‹ Œuvres de Malherbe (volume 4)Chapitre 31 sur 259 · Ibidem^ p · texte numérisé non relu

Ibidem^ p

5. Si l'on veut avoir une idée de cette naïveté de Racan , on n'a

SUR MALHERBE. xlt

des traits qn'il aurait pu, sans le moindre inconvénient, passer sous silence. A un autre point de vue, il nous a rapporté un certain nombre de mots et d'anecdotes où nous ne saurions découvrir le sel et la finesse qu'il voulait y voir. Il a beau nous dire : « Ces discours ne se peuvent exprimer avec la grâce qu'il (Malherbe) les prononçoit, parce qu'ils tiroient leur plus grand ornement de son geste et du ton de sa voix ; » on se rappelle alors que lui Racan bégayait, et ne pouvant prononcer ni les r ni les r, ne devait pas être fort exigeant pour un homme qui s'avouait lui-même du pays de Balbut en Balbutie^,

Dans un remarquable article de critique où, suivant son habitude, il a laissé peu de chose à dire à ceux qui viendront après lui*, M. Sainte-Beuve a écrit ceci : < La probité subsiste même sous les défauts de Malherbe. Son caractère privé, Uen qu'étroit, est solide, et suffit à porter, sans jamais fléchir, sa grandeur lyrique. » Rien n'est plus juste ni plus vrai. Si Malherbe était bruscpie et emporté*, il pouvait se vanter « d'avoir une âme ennemie de dissimulation > et « de prétendre en finesse moins qu'homme du monde. > Il eut et mérita de

qa^à lire une lettre où il consulte sérieusement Chapelain sar un conte ordnrier qu'il avait mis en vers, et se montre tmiquement préoccnpé du soin d'éviter un hiatus. Voyez (Œuvres de Racan, Bibliothèque elzéririenne, tome I, p. 337.

I. Tallemant, qui rapporte ce mot (tome I, p. 187), dit de plus : f Malherbe gâtoit ses beaux vers en les prononçant, outre qu'on ne l'entendott presque point, à cause de l'empêchement de sa langue et de l'obscurité de sa voix : avec cela, il crachoit au moins six fois en disant une stance de six vers. Cest pourquoi le cavalier Marin disoit qn'il n'avoit jamais vu d'homme plus humide, ni de poëte plus sec. A cause de sa crachoterie, il se mettoit toujours auprès de la cheminée. > Tallemant a emprunté ce passage à Balzac, qui ajoute : c Malherbe disoit les plus jolies choses du monde; mais il ne les disoit point de bonne grâce, et il étoit le plus mauvais récitateur du monde. >

1. Âevue européenne, i5 mars iSSg. Cet article, où M. Sainte- Beuve a résumé plusieurs de ses travaux antérieurs, est intitulé : Mal' herbe, — Je ferai seulement quelques réserves sur quelques-unes de set appréciations du caractère du poëte.

3. Il l'était assez pour s'être oublié un jour jusqu'à souffleter la dame de ses pensées, la vicomtesse d'Auchy : voyez Tallemant, tome I, p. Soi . Nous publierons la lettre d'excuse qu'il lui écrivit à ce sujet.

XLiri NOTICE BIOGRAPHIQUE

bons et sincères amis, et ne paraît guère avoir en d'autres ennemis que ceux qu'il s'attirait par la rudesse d'une franchise qu'il poussait souvent jusqu'au cynisme* et par l'inflexibilité de ses doctrines littéraires. Chef d'école, se sentant appelé à réformer la poésie et la prose française, et persuadé, suivant l'expression de Boileau, que « notre langue veut être extrêmement travaillée *, » il exerça et tint à exercer sur les écrivains que son talent, sa position et son âge groupaient autour de lui, une domination qui devenait souvent la plus minutieuse des tyrannies '. Écoutez ce qu'en dit Balzac :

c Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour qu'on appeloit autrefois le tyran des mots et des syllabes, et qui s'appeïoit lui-même, lorsqu'il étoit en belle humeur, le grammairien en lunettes et en cheveux gris. N'ayons point dessein d'imiter ce que Ton conte de ridicule de ce vieux docteur. Notre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si grandes affaires entre pas et point; qui traite l'affaire des participes et des gérondifs comme si c'étoit celle de deux peuples voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avoit accoutumé de dire que depuis tant d'années il travailloit à dégasconner la cour et qu'il n'en pouvoit venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d'une période, et Tan climatérique l' avoit surpris délibérant si erreur et doute étoient masculins ou féminins. Avec quelle attention vouloit-il qu'on l'écoutât quand il dogmatisoit de l'usage et de la vertu des particules^ ? >

Le portrait est sans doute un peu chaîné, mais au fond je le crois vrai ; seulement en le traçant, le vauiteux écrivain, qui si souvent n'a été qu'un arrangeur de mots, oubliait qu'il avait adulé Malherbe vivant et ne se souvenait plus sans doute que de quelques blessures faites à son amour-propre *.

I. Voyez, entre autres, Tallemant, tome I, p. 386. 9. Lettre de Boileau à Maucroix, 30 avril 1696. CorrespondoBce entre Boileau et Broitette, édition Laverdet, p. 417*

3. c Lingendes, qui étoit pourtant assez poli , ne voulut jamab subir la censure de Malherbe, et disoit que ce n*étoit qu'un tyran, et qu*il abattoit Tesprit aux gens, v (Tallemant , tome I, p. 377.)

Page 1