X LEXIQUE DE MALHERBE
s'applique bien mieux encore à la poësie. De Ronsard, de du Bellay, de des Portes même, au poète de Henri IV, de Marie de Mëdicis, de Louis XUI, l'intervalle est immense : ce sont eux bien plutôt que nous, eux ses contemporains plus ou moins, qui, pour la langue, sembleraient placés, si nous ignorions les vraies dates, à deux ou trois siècles de lui^ à ne prendre toujours, bien entendu, que ses œuvres à son gré narfaites et le plus haut point où U est parvenu.
Rien, si je ne me trompe, n'est plus propre que cette mesure si di£rérente de la distance qui le sépare soit de ses prédécesseurs immédiats soit de ses lointains successeurs, à montrer d'un côté combien fut décisif pour notre idiome le temps où il vécut et agit, de l'autre à confirmer et mettre dans tout son jour la durable puissance de la réforme à laquelle il eut une si grande part, la part principale. Pour durer ainsi, adoptée rapidement de tous et faisant loi, pour pénétrer si profondément la langue et les lettres françaises, U fallait, on en conviendra, qu'elle fût bien, à ce moment, dans le vœu de cette langue et de ces lettres, qu'elle fût une simple impulsion sur la pente où elles étaient placées, où elles ne demandaient qu'à glisser. U n'y a point de génie assez fort pour faire violence, avec une permanente efficacité, à la nature des choses; et d'ailleurs Malherbe n'était pas de taille assurément à faire remonter le fleuve contre son cours.
Nous avons dit que, dans la prose de Malherbe, il y avait plus d'archaïsmes, c'est-à-dire de mots et de tours vieillis, que dans les vers qu'il a écrits la réforme une fois faite et arrêtée dans son esprit et passée de là dans sa pratique. Pour les mots pris isolément, ce qui, dans cette prose, distingue, de la manière la plus frappante, mais non point à chaque pas, de loin en loin seulement, sa langue de la nôtre, c'est un très-petit nombre de termes primitifs, un nombre plus grand de dérivés et de composés qui sont soitis d'usage : pour ne citer que quelques exemples, des primitifs, tels que ahaner^ hube^ caïUe, chaloir^ ckevir^ cuider, ord, souloir^ sua^ der^ etc. , etc. ; des dérivés , comme affranchement , arrêtemeni , brillement^ bréilemeni, coulement^ languissement, arréteur^ bouffon^ neur^ amoureaux^ parleriez enrageriez oisonnerie, parvité^ oubliance, caustange, cruchéej plébé^ querelleux^ contumélieux , i>ergogneux ^ célébrMe^ contemptible^ brigander^ brigandeur^ etc., etc.; des com- |x>sés comme apolironnir, cancréer^ dé fouir ^ détrancher ^ déi^ouloir^
I. Ost ce qu'on sentait bien dès le milieu du dix-septième siècle. Racine, en i656, applique a Ronsard et à du Bartas ce que Quintilien (livre X, chapitre i) dit du viel Ennins, qu'il compare à ces bois sacré* dont les chÀies antiques sont religieusement respectables plutôt qup beaux. Voyez le Racine de M. Mesnard, tome VI, p. 337.