‹ Œuvres de MarmontelChapitre 9 sur 34 · L'ÉCOLE DES PÈRES · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES PÈRES

Lie malheur d'un père occupé de la fortune de ses enfans , est de ne pouvoir yeiller lui-^méme à leur éducation, plus intéressante que leur fortune. Le jeune Timante , appelé M. de Yolny , aTaît reçu de la nature une figure aimable , un esprit facile , un bon oeur; mais, grâces aux soins de madame sa mère, cet heureux naturel fat bient6t gâté; et le plus joli enfant du monde à six ans, devint on petit fat à quinze. On lui donna tous les talens frivoles , mais pas un des talens utiles ; et qu'en eùt-il fait ? Cétait bon pour son père , qui avait été obligé de travailler pour s'enrichir ; mais loi qui trouvait sa fortune faite , ne devait savoir qu'en jouir noblement. On lui avait donné pour maxime qu'il ne fallait jamais rivre avec ses égaux ; aussi ne vojait^il que des jaunes gens qui 9 au-dessus de lui par leur naissance , lui pardonnaient d'être plus riche qu'eux , pourvu qu'il payât leurs plaisirs. Son père n'eAt pas en la complaisance de fournir k ses libéralités ; mais sa mëre faisait honneur à tout. Elle n'ignorait pas que , des l'âge de dixneuf ans , il avait , selon le bel usage , une petite maison et une jolie maîtresse; il fallait bien lui passer quelque chose. Elle exigeait seulement qu'il j mit un peu de mystère , de peur que Timante , qui ne savait pas son monde, ne trouvât mauvais que son fib s^amusât. Si , dans les intervalles de son travail , le père marquait de l'inquiétude sur la vie dissipée que menait ce jeune homme , la mère était là pour le justifier; et les mensonges complaisans ne lui manquaient jamais au besoin. Timante avait le plaisir d'entendre dire que personne au bal n'avait dansé comme son fils. Il est bien consolant , disait le bon homme, de s'être donné tant de peine pour un fils qui danse bien. H ne concevait pas pourquoi il fallait que ce petit seigneur eût des laquais si galamment vêtus , et uu si brillant équipage ; mais madame son épouse lui représentait que la considération y était attachée, et que , pour réussir dans le monde , il fallait y être sur un certain pied. S'il demandait pourquoi son fils rentrait si tard : c'est , hii disait-on , que les femmes de qualité ne se couchent pas plus tôt. n ne trouvait pas ces raisons bien bonnes ; mais , pour avoir

la paix, il fallait bien: qu'il s'en contentât. Cependant son fifa donnait tête baissée dans les égaremens de son âge , lorique V^ mour parut avoir pitié de lui , et entreprendre de le ramener.

Lucie 9 sa sœur, avait depuis peu dans son couvent une cama^i^ rade charmante. Angélique avait perdu sa mère ; et trop jeunif pour tenir oac maison , elle avait obtenu de son père qu'il voulè| bien se passer d'elle jusqu'au moment qu'il disposerait de sa main.;

La conformité d'âge et d'état , et plus encore celle des carao, tëres , unit bientôt Angélique et Lucie. Celle-<:i , en essuyant \a^ larmes de sa compagne , parut si sensible à la perte qu'elle avail £ute , qu'Angélique ne mit plus de réserve à l'effusion de sa don* leur. J'ai perdu , lui disait^eUe , une mëre jconune il n'y en eai jamais. Dès q«e j'ai fait usage de ma raison , f aï vu en elle une amie , mais une amie si intime , que si mon cœur et ses vertui ne m'avaient . pas rappelé sans cesse le respect que je lui devais , sa familiarité me l'eût fait oublier. C'était toujours sous l'air da badinage qu'elle déguisait ses leçons : et quelles leçons , ma chèra Lucie ! celles de la sagesse même. Avec quels traits ce monde , oii je devais vivre , était peint à mes yeux aurpris ! quel charme elle donnait aux mœurs pures et modestes dont elle était un exemple vivant ! Ah ! sous ses crayons enchanteurs , toutes les vertus devenaient des gfâces. Ainsi , cette aimable fille , en parlant de sa mëre , mêlait sans cesse aux pins tendres regrets les éloges les plus touchans ; mais son esprit et son âme loujiieiit encore plus dignement celle qui les avait formés. Si autour d'elle quelqu'un manquait des agrémens que donne l'aisance > Angélique s'en pr^ vait avec joie : les sacrifices ne lui coûtaient que la peine de les cacher ; et le besoin d'obliger était le seul qu'elle connût. Pensestu comme moi ? disait-elle quelquefois à Lucie. Plus heureuse que nos compagnes , cette inégalité m'humilie , et je rougis pour la fortune , qui a si mal distribué ses dons. Si quelque chose dé* donmiage les malheureux, c'est q«'pn les plaint et qu'on les aime ; au lieu que nous , qu'on doit envier , on nous fait grâqe de ne pas nous haïr. Aussi faut-il être bien attentives à faire oublier , par la bienfaisance et la modestie , cet avantage si dangereux que BOUS avons sur nos pareilles.

Lucie I enchantée du caractëre d'Angélique, eût voulu .se l'attacher par tous les liens du sentiment. Ma chëre amie , lui ditelle un jour , nous touchons peut-être au moment d'être séparées pour jamais : cette idée fait le malheur de ma vie ; mais j'en ai une , si tu l'approuvais. ... Je veux te faire voir mon frère ; il est beau comme le jour , fait â peindre, et plein de talens. Il est bien jeune, dit Angélique, et bien répandu pour son âgp ! Je crains que ta mère ne l'ait Uop aimé.

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