‹ Œuvres de Malherbe (volume 3)Chapitre 66 sur 298 · A SA SOEUR · texte numérisé non relu

A SA SOEUR

Mademoiselle ma soeur,

Le porteur de cette lettre me vient tout présentement d'avertir que mon neveu votre fils avoit été reçu aux jésuites1. Il est six heures du soir, et s'il n'étoit si tard j'irois le trouver, pour apprendre plus particulièrement ce qui en est. Je remettrai la chose à demain au matin, et vous donnerai avis de tout. Bien crois-je que de lui ôter

-Lettre 34. — !• Cette lettre, dont nous n'ayons point le texte complet, a été publiée pour la première fois dans l'édition de i63o, lirre II, lettre 19, p. 619. — Malherbe arait trois sœurs, Jeanne, Marie et Louise, qui toutes laissèrent des enfants. Nous ignorons à laquelle des trois s'adresse cette lettre, s. Voyez ci-dessus, p. 45*

Et

une opinion de si longtemps enracinée en son esprit, ce ne sera pas chose sans difficulté; et pour vous parler encore plus librement , je crois qu'il sera du tout impossible. Il n y a poix qui tienne comme ces imaginations mélancoliques. Je m'assure qu'il ne se peut rien dire làdessus que vous ne lui ayez dit ou fait dire par tous ceux dont vous avez cru que les remontrances dussent être de quelque considération en soo endroit. Mais ce que les pères ne peuvent faire, il ne faut pas que les mères ni les parents se le promettent. Il print la peine de me venir voir aussitôt qu'il fut arrivé en cette ville; et dès l'heure même je lui en touchai quelque chose, mais légèrement, pour l'opinion que j'avois qu'il n'y pensoit plus, et que vous ne l'eussiez pas envoyé ici , si vous ne l'eussiez cru du tout guéri de cette maladie. Je le verrai donc, et lui dirai ce qu'en môme sujet je dirois à mon propre fils. Si c'est avec effet, à la bonne heure ; sinon, il se faut résoudre à souffrir ce qui ne laissera pas d'être quand nous ferons tout ce que nous pourrons pour l'empêcher. Quelque habit que l'on porte en ce monde, et par quelque chemin que l'on y marche, on arrive toujours en même lieu. Cette vie est une pure sottise. Nous l'estimons trop , et de là vient cette folle coutume d'approuver et condamner les choses avec trop de passion. L'indifférence est un grand garant contre les bizarreries de la fortune. Si elle nous voyoit résolus à vouloir ce qu'elle veut, peut-être voudroit-elle plus souvent ce que nous voudrions. Vous direz que nous faisons bien aisément les philosophes aux choses qui ne nous touchent pas. Je vous jure, ma sœur, que n'ayant qu'un fils, je ne serois pas bien aise que cette fantaisie lui prit; mais quand cela seroit, je me payerais des mêmes raisons que je vous représentée La meilleure condition où il pouvoit arriver par le chemin où vous l'aviez mis, étoit

d'être ou conseiller ou président en un parlement. Mais, ma sœur, quelle différence pensez-vous que je trouve entre ces gens-là et les jésuites? Nulle, je vous jure, puisque d'ici à cent ans mon neveu ne sera ni jésuite ni président. Et si vous voulez encore vous arrêter à la vanité , ne voyez-vous pas des jésuites aussi près des rois que tous ceux de qui vous estimez davantage la condition ? Je sais bien qu'il est impossible de ne désirer à nos enfants une chose plutôt qu'une autre; mais je sais bien aussi qu'il n'y a que l'événement qui nous puisse apprendre si c'est leur bien ou leur mal que nous leur désirons

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