A CAXISTE
Si la fâcheuse compagnie où vous étiez vous eût quittée, comme vous me l'aviez fait espérer, je n'eusse pas été si malheureux que vous fussiez partie sans que j'eusse eu l'honneur de vous voir, et d'ouïr peut-être de votre belle bouche quelques paroles qui eussent soulagé l'ennui que j'avois de vous voir en aller. Mais puisque cela n'a pu être, je satisferai à l'un par cette lettre, et vous, s'il vous plaît, à l'autre par votre réponse. Ma mémoire s'est tellement remplie de l'imagination de vos incomparables beautés, qu'il n'y a point de moyen que d'autres objets y trouvent place. Je vous supplierois volontiers, ma belle princesse, de commander à la vôtre de faire le . semblable pour moi ; mais il y auroit de la présomption à ma requête. Je laisserai faire à votre bonté, qui vous conseillera peut-être plus que je n'oserois vous demander. Bien vous dirai-je que vous n'avez jamais obligé personne qui avec plus de discrétion reçoive cette grâce, et toutes celles que la continuation de ma très-humble servitude se promet de mériter à l'avenir. Souvenezvous, Madame, du lieu où je me donnai à vous, et le prenez pour un augure indubitable que je serai vôtre jusques au terme que l'on prescrit aux choses du monde les plus durables, c'est-à-dire jusques à la mort. Adieu, ma reine. Je ne fus jamais transporté comme je suis; aussi faut-il confesser que je n'en eus jamais tant de sujet. Je me prosterne à vos pieds, et les adore, avec un regret extrême de ne pouvoir faire quelque chose qui plus manifestement vous témoigne que je suis votre très-humble et très-fidèle serviteur.
Lettre 93. — 1. Cette lettre est la 17e du livre III de l'édition de i63o (p. 701).
Malherbe, iv 12
oA. A CALISTE1.
Je ne faisois plus compte de vous écrire tant que nous serions ici, parce que Ton nous promet que sur la fin de la semaine qui vient, nous nous en retournerons à Paris. Mais ayant appris d'un homme qu'il vous avoit laissée malade, cette nouvelle, sans mentir, m'a si vivement touché, qu'il a fallu que j'aie suivie le conseil que m'a donné mon impatience d'envoyer ce porteur exprés pour en apprendre la vérité. Vous savez, Madame, de quelles chaînes je suis ici attaché ; mais elles ne sont point si fortes que quand une considération juste comme celle de votre service me commandera d'en partir, je ne rompe avec la v violence ce qu'avec la dextérité je ne pourrai délier. Je laisse disputer aux philosophes qui est le souverain bien de l'homme. Vous êtes le mien, Madame, et le serez tant que mon affection vous sera agréable. Il y aura demain quinze jours que le Roi me fit force belles promesses. Je ne sais ce qui en réussira ; mais je vous jure que tout le finit que j'en veux recueillir, c'est5 de pouvoir avec plus de moyen vous faire parottre que je vous suis quelque chose que ne vous sont point ceux qui veulent que vous les croyiez vos serviteurs. Mon malheur est que les fausses passions s'expriment avec le même langage que les véritables. Mais la ressemblance d'un verre et d'un diamant n'est pas si grande que votre beau jugement n'en fasse la différence, pourvu qu'il lui plaise prendre la peine de s'y employer. Je suis marri que je ne puis satisfaire au désir que vous avez d'avoir des nouvelles de cette cour;
Lkttre 94. — 1. Cette lettre est la 18e du livre III (p. 703) dans l'édition de i63o. Nous en ayons comparé le texte à celui d'une copie, ça et là incomplète, conservée dans le manuscrit Baluze, (" ia et i3.
*. Var. (manuscrit Baluze):.... que je voudrais recueillir d'une grande fortune, ce seroit.
mais quelque diligence que je fasse de m'en informer, et de me trouver aux lieux où elles s'apprennent, je ne vois rien que j'estime digne de vous. Ce que je vous puis mander de meilleur, c'est que le Roi est délivré de ses gouttes, et que par conséquent nous ne serons plus guère ici. Je faux de dire guère, parce que toutes les heures me seront des années; mais je le dis selon le cours du soleil, et non selon la véhémence de ma passion. Je vous envoie des vers qui vous en donneront quelque témoignage. Si vous les jugez dignes d'être gardés, vous commanderez à vos belles mains1 de les enregistrer, et me permettrez de les baiser avec le respect et la révérence que j'ai accoutumé. Je prie Dieu qu'il me fasse ouïr de votre santé ce que j'en désire. Si vous me voulez mander quelle est la disposition de Caliste à l'endroit de celui que vous savez, pourvu que ce soit chose qui le puisse réjouir, vous m'obligerez infiniment.