‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 96 sur 359 · LIVRE VI. CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VI. CHAPITRE VIII

ennemi? Pourquoi suis-je encore en vie, sinon pource qu'il a été maladroit? Bien souvent un témoin, pour se parjurer trop manifestement et dire des choses hors de toute apparence, a fait décroire ^ les dépositions véritables de tous ses compagnons, et avoir compassion d'un criminel, comme d un homme circonvenu par la menée de ses ennemis. Il y en a d'autres à qui le grand crédit de leurs parties, qui les avoit mis en peine, a été ce qui les en a fait sortir. Les juges qui pouvoient condamner par raison, n'ont pas voulu condamner par faveur. Cependant ce qui a servi n'a pas obligé, parce qu'on ne regarde pas où le coup a donné, mais où vouloit donner celui qui l'a tiré. C'est l'intention qui distingue le bienfait de l'injure, et non pas l'événement. Ma partie qui mettra quelques contrariétés en avant, ou par quelque trait présomptueux offensera le juge, ou légèrement se départira de la déposition d'un de ses témoins, me fera par ce moyen gagner ma cause. Je ne m'informe point s'il s'est oublié pour me faire plaisir ; il me suffît de savoir que son intention étoit de me faire mal.

IX. Pour lui être obligé, il faudroit que lui et moi eussions voulu une même chose. II ne m'a point fait de bien, puisqu'il ne m'en a point voulu faire. Car qu'y a-t-il dé si déraisonnable que de s'offenser contre un qui en la presse vous aura marché sur le pied , ou poussé , ou fait jaillir quelque ordure sur vous? Or qu'y a-t-il qui vous ôte le sujet de le rechercher, attendu que de soi la chose est injurieuse, sinon qu'il ne l'a pas faite à son escient? Ce qui garde l'un d'avoir fait injure, garde l'autre d'avoir fait plaisir. La volonté fait l'ami et l'ennemi. Combien y en a-t-il qui fussent morts à la guerre, si quelque maladie ne les avoit empêchés d'y aller? Il y en a qui, sans un

Page 1