‹ Œuvres de MarmontelChapitre 10 sur 34 · L'ÉCOLE DES PÈRES · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES PÈRES

Volny étant venu voir Lucie, elle engagea son amie à Taccomf^aer au parloir. Ah! ma sœur , que de charmes ! s'écria le jeune ii. Mais on n'est pas de cette beauté. Quels traits ! quelle taille ! pels jeux! Vous au couvent, mademoiselle ! c'est un larcin , une trahison. Je l'avais bien prévu , dit Lucie, qiie tu serais enchanté; ihhien! son âme est mille fois plus belle. — Ma sœur, elle a le regard de la marquise d'Alcine, à qui je donnai hier la main au lortirde l'opéra. L'on vante la taille de la comtesse deFlavei , ches qui je dois souper ce soir ; mais il n'y a pas de comparaison avec la taille de mademoiselle; et, quoique ami intime de la jeune madame de Blane, qui passe pour la beauté du jour, je parie mille contre un que ton amie l'éclipsera en paraissant dans le monde.

Tandis que Yolnj parlait ainsi , Angélique le regardait avec les jeux de la pitié. Monsieur, lui dit-etîe, vous ne vous doutes pas que vos éloges sont des insultes. Eh bien ! sachez que le premier sentiment quç doit inspirer une honnête lemme , c'est la crainte de blesser sa modestie ; et qu'il n'est permis de louer sans ménagenient que des personnes sans pudeur. Il est desmouvemens àe sarprise dont on n'est pas le maître , reprit Volny un peu inter* dit. —Quand le respect les accompagne , il les empêche d'éclater. Mais je vois que j'afflige mon amie , en paraissant offensée de f otre début avec moi : je vais la consoler , et vous mettre à votre aise. Belle ou non , je fais si peu de cas d'un d<m avec lequel on est souvent trës|;-méprisable , que je vous permets d'en dire devant moi tout ce qu'il vous plaira : je n'aurai pas la vanité de rou* gir de vos éloges. Il faut être , dit Yolny , bien accoutumée k être belle , et bien au-dessus de cet avantage , pour en parler si négligemment. Pour moi , je ne puis me persuader que la beauté KÂt si peu de chose ; mais puisque vous recevez si mal les hommages qu'on lui rend , il faut l'adorer en silence. Dès ce nioment, il ae parla plus que de lui*même , de ses chevaux , de ses amis , de ses soupers , et de ses aventures. Lucie , qui avait les yeux sur Aagëlique , voyait avec doulear que tout cela faisait tort à Volny. Cest bien dommage , dit Angélique lorsqu'il se (a% retiré , c^est bien dommage qu'on l'ait gâté de si bonne heure ! Avoue cependant , dit Lucie , qu'il est pétri de grâces. — Et de ridicules , ma àkm amie. — Il s'en corrigera. — Non ; car cela réussit à son âge; et l'on n'est pas disposé k se corriger d'un défaut qui plaît. ^Mais il t'a vue, il t'aimera ; et s'il t'aime , il deviendra sage. — Tu ne doutes pas que je ne le désire ; mais je suis bien loin de Tespércr.

Vohiy n'hésita point à croire qu'il avait eu un succès complet. Ma sœur avait raison , dit-il , son amie est belle ; un pep singulière ; mais son caractère n'en est que plus piquant. Ce qui lui

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manque , c'est la naissance : ma mère veut que j'épouse une (ille de qualité. Voyons-la toujours. Gîla ne ressemble à rien de ce ^ue nous avons dans le monde ; et il y a du moins de quoi s'amuser. Il alla donc revoir sa soeur , et avec elle il revit Angélique. Ou t ai-]e lait, dit-il à Lucie, pour avoir troublé mon repos? J'étaii si tranquille ! je m'amusais si bien avant que d'avoir vu ta dange^ reuse amie . Ah ! mademoiselle , que le monde est insipide , c* que ses amusemens sont froids pour un cœur occupé de vous ! Qui m'eût dit que je serais jaloux de ma sœur ? Répandu dans les sociétés les plus brillantes , sollicité par tous les plaisirs , qui le croirait? oui , je voudrais être à sa place. Elle vous voit sans cesse , vous dit qu'elle vous aime , vous entend dire que vous Faimei. — Tu as raison d'envier mon bonheur ; mais , Volny , si tu voulais , k tien serait encore plus digne d'envie. (A ces mots , Angélique rougit. >

— O ciel ! ma sœur, que viens-je d'entendre?— J'en ai trop dit.

— Non, ma chëre Lucie: dans les sentimens honnêtes, il n'y 2 rien à dissimuler: Votre sœur désire , monsieur , que le ciel nou9 ait destinés l'un à l'autre ; et je ne puis que lui en savoir gré. Je vous dirai plus : je me flatte d'être née pour rendre heureux un homme de bien ; et rien n'empêche que , par vos mœurs , vous ne soyez tel que mon époux doit être : vous n'avez , pour y réussir ^ qu'à ressembler à votre sœur. — S'il ne tient qu'à cela , je suis heureux ; car on me flatte que je lui ressemble. — Vous dites bien , l'on vous flatte ; mais moi , qui ne flatte jamak , je vous assure qu'il n'en est rien. Ma Lucie ne tire vanité ni des grâces de son esprit > ni de celles de sa figure. — Ah! je vous proteste que personne au inonde n'est moins avantageux que moi; et si je suis bien, c'est sans le savoir. — Rien n'est plus simple que les mœurs de Lucie ; c'est la nature dans toute sa candeur. Voyez si, dans son maintien , dans son langage , dans son action , il y a rien d'^afiecté , d'étudié. — Cest comme moi : pour éviter l'affectation, fe tombe souvent dans la négligence; c'est un reproche qu'on me fait tous les jours.— Lucie n'a de prétentions sur rien : tout occupée à faire valoir ses égales , elle est la seule qu'elle oublie. — Et moi , quelques talens que m'ait donnés la nature , me voit-on m'en glorifier , m'en prévaloir ? Tout le monde dît que j'excelle dans toutes les choses d'agrément; moi seul je n'en parie jamais. Ah ! si c'est la modestie et la simplicité que vous aimes dans ma sœur , Je suis bien sur que vous m'aimerez : ce sont mes vertus favorites. Je le souhaite j dit Angélique : cependant si vous avez jamais dessein de me plaire , je vous conseille de vous examiner de plus près.

Tu lui as donné là , dit Lucie , une leçon qu'il n'oubliera pas. "—Non , car il l'a déjà oubliée. Angélique avait raison. Tout ce qu'il avait retenu de leur entretien , c'est qu'il était à son gré » et

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