A CALISTE
Je ne sais ce que je suis, je ne sais ce que je fais, Madame, et encore moins sais-je ce que je vous dois dire, tant mon âme est en désordre par ce malheureux éloignement. Je suis ici en un lieu où tout m'afflige, et où bien à peine je me pense trouver moi-même , puisque je ne vous y trouve point. Aussi est-ce. par vous et pour vous seule, Madame, que mes yeux s'ouvrent et se ferment. Pour toutes autres choses, quelques1 présentes qu'elles me soient, et en quelque façon qu'elles m'importent, ou je ne les vois du tout point, ou si je les vois, c'est avec tant de nonchalance, que sans mentir, s'il falloit que j'en rendisse compte, je n'en saurois parler autre* ment que comme de visions qui de nuit me seroient apparues, et se seroient évanouies aussitôt que le jour seroit arrivé. Ces paroles , Madame , sont pures vérités ; mais mon esprit, qui se ressent de ma mauvaise humeur, me les fait dire avec le peu de grâce que vous y voyez. Madame, mon espérance est que les ennuis que je souffre vous feront supporter mes défauts ; et pour le moins connoîtrez-vous en ma diligence, qu'il ne fut jamais passion si forte comme celle que j'ai d'être conservé en votre mémoire.
Lettre 99. — 1. Cette lettre est la a3« du livre III (p. 711) dans l'édition de i63o.
a. Voyez ci-dessus, p. i5> note a; et p. 146, le commencement de la lettre 74*
LETTRES A DIYERS. i85
IOO. A CAUSTE1.
Je yeux croire, Madame, que le temps soit un remède à quelques douleurs; mais qu'il les guérisse toutes, le progrès que d'un jour à l'autre je vois faire aux miennes m'empêche bien d'accorder à son pouvoir cette infinité d'étendue qui lui est attribuée ordinairement. Mes afflictions, aussitôt qu'elles naquirent, me semblèrent extrêmes; et toutefois quelle comparaison y a-t-il de ce qu'elles sont à cette heure à ce qu'elles étoient en leur commencement? Non, non, Madame, l'espérance peut bien avoir des flatteries et des impostures pour les autres ; mais pour moi, la mort est la seule fin que vraisemblablement je dois proposer à mes ennuis. Je contribue tout ce que je puis pour y parvenir; c'est à la fortune à faire le reste. Puisqu'elle m'a ôté de votre présence, quand elle m'ôtera du monde la dernière injure sera moindre que la première. Je sais bien, Madame, les frayeurs ordinaires qui sont appréhendées en ce passage; mais je vous jure que le seul regret que j'y porterai, sera celui de ne vous avoir par quelque effet signalé fait connoître que vous aurez perdu le plus fidèle et le plus affectionné serviteur à qui jamais l'amour ait donné de la passion.