‹ Œuvres de Malherbe (volume 3)Chapitre 10 sur 298 · A MONSIEUR l'ÉVÊQTJE d'ÉVREUX · texte numérisé non relu

A MONSIEUR l'ÉVÊQTJE d'ÉVREUX

Monsieur,

Il y a huit ou dix mois que je fus averti qu'au dernier voyage de Lyon * , vous trouvant un soir au souper du Roi, sur un discours qui se présenta vous prîtes occasion de me nommer à Sa Majesté, et le fîtes avec des termes qui furent jugés de ceux qui les ouïrent ne pouvoir partir que d'une singulière et du tout extraordinaire affection en mon endroit*. Ce rapport^ ifai me fut fait premièrement par un gentilhomme de mes amis, me fut,

4. Le manuscrit s'arrête ici. — Le fragment suivant, dont une copie te trouve au folio 40 du manuscrit Baluze, faisait probablement partie 'de cette lettre : c Mon coeur, ma chère âme, je prie Dieu qu'il tous veuille consoler. Je crois que vous en aurez bien besoin. Souvenez- vous que quand notre fille eût reçu cent ans, il. lui falloit toujours mourir. La mort, en nous ôtant tout, nous a apprins à ne la craindre plus. Aussi pour moi, je ne la crains plus qu'en une seule occasion. Si j'ai cette bonne fortune de mourir premier que tous, qui est tout le souhait que je fais à Dieu, je sais bien que je ne pleurerai jamais beaucoup. »

Lirai a. — 1. Jacques Davy du Perron, évéque d'Lvrcux, puis archevêque de Sens, cardinal, homme d'Etat, mort en 161 8. Il a laissé, outre ses œuvres politiques et de controverse, de nombreuses poésies. — Cette lettre a été publiée pour la première fois dans l'édition de i63o, p. 56o ; c'est la s* du livre II.

2. C'est au mois de décembre 1600 que Henri IV alla épouser à Lyon Marie de Médicis.

3. Voyez au tome Wa Fie de Malherbe par Racan, p. lxty et lxv.

à n'en mentir point, une merveille si grande que je ne pense avoir jamais rien oui de quoi je demeurasse plus étonné. Je n'ignorois pas combien le bien-faire est un doux exercice aux âmes généreuses, et savois bien qu'en la vôtre cette qualité se trouvoit aussi admirable qu'en nulle autre. Mais étant de si longue main accoutumé de vivre parmi les épines, que je ne pouvois tenir une rose que pour un songe ou pour un prodige, si je vous estimois capable de faire une notable courtoisie, je ne le pensois nullement être de la recevoir. Toutefois ce même avis m'ayant été confirmé par une infinité de personnes ^r d'honneur, qui se disoient y avoir été présents, il faut que je le tienne pour véritable, et que contre ma coutume je me lâche à quelque vanité. Tout ce qu'il y a de beaux esprits au monde savent combien l'aiguillon de la gloire a la pointure douce, et les Stoïques mêmes n'écrivent contre elle que pour l'acquérir. C'est pourquoi, si je me réjouis d'fÉJfr'été loué d'une bouche que toutes les bouches du mênde confessent ne pouvoir assez louer, je ne pense rien faire qui ait besoin d'être justifié. Tout ce qui me travaille et qui me trouble, c'est l'envie que j'avois de trouver des paroles de reconnoissance qui fussent aucunement proportionnées à l'obligation. Mais puisque ce m'est chose si difficile, et que d'ailleurs la dissimulation de ce qui s'est passé en un lieu si célèbre ne me peut être ' que malhonnête et mal assurée, je me résoudrai pour le meilleur expédient de recourir à votre même bonté, qui n'ayant point usé de sa courtoisie selon la petitesse de mon mérite , n'en exigera point aussi le remerciement selon la grandeur du bienfait. J'ai toujours tenu ma servitude une offrande si contemptible, qu'à quelque autel que je la porte, ce n'est jamais qu'avec honte, et d'une main tremblante. Vous pouvez estimer, Monsieur, ce que je dois faire en votre endroit, et en cette occasion. Telle

qu elle est, je la vous dédie avec la même dévotion et aux mêmes lois que les choses qui sont dédiées aux temples, c'est-à-dire pour ne l'en pouvoir jamais retirer qu'avec sacrilège. Si la fortune, par quelque voie digne de sa bizarrerie, me vouioit donner moyen de vous en rendre quelque preuve, ce seroit une gratification à laquelle je donnerais très-volontiers tout ce que j'en ai jamais reçu d'injure par le passé. Je suis ici accroché encore pour quelques jours à deux ou trois méchants procès, et n'attends que d'avoir trouvé quelque fil à ce labyrinthe, pour m'en retourner en nos quartiers. Ce ne sera pas sans vous aller baiser les mains, en quelque part que vous serez, et vous témoigner à quel prix je mets l'honneur de vos bonnes grâces. Continuez-les-moi, s'il vous plaît, Monsieur; et puisque mon impuissance me défend toute autre chose, contentez- vous que je prie Dieu, comme je fais de tout mon cœur, pour l'accroissement de vos prospérités.

D'Abc, ce 9" de novembre 1601 .

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