdre des paroles à le prouver. Cette question, et toute autre qui la ressemble, se décide par une maxime générale^ : qu'il n'y a point de bienfait, que premièrement on ne se soit proposé de le faire, et secondement qu'on n'ait eu affection de le faire à celui à qui on l'a fait. C'est pourquoi nous ne remercions point les rivières, encore que navigables à toute sorte de bateaux, elles nous apportent d'une coui*se étemelle tout ce qui sert à la vie de l'homme , ou que pleines de poissons coulant doucement au travers d'une large campagne , elles réjouissent la terre et nous fassent des paysages où se perd la gloire de tous les pinceaux qui travaillent à les imiter'. Le Nil apporte des commodités autant que fleuve qui soit au monde, et toutefois personne ne lui pense être obligé du bien qu'il fait , comme aussi personne ne s'offense contre lui, quand il excède son débordement ordinaire, ou qu'il se retire plus tard qu'il n'a accoutumé. Que le vent me serve à souhait , que sans tempête il me porte incontinent où je veux aller, je ne lui en sais point de gré , ni à une viande qui me sera la meilleure et la plus salutaire que je la saurois désirer. La raison est que qui veut obliger, il ne faut pas seulement qu'il profite, mais

I. On lit dans Fédition de i63o : Un maxime génémle, avec un au masculin et générale au féminin; un est une faute, que les éditions suivantes ont corrigée. Le Dictionnaire de Nicot ne donne au mot maxime (dans le latin du moyen âge, maxUnà) que le genre féminin.

a. Et nous fassent des paysages,,,. Ce membre de phrase a été ajouté par Malherbe.

aussi qu'il ait Tintention de profiter. Pour la même raison aussi nous ne devons rien aux bétes brutes, et cependant combien d'honmies sont échappés aux périls par la seule vitesse de leurs chevaux ! ni aux arbi*es, et toutefois combien voyez-vous faire en été d'agréables retraites sous leur ombre contre la chaleur excessive du soleil ! Or que m'importe que celui qui me profite ou ne le sache point, ou qu'il soit incapable de le savoir, puisque ni l'un ni l'autre n'a la volonté de profiter? N'y auroit-il pas autant d'appai*ence que je susse gré à un bateau , à un carrosse ou à une lance , conmie à un homme qui sans le vouloir faire me profite casuellement?

YIII. Je puis bien être obligé sans que je le sache, mais je ne le saurois être par un qui ne le sache point. Combien voit-on d'honunes guéris par des choses fortuites que cependant on ne met pas entre les remèdes ! N'y en a-t-il pas eu qui pour être tombés au cœur de l'hiver dans une rivière ont recouvert * leur santé, que toutes les drogues des apothicaires ne leur avoient su rendre? d'autres qui pour avoir eu le fouet ont perdu la fièvre quarte? et d'autres encore auxquels une subite appréhension a tellement diverti l'esprit, que l'heure suspecte s'est passée, et l'accès qu'ils attendoient ne leur est point venu ? Toutefois il n'y a pas un de ces accidents qui soit appelé salutaire, encore qu'il puisse quelquefois arriver que la fortune en fait naître les causes de notre salut. Ainsi s'il y a des honmies qui nous profitent sans qu'ils le veuillent, on plutôt pource qu'ils ne le veulent pas, quelle raison avons-nous de penser leur être obligés? Mais que direzvous si peut-être la fortune a fait réussir à mon avantage ce qu'ils avoient entrepris pour ma ruine? Pensez-vous que j'aie de l'obligation à un qui visant à moi a frappé mon

I. On disait auU^fois, surtout au palais, recouvert pour recouvré.

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