‹ Œuvres de Malherbe (volume 4)Chapitre 74 sur 259 · I DO · texte numérisé non relu

I DO

« On voit par ta rigueur tant de blondes jeunesses.

Tant de riches grandeurs, tant d'heureuses vieillesses,

En fuyant le trépas au trépas arriver;

Et celui qui chétif aux misères succombe.

Sans vouloir autre bien que le bien de la tombe, 1 55

N^ayant qu'un jour à vivre, il ne peut Fachever.

m Que d'hommes fortunés en leur &ge première.

Trompés de Finconstance à nos ans coutumiére.

Du depuis se sont vus en étrange langueur !

Qui fussent morts contents, si le ciel amiable 1 60

Ne les abusant pas en son sein variable.

Au temps de leur repos eût coupé ta longueur.

« Quiconque de plaisir a son &me assouvie.

Plein d'honneur et de bien, non sujet à Tenvie,

Sans jamais en son aise un malaise éprouver, t65

S'il demande à ses jours davantage de terme ,

Que fait-il, ignorant, qu'attendre de pied ferme

De voir à son beau temps un orage arriver?

« Et moi, si de mes jours l'importune durée

Ne m'eût en vieillissant la cervelle empirée, 170

Ne devois-je être sage, et me ressouvenir

D'avoir vu la lumière aux aveugles rendue.

Rebailler aux muets la parole perdue,

i6s. Tous les recaeils portent ia longueur, au lieu de m, que donnent les éditions de i63o et 1 63 1, et qui est une faute d*impreision. 166. Cest-à-dire : S*il demande que le termede ses jours soit reculé.

POÉSIES, III. Il

Et faire dans les corps les âmes revenir?

« De ces faits non communs la merveille profonde, 1 7 5

Qui par la main d'un seul étonnoit tout le monde.

Et tant d'autres encor, me dévoient avertir

Que si pour leur auteur j'endurois de Toutrage,

Le même qui les fit', en faisant davantage,

Quand on m'offenseroit, me pouvoit garantir. 1 80

• Bfais troublé par les ans, j'ai souffert que la crainte ,

Loin encore du mal, ait découvert ma feinte;

Et sortant promptement de mon sens et de moi,

Ne me suis aperçu qu'un destin favorable

M'ofiït>it en ce danger un sujet honorable i S5

D'acquérir par ma perte un triomphe à ma foi.

« Que je porte d'envie à la troupe innocente

De ceux qui massacrés d'une main violente

Virent dés le matin leur beau jour accourci ;

Le fer qui les tua leur donna cette grâce, 190

Que si de faire bien ils n'eurent pas l'espace,

Ils n'eurent pas le temps de faire mal aussi.

« De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde

AUoit courre fortune aux orages du monde.

Et déjà pour voguer abandonnoit le bord, 195

Quand l'aguet d'un pirate arrêta leur voyage ;

Mais leur sort fut si bon, que d'un même naufrage

Ils se virent sous l'onde, et se virent au port.

« Ce furent de beaux lis, qui mieux que la nature Mêlant à leur blancheur l'incarnate peinture a ou

180. Var. (Ey Fy L) : Me pourroit garantir. 196. t*ttgu€tf remboaoadc.

la POÉSIES, 111.

Que tira de leur sein le couteau criminel, Devant que d'un hiver la tempête et Forage A leur teint délicat pussent faire dommage, S'en allèrent fleurir au printemps étemel.

« Ces enfants bienheureux (créatures parfaites, s o 5

Sans rimperfection de leurs bouches muettes)

Ayant Dieu dans le cœur ne le purent louer,

Mais leur sang leur en fut un témoin véritable ;

Et moi pouvant parler, j'ai parlé, misérable,

Pour lui faire vergogne, et le désavouer.

9 lO

« Le peu qu'ils ont vécu leur fut grand avantage,

Et le trop que je vis ne me fait que dommage.

Cruelle occasion du souci qui me nuit!

Quand j'avois de ma foi l'innocence première.

Si la nuit de la mort m'eût privé de lumière, ^ a i 5

Je n'aurois pas la peur d'une immortelle nuit.

« Ce fut en ce troupeau que venant à la guerre

Pour combattre Fenfer, et défendre la terre.

Le Sauveur inconnu sa grandeur abaissa ;

Par eux il commença la première mêlée, ^%o

Et furent eux aussi que la rage aveuglée

Du contraire parti les premiers offensa.

« Qui voudra se vanter avec eux se compare.

D'avoir reçu la mort par un glaive barbare ,

Et d'être allé soi-même au martyre s'offrir; aas

L'honneur leur appartient d'avoir ouvert la porte

A quiconque osera d'une âme belle et forte

Pour vivre dans le ciel en la terre mourir.

ii6. Vah. (édit. de i63i) : D'une étemelle nnit.

POÉSIES, III. i3

« O désirable fin de leurs peines passées!

Leurs pieds qui n ont jamais les ordures pressées, a 3o

Un superbe plancher des étoiles se font;

Leur salaire payé les services précède,

Premier que d'avoir mal ils trouvent le remède,

Et devant le combat ont les palmes au front,

«t Que d'applaudissements, de rumeur, et de presses, «35 Que de feux, que de jeux, que de traits de caresses. Quand là-haut en ce point on les vit arriver ! Et quel plaisir encore à leur courage tendre. Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre , Et pour leur faire honneur les Anges se lever! 340

« Et vous, femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses. De ces jeunes amours les mères amoureuses, Que &ites-vous pour eux, si vous les regrettez? Vous âchez leur repos, et vous rendez coupables, Ou de n'estimer pas leurs trépas honorables, a 4 5

Ou de porter envie à leurs félicités.

« Le soir fut avancé de leurs belles journées;

Mais qu'eussent-ils gagné par un siècle d'années?

Ou que leur advint-il en ce vite départ,

Que laisser promptement une basse demeure, « 5 o

Qui n'a rien que du mal, pour avoir de bonne heure

Aux plaisirs étemels une étemelle part?

« Si vos yeux pénétrant jusqu'aux choses futures Vous pouvoient enseigner lem's belles aventures, Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs, a 5 5 Que vous ne voudriez pas pour l'empire du monde

aS5. rouvriez, en deux syllabes.

i4 POÉSIES, III.

ITavoir eu dans le sein la racine féconde D*où naquit entre nous ce miracle de fleurs.

« Mais moi, puisque les lois me défendent Feutrage Qu'entre tant de langueurs me commande la rage, 960 Et qu'il ne faut soi-même éteindre son flambeau; Que m'est-il demeuré pour conseil et pour armes, Que d'écouler ma vie en un fleuve de larmes, Et la chassant de moi l'envoyer au tombeau?

« Je sais bien que ma langue ayant commis l'offense, s 6 s

Mon cœur incontinent en a fait pénitence.

Mais quoi ? si peu de cas ne me rend satisfait.

Mon regret est si grand, et ma faute si grande.

Qu'une mer étemelle à mes yeux je demande

Pour plem-er à jamais le péché que j'ai fiiit. » 970

Pendant que le chétif en ce point se lamente ,

S'arrache les cheveux, se bat et se tourmente,

En tant d'extrémités cruellement réduit,

n chemine toujours, mais rêvant à sa peine.

Sans donner à ses pas une règle certaine, a 7 5

n erre vagabond où le pied le conduit.

 la fin égaré (car la nuit qui le trouble

Par les eaux de ses pleurs son ombrage redouble) ,

Soit un cas d'aventure, ou que Dieu Tait permis,

U arrive au jardin, où la bouche du traître , s s o

Profanant d'un baiser la bouche de son maître.

Pour en priver les bons aux méchants l'a remis.

Comme un homme dolent, que le glaive contraire

A privé de son fils et du titre de père.

Plaignant deçà delà son malheur advenu, a 8 5

POÉSIES, III. i5

S'il arrive en la place où s'est fiiit le dommage, L'ennui renouvelé plus rudement Foutrage En voyant le sujet à ses yeux revenu.

Le vieillard , qui n'attend une telle rencontre.

Sitôt qu'au dépourvu sa fortune lui montre 990

Le lieu qui (ut témoin d'un si lâche méfait,

De nouvelles fureurs se déchire et s'entame,

Et de tous les pensers qui travaillent son âme

L'extrême cruauté plus cruelle se fait.

Toutefois il n'a rien qu'une tristesse peinte , 995

Ses ennuis sont des jeux, son angoisse une feinte ,

Son malheur un bonheur , et ses larmes un ris ,

Au prix de ce qu'il sent quand sa vue abaissée

Remarque les endroits où la terre pressée

A des pieds du Sauveur les vestiges écrits. 3oo

C'est alors que ses cris en tonnerre s'éclatent. Ses soupirs se font vents qui les chênes combattent , Et ses pleurs, qui tantôt descendoient mollement, Ressemblent un torrent qui des hautes montagnes Ravageant et noyant les voisines campagnes, 3o5

Veut que tout l'univers ne soit qu'un élément.

U y fiche ses yeux, il les baigne, il les baise,

Il se couche dessus, et seroit â son aise ,

S'il pouvoit avec eux à jamais s'attacher.

11 demeure muet du respect qu'il leur porte ; 3 1 o

Mais enfin la douleur se rendant la plus forte,

Loi fait encore un coup une plainte arracher.

3oi. Vab. (E, F, L) : En tomnerret édiatent.

i6 POÉSIES, III.

« Pas adorés de moiy quand par aocoutiunance

Je n'aurois comme j'ai de vous la connoissanoe ,

Tant de perfections vous découvrent assez ; 3 1 s

Vous avez une odeur des pai*fums d'Assyrie,

Les autres ne Tont pas, et la terre flétrie

Est belle seulement où vous êtes passés.

« Beaux pas de ces seuls pieds que les astres connoissent, Gomme ores à mes yeux vos marques apparoissent ! 3 1 o Telle autrefois de vous la merveille me prit, Quand déjà demi-clos sous la vague profonde , Vous ayant appelés, vous affermîtes Tonde, Et m'assurant les pieds m'étonnàtes Tesprit.

« Mais, ô de tant de biens indigne récompense ! 3^5

O dessus les sablons inutile semence !

Une peur , ô Seigneur ! m'a séparé de toi ; Et d'une âme semblable à la mienne parjure , Tous ceux qui furent tiens, s'ils ne t'ont fait injure, Ont laissé ta présence, et t'ont manqué de foi. 33o

« De douze, deux fois cinq étonnés de courage,

Par une lâche fuite évitèrent l'orage,

Et tournèrent le dos quand tu fus assailli ;

L'autre qui fut gagné d'une sale avarice,

Fit un prix de ta vie à l'injuste supplice, 335

Et l'autre en te niant plus que tous a failli*

« C'est chose à mon esprit impossible à comprendre,

Et nul autre que toi ne me la peut apprendre,

Ciomme a pu ta bonté nos outrages souffrir.

Et qu'attend plus de nous ta longue patience, 340

Sinon qu'à l'homme ingrat la seule conscience

Doive éti*e le couteau qui le fasse mourir?

POÉSIES, llh 17

« Toutefois tu sais tout, tu connois qui nous sommes, Tu vois quelle inconstance accompagne les hommes, Faciles à fléchir quand il faut endurer. 34 S

Si j'ai fait comme un homme en faisant une offense, Tu feras 6<Hmne Dieu d'en laisser la vengeance, Et m^ôter un sujet de me désespérer.

« Au moins si les regrets de ma faute avenue

Mont de ton amitié quelque part retenue, 35 a

Pendant que je me trouve au milieu de tes pas.

Désireux de Thonneur d'une si belle tombe,

Afin qu*en autre part ma dépouille ne tombe^

Puisque ma fin est prés, ne la recule pas. »

En ces propos mourants ses complaintes se meurent, 3 5 5

Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent,

Pour le faire en langueur à jamais consumer.

Tandis la nuit s'en va, ses lumières s'éteignent.

Et déjà devant lui les campagnes se peignent

Du safran que le jour apporte de la mer. 3 60

L'Aurore d'une main, en sortant de ses portes,

Tient un vase de fleurs languissantes et mortes.

Elle verse de l'autre une cruche de pleurs.

Et d'un voile tissu de vapeur et d'orage.

Couvrant ses cheveux d'or, découvre en son visage 365

Tout ce qu'une ftme sent de cruelles douleurs.

Le soleil qui dédaigne une telle carrière, Puisqu'il faut qu'il déloge , éloigne sa barrière ; Mais conune un criminel qui chemine au trépas, Montrant que dans le cœur ce voyage le fâche, 370

II marche lentement, et désire qu'on sache Que si ce n'étoit force il ne le feroit pas.

Malhembr. I a

i8 POÉSIES, III.

Ses yeux par un dépit en ce monde regardent;

Ses chevaux tantôt vont, et tantôt se retardent ,

Eux-mêmes ignorants de la course qu*ils font; 3^5

Sa lumière pâlit, sa couronne se cache;

Aussi n'en veut-il pas , cependant qu'on attache

A celui qui la fait des épines au front.

Au point accoutumé les oiseaux qui sommeillent , Apprêtés à chanter dans les bois se réveillent; 3So

Mais voyant ce matin des autres différent , Remplis d'étonnement ils ne daignent paroitre, Et font, à qui les voit, ouvertement connottre De leur peme secrète un regret apparent.

Le jour est déjà grand , et la honte plus claire 385

De Fapôtre ennuyé l'avertit de se taire;

Sa parole se lasse, et le quitte au besoin;

Il voit de tous côtés qu'il n'est vu de personne ,

Toutefois le remords que son âme lui donne

Témoigne asvsez le mal qui n^a poiut de témoin. 390

Aussi l'homme qui porte une âme belle et haute ,

Quand seul en une part il a fait une faute ,

S'il n'a de jugement son esprit dépourvu ,

Il rougit de lui-même, et combien qu'il ne sente

Rien que le ciel présent et la terre présente , 39^

Pense qu'en se voyant tout le monde l'a vu.

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