‹ Œuvres de MarmontelChapitre 11 sur 34 · L'ÉCOLE DES PÈRES. 17S · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES PÈRES. 17S

^'elle serait bien aise d'être sa femme. Avec quelle naïveté , disait-

u , elle m'en a fait l'aveu ! que cette candeur sied bien à la beauté !

Soît vanité ou sentiment , il en était réellement ému ; mais ce goût

naissant , si c'en était un , ne prit rien sur ses habitudes. Enivré

je l'encens de ses flatteurs, agréablement trompé par une jeune

'enchanteresse , il oubliait qu'on lui vendait les soins ^'on prenait

de lui plaire ; et sa vanité , caressée par les plaisirs , leur souriait

Bonchalanunent. Cette mollesse voluptueuse est la langueur la

plus fîanesie ou un jeune homme puisse être plongé. Hors de \k

toat loi est pénible ; les plus légers devoirs sont pour lui fatigans ; les

bienséances les moins austères sont importunes et ennuyeuses ; il

n'est à son aise que dans cet état d'indolence et de liberté oii tout

loi obéit y où rien ne le gène.

Quelquefois l'image d'Angélique venait s'oflrir à lui comme un MMige. Elle est charmante , disait-il; mais qu'en ferais-je? Rien n'est plus incommode qu'une femme délicate et fidèle pour un mari qui ne l'est pas. Mon père exigerait de moi que je ne vécusse que poar ma femme. Ce serait de l'amour y de la jalousie , des reproches , des pleurs : tout cela m'eifraie. Je veux pourtant la reroir encore.

Lucie vint seule cette fois. Eh bien ! comment me trouve-t-elle ? '— Beaucoup trop bien. — Je m'en doutais. — Trop bien du côté de la figure. Cet avantage vous fait négliger , dit-elle y des qualités plus estimables dont vous auriez besoin sans cela. — Elle moralise un peu , ton Angélique , et c'est dommage. Dis-lui donc ijpie rien n'est plus triste , et qu'une aussf belle bouche que la sienne n'est pas faite pour parler raison. Ce n'est pas elle, dit Lucie , c'est vous que je voudrais corriger. — Et de quoi donc ? d'aimer le plaisir et tout ce qui l'inspire ? — - Le plaisir ! en est-il im plus pur que de posséder le cœur d'une femme vertueuse et belle , de l'aimer et d'en être aimé? Je vous crois tendre ; Angélique est sensible ; tout ce qui me touche lui est cher ; mais.... — Mais elle est bien difficile ! Et qu'exige-t-elle? — Des mœurs. — Des mœurs à mon âge ! Et qui lui a dit que je n'en ai pas ? — Je ne sais ; mais e\\d a contre vous une prévention qui m'afflige. — Ah ! je l'en ferai revenir. Amenez- la , ma sœur , entendezvous , amenez-la-moi la première fois que je viendrai vous voir. Les hommes ont beau être discrets, disait-il en s'en allant, les femmes ne peuvent se taire ; et avec quelque soin que je cache ' mésaventures, le secret en est divulgué. Mais quel tort cela me fùt-il ? Si Angélique veut un mari qui ait toujours été sage , elle n'a qu'à épouser un imbécile ou un enfant. Suis-je obligé d'être fidèle à une femme que je n'ai point? Oh ! je lui ferai sentir k ridicule de ses idées. Elle parut , et il fut lui-même bien humi-

lié y bien confondu , quand il l'entendit parler avec l'éloquence la vertu et de la raison sur la honte et le danger du vice. PensoZ'*vous , monsieur , lui dit-elle après lui avoir laissé traiter avtssà légèrement qu'il voulut les principes des bonnes mœurs , pense»*vous, sans rougir, à l'-union d'une âme pure et chaste avec une âme flétrie et profanée par le plus indigne de tous les peu-* chans? De quel prix serait à vos yeux un cœur avili par les vices dont vous vous glorifiez? et nous croyez -vous moins sensibles que vous aux charmes de l'honnêteté , de la pndeur et <le l'innocence? Vous vous êtes dispensés des lois que vous nous aves imposées; mais la nature et la raison sont plus équitables que vous. PouÉ* moi , je ne croirai jamais qu'un homme ose m'aixner tant qu'il aimera des choses honteuses ; et s'il a eu le malheur d'être indigne de moi avant de me connaître , c'est au soin qu'il prendra d'effacer cette tache , que je verrai si je dois l'oublier. Yolny voulut lui faire entendre qu'en chai^eant d'état , on changeait de conduite ; que l'amour , la vertu , la beauté avaient bien des droits sur une âme , et que les goûts frivoles et passagers qui avaient occupé cette âme oisive disparaissaient devant un objet plus cher et plus digne de la remplir. Avez-vous foi , lui ditrelle , monsieur , à ces révolutions subites ? Savez-vous qu'elles supposent une âme naturellement délicate et noble ; qu'il en est peu de cette trempe ; et que ce n'est pas un bon présage du changement que vous m'annoncez , que d'attendre , au sein même du vice , le moment d'être vertueux tout d'un coup ?

Yolny , surpris et confus du sérieux de ce langage , se contenta de lui dire que dans tout cela il se flattait qu'il n'y avait rien de personnel. Pardonnez -moi , lui dit Angélique ; j'ai beaucoup ouï parler de vous : je suis de plus assez bien instruite de la façon de vivre des jeunes gens à la mode. Vous êtes riche , fort répandu ; et, àmoins d'une espèce de prodige , il faut que vous soyez plus dé* rangé qu'un autre ; mais l'opinion que j'ai de vous ne doit point vous décourager. Vous croyez m'aimer , je le spuhaite : cela vous donnera peut-être la résolution et la force de devenir un homme estimable. Vous avez pour cela un bel exemple ! c'est celui d'un père qui , sans tous les agrémens dont vous vous parez , s'est acquis , par des talens utiles à sa patrie et à lui-même , la plus haute réputation. Voilà ce que j'appelle un homme rare ; et quand vous serez digne de lui , je m'applaudirai d'être digne de vous.

Ce discours avait jeté Volny dans des réflexions sérieuses ; mais ses amis vinrent l'en tirer. 11 était attendu à un souper déli* cieux , dont Fatmé , Doris et Cloé devaient être. La joie y Ait vive et brillante ; et si le cœur de Volny ne s'y livra point, du «loins ses sens »'y abandonnèrent.

UECOLE DES PERES. i;5

< On- jnge bien que dans ce joli cercle un engagement sérieux IMssait pour la plus haute extravagance. Quand il y va de sa Ivtane , disait^on , k la bonne heure , on s'y résout ; mais un [nme homme , né avec beaucoup de bien , peut-il être assec sot tu assec foa pour se donner une chaîne? S'il n'aime point la femme ^'il épOBse , c'est un fzrdeau qu'il s'impose à plaisir ; «t s'iH'aime, <|ue} triste moyen pour lui plaire que celui d'être son mari ! Y a-t*it éans le monde un plur ridicule personnage que celui d'un époux amaat ? Supposes même que cela réussisse ; qu'arrive^t-il ? On se pUU six mois , pour s'ennuyer toute sa vie. Ah ! mon cher Yolny, point de mariage : tu serais un homme perdu. Si tu as fantaisie de quelque 6Ue honnête , attends qu'un autre l'épouse : cela nous refient tôt ou tard ; et tu seras heureux à ton tour. Croirait-on <{iie ce jeune insensé trouvait ces réflexions trës-sages ? Yoyes cependant y disait-il , quel empire la vertu et la beauté ont sur ane âme , puisqu'elles lui font oublier le soin de son repos et le prix ae sa liberté !

n eût voulu ne pas revoir Angélique ; mais il n'était pas bien avec Itti-méme quand il avait passé quelques jours sans la voir. Tel est cependant l'attrait du libertinage, qu'en quittant cette fille adorable, pénétré, ravi, enchanté de sa sagesse et de ses charnés, il se reph>ngeait dans les égaremens dont elle l'avait fait rougir.

Est-il possible que ce soit pour un fils un bonheur de perdre sa mère? Yotny, à la mort de la sienne, crut voir tarir la source de ^ folles dépenses : mais il ne lui vint pas même dans l'idée de lenoncer k ce qui l'y avait engagé; et l'unique soin dont il fut oc- CQpé, fut de suppléer aux moyens qu'il n'avait plus de les soutelir. Fils unique d'un père si riche , il ne pouvait manquer d'être ncbe à son tour; et un jeune homme trouve k Paris la pernicieuse ^Milité d'anticiper sur sa fortune. Ce fut alors que Timante , sur Mm déclin , voulut se reposer de ses longues fatigues , et engager son fiU à le remplacer. Mon père , lui dit le jeune homme , je ne me crois pas né pour cela. — Êh bien ! mon fils , aimes-vous mieux prendre le parti des armes ? — Mon inclination n'y est pas décidée, et ma naissance ne m'y oblige point. — La robe sans doute TOUS convient mieux ? — * Oh ! point du tout ; j'ai pour la robe une f^ngnance invincible. — Que voulez-vous donc devenir ? — Ma mère avait en vue une charge qui donne la noblesse , qui n'oblige « rien , et qui peut s'exercer à Paris. — J'entends, mon fils, j'y penserai : la vocation est excellente. Oh ! je vois, dit en lui-même le bon homme, que tu veux vivre en fainéant; mais je t'en empê- <^erai ,si je puis. Une charge qui donne la noblesse et qui n'oblige « rien! cela est fort commode. Et pour qui me'consumerais-je

encore de traTail et d'inquiétude? Reposons-nous, n'ayons plus d'autre soin que celui que j'aurai pris trop tard, celui d'édairo " la conduite d'un fils qui ne m'annonce que des chagrins : oas* celui qui aime l'oisivetë , aime les vices dont elle est la mère.

Mais quelle fut l'aflfliction de Timante , lorsqu'il apprît qu'eni— Trë d'orgueil et plongé dans le libertinage , son fils donnait daims tous les travers ; qu'il avait des maîtresses et des complaisans ; qu^il donnait des spectacles et des fêtes ; et qu'il jouait un jeu à se ruiner. C'est ma faute , dit Timante , et c'est à moi de la réparer. Mais le moyen? L'habitude est prise ; le goût du vice a fai( des progrès. Contraindre ce jeune fou ? il m'échappera. Désavouer ses dépenses et ses dettes ? c'est le déshonorer moi-^néme , c'est: étouffer dans son Ame avilie les germes de l'honnêteté. Le faire enfermer est encore pis : grâce au ciel' il n'en est pas au poiat de mériter que les lois le privent du droit naturel d'être libre ; et il n'y a que des parens dénaturés qui soient ^ envers leurs en^ fans, plus sévères que les lois. Cependant il court à sa perte; que ferai-je pour le tirer du précipice ou je le vois ? Remontons k la source du mal. Ce sont mes richesses qui lui ont tourné la tête 2 né d'un père sans fortune , il eût été, comme un autre , modeste, laborieux , et sage : le remède est simple , et mon parti est pris.

Timante commença dès-lors par arranger son bien dfi manière qu'il fût isolé, indépendant et libre. Excepté' la terre de Yolny et sa maison de ville , sa fortune était toute dans son portefeuille; et il eut soin de se mettre en règle avec tous ses correspondans. Les choses ainsi disposées , il rentre un jour chez lui consterné. Son fils et ses amis , qui l'attendaient pour se mettre à table , furent frappés de son abattement. L'un d'eux ne put s'empêcher de lui en demander la cause. Vous le saures , dit-il : dînons un peu vite , si vous le voulez bien ; je suis occupé de choses sérieuses. On dîna dans un profond silence; et Timante, au sortir de table, ayant pris congé de son monde , s'enferma seul avec son fils. Yolny , lui dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre ; mais il faut soutenir votre malheur avec courage. Mon enfant , je suis ruiné : les deux tiers de mon bien viennent d'être pris sur deux vaisseaux , et la mauvaise foi d'un homme en qui j'avais confiance m'enlève la moitié du reste. Le désir de vous laisser une grande fortune m'a perdu. Heureusement, je dois peu de chose, et des débris de mon naufrage je sauverai la terre de Volny , qui vaut vingt mille livres de rente 2 avec cela nous pourrons subsister. Cest un coup terrible ; mais vous êtes jeune , et vous pouves vous en relever. Je ne me suis poTnt rendu indigne de la confiance de mes correspondans : mon nom aura peut-être encore quelque crédit dans l'Europe; mais \e suis trop vieux pour

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