‹ Œuvres de Malherbe (volume 5)Chapitre 225 sur 268 · I. Vab. (édit. de i()3o) : Pour l'obscurcir · texte numérisé non relu

I. Vab. (édit. de i()3o) : Pour l'obscurcir

portable , c^est sans cloute dans les ouvrages, soit de vers , soit de prose, de quelque savante roain qu'ils puissent sortir. Les arts les plus mécaniques sont traités avec plus d^honneur ; car ceux qui lea ignorent ne se mêlent pas d'en juger, ou ils suivent le sentiment des autres qui les entendent. Au contraire, en matière de livres, le plus impertinent est le plus hardi critique ; le lecteur ne se fait point prier pour dire son avis ; il condamne, il approuve, il se moque, il admire, non pas ce qui est de meilleur, mais ce qui se trouve de plus proportionné à la foiblesse de son jugement, ou à l'extravagance de son goût. C'est pourquoi je ne m'étonne pas si beaucoup d'excellents hommes aiment mieux paroître oisifs , que de s'exposer à une censure si barbare et se mettre au hasard de déplaire à mille stupides, pour contenter un honnête homme. Car comme il n'y a point de lieu si saint où les impies ne commettent point de sacrilèges*, il ne faut pas s'imaginer qu'il se trouve de si excellentes productions d'esprit, qu'elles puissent se sauver des atteintes de la calomnie et de l'ignorance. On trouble tous les jours les cendres de ces illustres anciens, sans qui les sciences se fussent perdues aussi bien que les États * dans lesquels ils ont vécu. Et si ces exemples paroissent trop éloignés, Malherbe, tout parfait qu'il puisse être, ne court-il pas la même fortune? Quelqu'un doit-il trouver étrange aujourd'hui d'avoir des envieux, puisque cet homme admirable a des persécuteurs? Toutes les oreilles qui ne sont point barbares, sont charmées par la douceur de ses vers. Ce je ne sais quoi qui se trouve sur le visage des belles femmes, que l'on voit et que l'on ne peut exprimer, se rencontre dans toutes ses périodes , que les Muses ont, ce semble, elles-mêmes mesurées. Néanmoins devant combien de juges n'est-il point condamné? et quel petit rimailleur ne croit en conscience qu'il écrit beaucoup plus noblement que lui ? Les plus excellents poètes de l'antiquité ont eu des rivaux, qui n*ont pu supporter leur lumière; et leur parti, qui étoit le plus juste, n'a pas toujours été le plus fort. Mais la postérité leur a bientôt rendu la justice qu'ils n'avoient pu

I. Var. (édit. de i63o) : Où les impies ne commettent des sacrilèges.

a. Var. (édit. de i63o) : Les empires....

obtenir de Fingratitude de leur siècle. Sortant de la vie, ils sont entrés dans le temple de la gloire , où personne n*a plus osé leur disputer la place dont ils étoient dignes, et où leurs ennemis mêmes sont venus quelquefois les adorer. Je veux croire que Malherbe ayant souffert une semblable persécution, recevra une même couronne. Toutefois, quand cela ne seroit pas, quand la cruauté de ses censeurs iroit jusques à violer son sépulcre , il me semble que je ferois tort à son grand courage, et que ses mânes m'accuseroient de l'avoir trahi, si je le voulois justiGer devant ceux qu'il n'eût jamais reconnus pour accusateurs dignes de lui , tant s'en faut qu'il les voulût avouer pour ses juges. Le grand Scipion , qui contraignit la fortune d'abandonner Annibal pour se mettre de son parti, se voyant accusé d'avoir volé les trésors du roi Antiochus, comparut à l'assignation que les tribuns lui avoient fait donner. Mais au lieu de se purger d'un crime si dangereux , il fit souvenir le peuple romain que le même jour il avoit gagné une bataille contre les Carthaginois, et pria chacun de le suivre dans le temple où il alloit rendre grâces aux Dieux , estimant que son innocence étoit assez forte toute seule, et le mérite de ses actions assez connu, pour se moquer de la calomnie. Je veux imiter le procédé généreux de ce grand homme , et sans m'amuser à rendre raison de toutes les choses que Ton blâme dans notre auteur, proposer seulement ce que contiennent ses œuvres, découvrir la conduite qu'il a observée , et élever ma voix pour faire ouïr -à tout le monde ces légitimes éloges.

Malherbe, l'honneur de son siècle, les délices des rois, l'amour des Muses et Tnn de leurs plus accomplis chefs-d'œuvre, est l'auteur de ce volume. Retirez-vous, profanes: chaque ligne est sacrée; vous n'y pouvez porter la main, sans commettre, un sacrilège. Orgueilleux esprits, qui ne laissez jamab votre humeur critique, si ce n'est pour lire les ouvrages de votre façon, changez vos injures en louanges ; et si vous ne l'honorez pas assez pour consacrer des temples à sa mémoire , au moins respectez ceux que les autres entreprennent de lui bâtir, et ne les empêchez point d'y travailler.

Je ne crois pas que la comparaison de ce grand capitaine , dont je me suis servi, puisse être trouvée mauvaise ; car il me

semble qu'il ne faut faire guère de différence entre ceux qui gagnent les victoires , et ceux qui savent Part d*en rendre la mémoire étemelle. Homère n'est pas moins honoré parmi nous qu'Achille ou qu Hector, et personne n'a trouvé mauvais jusques ici que la fable ait mis Orphée dans le vaisseau dot Argonautes. Les poètes portent une couronne de laurier aussi bien que les conquérants*, et ils ont cet avantage pardessus eux , qu'ils ne sont point obligés de la quitter quand la cérémonie de leur triomphe est passée. J'aurois beaucoup de choses à dire sur cette agréable matière, s'il n'étoit plus à propos de traiter du principal sujet de mon discours , où je garderai l'ordre selon lequel on a disposé les matières de ce ▼olume*.

n y a beaucoup de personnes qui croient que la traduction est indigne d'un homme courageux, et que comme cet ancien philosophe ne permettoit d'aller prendre de Teau chez son voisin, qu'après avoir fouillé sa terre jusques à l'argile , un esprit ne doit s'adonner à expliquer les autres, que lorsqu'il se reconnoît incapable de produire quelque chose de lui-même. Mais je ne saurois être de cet avis. Au contraire, il me semble que pour réussir en la version d'un excellent auteur, il ne faut guère moins de doctrine , de jugement , et d'éloquence , que dans les ouvrages d'invention. Malherbe, au pis aller, a les plus honnêtes gens de l'antiquité pour compagnons de sa foiblesse, si c'est en témoigner que de s'amuser à traduire; et je m'assure qu'il aime mieux être au rang de ces coupables, que parmi les innocents qui le reprennent. La plupart des comédies de Plante et de Térence , dans lesquelles on trouve toutes les richesses et les beautés de la langue latine , sont de pures traductions grecques ; et Cicéron , ce grand génie de Téloquence, après lequel il me semble que Ton pourroit faillir impunément, n'a pas cru cette occupation ou inutile , ou indigne de son divin esprit , ayant fait les livres de Platon , de Xénophon , et d'Aratus, romains, qui sont de trop longue haleine pour s'imaginer qu'il n'en attendoit pas de la gloire. Après lui, Mes-

1. Godeau s'est souvenu ici des vers de Charles IX à Ronsard. 3. Dans rédition de i63o, les matières sont ainsi rangées: Traité dtt bienfaits; le XX XIII' livre de Tite^IÀve , les Lettres et les Poésies,

sala s'occupa au même travail, et quelque délicate que fût l'oraison d'Hypéride pour cette fameuse courtisane Phryné, il fit avouer par les grâces de sa version que la copie n'étoit pas moins excellente que Toriginal. De siècle en siècle il s'est trouvé des hommes qui ne pouvant être riches tout seuls , ont fait part des trésors qu'ils avoient découverts dans Athènes, ou dans Rome, à ceux auxquels les affaires, Fâge, ouïes maladies ne permettoient pas d'aller puiser les sciences jusque dans leurs sources. Que si l'intention des interprètes, qui n'ont pas heureusement réussi en ce dessein, mérite quelque louange, comme sans doute elle en est digne, quel assez grand honneur pouvonsnous rendre aux autres, lesquels , comme s'ils étoient animés de l'esprit de ceux qu'ils nous expliquent, ne leur dérobent rien de leurs beautés, et les font parler aussi agréablement que s'ils n'avoient jamais respiré un autre air que celui du Louvre ? Le médecin qui découvre la vertu de quelque simple inconnu * auparavant est quasi adoré, et on ne fera pas de compte de celui qui renonce à ses plaisirs , néglige le soin de sa santé, oublie ses affaires, et met son esprit à la torture , pour enseigner l'obéissance aux sujets, la modestie aux souverains , et à tous Fart de vivre heureusement, par la bouche de ces hommes divins du temps passé, dans lesquels la nature a fait tous les efforts dont il semble qu'elle soit capable ? Il n'y a que les ignorants qui se puissent imaginer que ce travail n'est aucunement pénible. Car comme chaque langue a ses délicatesses particulières , et chaque esprit son caractère différent , ou à raison du climat, ou à cause de l'inégale disposition des organes qui lui servent en ses opérations , ou par la diversité de la nourriture et de l'institution , il est besoin d'une haute suffisance, et d'une longue méditation, pour empêcher cju'un auteur ne paroisse ridicule sous des habits qu'il n'a pas accoutumé de porter. Mais s'il y eut jamais quelque notable diversité dans la façon d'écrire, elle se trouve sans doute entre la nôtre et celle des Latins, qui n'ont garde d*étre si scrupuleux que nous, soit à éviter la répétition des mots , soit dans le rapport des comparaisons, dans l'observation de la suite, et l'usage des

I. Godeau a fait simple du féminin : c Quelque simple inconnue.... >

Mai^hkabb. I a 4

métaphores. Leurs oreilles souffrent un style serré, et quelquefob rompu, ce qui nous seroit insupportable. Ils ont des façons de parler ou naturelles, ou imitées du grec, qu'un traducteur ne peut rendre sans faire un grand tour de paroles, et |>ar conséquent sans affoiblir les pensées, dont la subtilité est sonvent' renfermée dans les mots, s'il ne se consulte longtemps soi-même, et n'entend leur langue aussi parfaitement que la sienne. C'est pourquoi son principal dessein doit être de rendre le sens avec une exacte fidélité*, et ce seroit quelquefois une faute de jugement trés-signalée que de s'amuser à la forme de rélocution , chaque nation ayant ses goûts différents pour les grâces du style', et ce qui excite l'admiration en un endroit, courant fortune de n*étre pas souffert en un autre. 11 ne faut point en chercher de preuves plus éloignées que Sénèque. On peut l'appeler le plus illustre martyr que la philosophie ait jamais en, et il semble que cet esprit qui faisoit souffrir aux premiers chrétiens la cruauté des flammes et des tortures avec moins d'émotion que n'en avoient leurs juges à les regarder, est celui qui prononce par sa bouche ces courageuses exhortations à l'amour de la vertu, et au mépris de la mort. Il n*y a point de passion si véhémente que son entretien ne modère, de tristesse qu'il n'adoucisse, et de doutes dont il ne donne la résolution. Mais il faut avouer après cet éloge, que sa diction se sent beaucoup des vices de son siècle, où négligeant Tancienne pureté de la langue, on s'étoit jeté sur les pointes ; qu'il a fort peu de soin du nombre des périodes dans la plupart de ses livres, et qu'elles sont bien souvent détachées ; ce que j'attribue à cette grande fertilité d'esprit qui lui fournissoit incessamment de nouvelles matières, et à la sévérité de cette vertu dont il faisoit profession, qui ne lui permettoit pas, à son avis, de s'arrêter avec tant de scrupule aux règles des orateurs.

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