S'en donner la licence
Lxxxvi VIE DE MALHERBE
Le troisième étoit dans les choses que par un long travail il mettoit en leur perfection , où sans doute il s^élevoit beaucoup au-dessus de tous les écrivains de son temps.
Ces trois divers styles se peuvent remarquer en ses lettres familières à Racan et à ses autres amis» pour le premier ; pour le second , en ses lettres d'amour, qui n'ont jamais été fort estimées ; et pour le troisième, en la Consolation à la princesse de Conti^ qui est presque le seul ouvrage de prose qu'il ait achevé.
Il se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre en la prose, et disoit que de faire des périodes nombreuses c'étoit faire des vers en prose. Cela a fait croire à quelques-uns que les É pitres de Sénèque n'étoient point de lui, parce que les périodes en sont un peu nombreuses.
Celle pour qui il a fait des vers sous le nom de Caliste étoit la vicomtesse d'Auchy, dont le bel esprit a paru jusques à sa mort; et sa Rodanthe étoit Mme la marquise de Rambouillet^ Voici la raison pourquoi il lui donna ce nom-là :
Un jour ils s'entretenoient Racan et lui de leurs amours qui n'étoient qu'amours honnêtes, c'est-à-dire du dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour être le sujet de leurs vers.
M. de Malherbe lui nomma Mme de Rambouillet, et Racan Mme de Termes, qui étoit alors veuve*. Il se trouva que toutes deux avoient nom Catherine y savoir : la première, que M. de Malherbe avoit choisie, Catherine de Vivonne; et celle de Racan, Catherine Chabot. Le plaisir que prit M. de Malherbe en cette conversation lui fit promettre d*en faire une Églogue, ou entretien de bergers, sous les noms de Mélihée pour lui et Arcas pour Racan, et je me suis étonné qu'il ne s'en est trouvé quelque commencement dans ses manuscrits, car je lui en ai oui réciter près de quarante vers.
Prévoyant donc que ce même nom de Catherine ^ servant pour tous deux, feroit de la confusion dans cette Églogue quMI se promettoit de faire, il passa tout le reste de l'après-dînée, avec Racan, à chercher des anagrammes sur ce nom qui eussent
I . Pour la vicomteftse d'Auchy, voyez pièce xxix. — Mme de Rambouillet, la célèhre marquise dont il est tant question dans Tailemaut. 3. Elle ne le devint qu'en 163 1.
PAR RACAN. Lxxxvii
de la douceur pour mettre dans les vers; ils n'en trouvèrent que trois : Àrthénice^ Éracinthe et Carinthée, Le premier fut jugé le plus beau ; mais Racan s'en étant servi dans sa pastorale, qu'il Rt incontinent après, M. de Malherbe méprisa les deux autres, et prit Rodanthe, ne se souciant plus d*en prendre qui fussent anagrammes de Catherine.
M. de Malherbe étoit alors marié et fort avancé en âge; c'est pourquoi son amour ne produisit que quelques vers, entre antres ceux qui commencent :
Chère beauté, que mon âme ravie, etc. ',
et ces autres que Roisset mit en air :
Ils s*en vont, ces rois de ma vie*.
Il 6t aussi quelques lettres sur le même nom de Rodanthe ; mais Racan , qui avoit trente-quatre ans moins que lui , et qui étoit alors garçon , Mme de Termes étant d'ailleurs veuve , il se trouva engagé à changer son amour poétique en une véritable et légitime, et fit quelques voyages en Rourgogne pour cet effet. C'est ce qui donna lieu à M. de Malherbe de lui écrire une lettre, où il y a des vers, pour le divertir de cette passion, sur ce qu'il avoit appris que Mme de Termes se laissoit cajoler par M. Vignier, qui Ta épousée depuis; et quand il sut que Racan étoit résolu de se marier en son pays, il le manda aussitôt à Mme de Termes, en une lettre qui est imprimée'.
Il disoit, quand on lui parloit de Tenfer et du paradis : « J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. »
Il mourut à Paris , comme nous avons dit ci-devant , vers la fin du siège de la Rochelle, où Racan commandait la compagnie de M. d'Effiat, ce qui fut cause qu'il n'assista point à sa mort et qu'il n'en a su que ce qu'il en a ouï dire à M. de Porchères d'Arbaud*. Il ne lui a point celé que pendant sa maladie