‹ Œuvres de Malherbe (volume 5)Chapitre 104 sur 268 · AUX OMBRES DE DAMON · texte numérisé non relu

AUX OMBRES DE DAMON

Suivant Ménage, qui le tenait de Racan, Malherbe auraii composé cette pièce en Provence, c'est-à-dire avant le mois d'aoïit de Tannée i6o5. Elle n*est point terminée; aussi n*a-t-elle été imprimée que dans Tédition de i63o.

L'Orne comme autrefois nous reverroit encore , Ravis de ces pensers que le vulgaire ignore , Égarer à l'écart nos pas et nos discours ; Et couchés sur les fleurs conune étoiles semées , Rendre en si doux ébat les heures consmnées , 6

Que les soleils nous seroient courts.

Biais , ô loi rigoureuse à la race des hommes, C'est un point arrêté , que tout ce que nous sommes , Issus de pères rois et de pères bergers , La Parque également sous la tombe nous serre, i o

Et les mieux établis au repos de la terre , N'y sont qu'hôtes et passagers.

Tout ce que la grandeur a de vains équipages , D'habillements de pourpre , et de suite de pages , Quand le terme est échu n'allonge point nos jours; 1 5 Il faut aller tout nus où le Destin commande ; Et de toutes douleurs , la douleur la plus gi^ande C'est qu'il faut laisser nos amours.

Amours qui la plupart infidèles et feintes , Font gloire de manquer à nos cendres éteintes , 9 o

Et qui plus que Thonneur estimant le plaisir, Sous le masque trompeur de leurs visages blêmes, Acte digne du foudre ! en nos obsèques mêmes Conçoivent de nouveaux désirs.

Elles savent assez alléguer Artémise , % 5

Disputer du devoir et de la foi promise ;

Mais tout ce beau langage est de si peu d'effet ,

Qu'à peine en leur grand nombre une seule se ti'euve

De qui la foi survive , et qui fasse la preuve

Que ta Carinice te fait. 3o

Depuis que tu n'es plus , la campagne déserte A dessous deux hivers perdu sa robe verte , Et deux fois le printemps l'a repeinte de fleurs , Sans que d'aucuns discours sa douleur se console, Et que ni la raison, ni le temps qui s'envole, 35

Puisse faire tarir ses pleurs.

Le silence des nuits , l'horreur des cimetières , De son contentement sont les seules matières ; Tout ce qui plaît déplaît à son triste penser; Et si tous ses appas sont encore en sa face, 40

C'est que l'amour y loge, et que rien qu'elle fasse N'est capable de l'en chasser.

Mais quoi? c'est un chef-d'œuvre où tout mérite abonde,

a3, a4' Ovide a dit {j4rs «m., III, 43 1) :

Funere saepe TÛri vir quaBritur.

6o^ POÉSIES, XIV.

Un siiracle du ciel , une peiie du monde , Vn espnt adorable à tous autres esprits; 45

Et nous somiAes ingrats d'une telle aventure , Si nous ne confessons que jamais la nature N*a rien fait de semblable prix.

J*ai YU maintes beautés à la cour adorées, Qui des vœux des amants à Tenvi désirées , 5 o

Aux plus audacieux ôtoient la liberté ; Biais de les approcher d'une chose si rare , C'est vouloir que la rose au pavot se compare , Et le nuage à la clarté.

Celle à qui dans mes vers , sous le nom de Nérée , 5 5

J'allois bâtir un temple étemel en durée ,

Si la déloyauté ne Tavoit abattu,

Lui peut bien ressembler du front ou de la joue.

Biais quoi ! puisqu'à 'ma honte il faut que je l'avoue.

Elle n'a rien de sa vertu. 60

L'âme de cette ingrate est une ftme de cire, Blatière à toute forme, incapable d'élire. Changeant de passion aussitôt que d'objet ; Et de la vouloir vaincre avecque des services , Après qu'on a tout fait, on trouve que ses vices 65

Sont de l'essence du sujet.

Souvent de tes conseils la prudence fidèle Bl'avoit sollicité de me séparer d'elle , Et de m'assujettir à de meilleures lois ;

5S. t Je me touYiens d*aToir ou! dire, rapporte Ménage, mais je ne me souviens point à qui, que cette Nérée étoit une dame de Pro- Tcnoe qui aroit nom Renée. » Nérée est en effet Tanagramme de Renée.

POÉSIES, XIV. 6i

Mais l'aise de la voir avoit tant de puissance , 7 o

Que cet ombrage faux m'ôtoit la connoissance Du vrai bien où tu m'appelois.

Enfin après quatre ans une juste colère ,

Que le flux de ma peine a trouvé son reflux; Mes sens qu'elle aveugloit ont connu leur offense, 75 Je les en ai purgés , et leur ai fait défense De me la ramentevoir plus.

La femme est une mer aux naufrages fatale ; Rien ne peut aplanir son humeur inégale ; Ses flammes d'aujourd'hui seront glaces demain ; 80

Et s'il s'en rencontre une à qui cela n'avienne Fais compte, cher esprit, qu'elle a conune la tienne Quelque chose de plus qu'humain.

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