A MONSIEUR
Monsieur ,
Quand vous ne m'eussiez pas écrit votre sentiment sur la mort de mon pauvre fils, je n'eusse pas laissé de le croire tel que votre lettre me Ta témoigné. Ceux qui ont le goût que vous avez se feroient tort de n'aimer pas ce qui est aimable, et je puis dire qu'il l'étoit à aussi haut point que nul autre de son âge et de sa qualité. Le témoignage qu'en a donné M. de Guise au Roi, aux Reines et à toute la cour devant sa mort, et depuis en ma présence et en mon absence, me fait croire que j'en puis parler de cette façon. L'amitié de votre maison est la plus ancienne et la plus particulière que j'aie contractée en Provence. Monsieur votre père l'a entretenue avec tant de bons offices que je n'en dois pas moins attendre de vous. Je sais bien que les exemples n'imposent point de nécessité; mais vraisemblablement ils donnent quelque disposition. Ce que vous faites pour moi, vous le faites pour un ami inutile ; mais aimer gratuitement, c'est aimer généreusement. Je suis ici, avec beaucoup d'autres, attendant que le conseil des parties soit établi en quelque lieu, pour y continuer la poursuite contre nos assassins et les mettre le plus avant que je pourrai dans le chemin de Grève. On m'a dit que Cauvet * est allé à Rome. Si c'est pour des pardons, il s'abuse. Ceux dont il a besoin ne se prennent pas en ce lieu-là . Qu'il aille où il voudra : j'espère lui faire voir qu'il
Lettre 60. — 1. Cette lettre a été publiée pour la première fois, d'après un manuscrit du dix-septième siècle appartenant a M. le marquis d'Albertas, par M. Roux-Alphéran, dans ses Recherches biographiques sur Malherbe, 1840, in -8°, p. fia. Pour la date approximative de la lettre, voyez au tome I, p. xxxix. Le fils de Malherbe, comme nous l'avons dit plus d'une fois, fut tué le i3 juillet 1637.
a. Voyez plus haut, lettre 49» p. "4« note 5, et ci-après, p. i3a.
LETTRES A DIVERS. i3i
y a d'autres gens que les rois qui ont les mains longues. Les Espagnols ont ce proverbe, que celui qui menace ne frappe jamais bien* . Je n'y saurai que faire. Ma colère est trop juste pour ne lui laisser pas ses coudées franches. Si le corbeau qui nous a donné cet œuf vient par deçà, comme quelques-uns le disent, nous le verrons. Pour moi, je n'y vois rien qui l'y puisse amener, que la vanité de fûre voir à la cour et au conseil que la Provence a son Timon4 aussi bien que la Grèce. Si c'est là son dessein, je n'y ai rien à dire. Encore lui avouerai-je que le Provençal a de quoi l'enchérir par-dessus le Grec. Tout ce que je demande, c'est qu'on nous baille un parlement. Les assassins disent qu'ils ne veulent point de Grenoble. De ce côté-là nous sommes d'accord. Je me doute qu'ils voudroient Paris, mais je ne le veux pas. Le judaïsme* s'est étendu jusque sur la Seine. D seroit à souhaiter qu'il fût demeuré sur le Jourdain, et que cette canaille ne fût point mêlée comme elle est parmi les gens de bien. Il n'y a remède. Ma cause est bonne : je combattrai partout et vaincrai partout avec l'aide de Dieu, fut-ce dans Jérusalem et devant les douze lignées d'Israël. Vous en verrez l'issue , Monsieur, et quelque jour vous vous en réjouirez avec votre, etc.
3. Le taxant bibliothécaire de l'Institut, M. le docteur Roui in, à qui nous ayons communiqué ce passage, nous a indiqué deux prorerbes espagnols qui, pour le sens, se rapprochent de ce que dit ici Malherbe : Perro ladrador, nunca buen mordedor, c cbien aboyeur n'est jamais bon mordeur ; » et mas son los amenazaéos que ios acuchïttadosy « il y a plus de menacés que de balafrés. •