‹ Œuvres de MarmontelChapitre 13 sur 34 · HISTOIRE VÉRITABLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE

O'it' ^st dangereux de tout dire aux enfans , il est plus dangereux encore de leur laisser tout ignorer. Il y a des fautes graves selon les lois , qui ne sont point telles aux yeux de la nature ; et l'on va voir dans quel abîme celle-ci conduit l'innocence , qui a le bandeau sur les yeux.

ANNETTE ET LtJBIN. iSi

Annette et Lubin étaient enfans de deux sœurs. Ces liens étroits il sang devaient être incompatibles avec ceux du mariage ; mau Innette et Lubin ne se doutaient pas qu'il y edt au monde d'autres kis que les lois simples de la nature. Depuis Tâge de huit ans , ils fardaient les moutons ensemble sur les bords rians de la Seine. Ils touchaient à leur seizième année; mais leur jeunesse ne différait guère de l'enfance que par un sentiment plus vif de leur mutuelle amitié.

Annette , sous un simple bavolet , relevait négligemment sa chevelure d'un noir d'ébène. Deux grands yeux bleus pétillaient ï travers ses longues paupières , et disaient trës-innocemment tout ce que tâchent d'exprimer les yeux éteints de nos froides coquettes. Ses lèvres de rose appelaient le baiser. Son teint, bruni par le soleil , était animé de celte légère nuance de pourpre qui colore le duvet de la pèche. Tout ce que les voiles de la pudeur dérobaient aux rayons du jour effaçait la blancheur des lis ; on croyait voir la tête d'une brune piquante sur les épaules d'one belle blonde.

Lubin avait cet air décidé , ouvert et joyeux , qui annonce un oœur libre et content. Son regard était celui du désir ; son rire , celai de la joie. En éclatant , il laissait voir des dents plus blanches que l'ivoire. La fraîcheur de ses joues arrondies invitait la main à les flatter. Ajoutez à cela un nez en l'air , une fossette au men* ton , des cheveux blonds argentins , bouclés des mains de la nature , une taille leste , une démarche délibérée , l'ingénuité de Tâge d'or qui ne doute et ne rougit de rien. C'est le portrait du cousin d' Annette.

La philosophie rapproche l'homme de la nature ; et c'est pour cela que l'instinct lui ressemble quelquefois. Je ne serais donc pas surpris que l'on trouvât mes bergers un peu philosophes; mais j'avertis que c'est sans le savoir.

Comme ils allaient souvent , l'un et l'autre , vendre des froits et du lait à la ville, et qu'on se plaisait à les voir , ils avaient occasion d'observer ce qui se passait dans le monde, et se rendaient compte Tunà l'autre de leurs petites réflexions. Ils comparaient leur sort à celui des citoyens les plus opulens , et se trouvaient plus faeu-« veux et plus sages. Les insensés , disait Lubin , pendant les plus beaux jours de l'année ils s'enferment dans des carrières ! N'estil pas vrai , Annette , que notre cabane est préférable à ces prisons magnifiques qu'ils appellent des palais ? Quand ce feuillage qui nous couvre est brûlé par le soleil , je vais dans la forêt voisine , et je te fais , dans moins d'une heure , une nouvelle maison plus riante que la première. L'air et la lumière sont à nous. Une Inranche de moins nous donne la fraîcheur du levant ou du nord ;

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une bram;hç de plus nou£ garantit des ardeurs du midî et d«9 |iluies du couchant. Gela n*est pas bien ckér , Anneite ?

Non , vraiment , disait-elle ; et je ne sais pas pourquoi , daa» la belle saison , ils ne viennent pas tous , deux à deux , habiter une jolie cabane. As-tu vu , Lubin , ces tapb dont ils sont êi glorieux ? Quelle comparaison avec nos lits de verdure ! comniA on y dort ! comme on s'y réveille ! — Et toi , Annette , as-tu remarqué quel soin ils prennent pour donner un air de campagne aux murailles qui les enferment? Ces paysages qu'ils tâchent d'imiter , la nature les a faits pour nous ; c'est pour nous que le. 8ol«il les éclaire ; c'est pour nous que les saisons se plaisent à les varier. Tu as bien raison , disait Anoette. Je portai l'autre )Our d£s fraises à une dame de qualité ; on lui faisait de la musique. Ah ! Lubin , quel bruit terrible ! Je disais en moi-même : Que ne vient-elle quelque matin entendre nos rossignols ? La malheureuse femme était couchée sur des coussins ; elle bâillait à faire pitié. Je demandai qu'avait madame : on me répondit qu'elle avait des vapeurs. Sais-tu , Lubin , ce que c'est que des vapeurs 2 — Hélas ! non ; mais {e me doute que c'est quelqu'une de ces maladies que l'on gagne à la ville , et qui 6tent l'usage des jambes aux personnes de qualité. Cela est bien triste , yi'est-ce pas , Annette ? et si l'on t'empêchait de courir sur le gason , tu serais , je crois , bien fâchée I — Oh ! très-fâchée , car j'aime â courir , surtout , Lubin ^ quand je cours après toi.

Telle était à peu près la philosophie de Lubin et d' Annette. Exempts d'envie et d'ambition , leur état n'avait pour eux rien d'humiliant, rien de pénible. Ils passaient les belles saisons dans cette cabane verdoyante ^ chef-d'œuvre de l'art de Lubin. Le soir , il fallait ramener les troupeaux au village ; mais la fatigua et les plaisirs du jour leur préparaient un repos tranquille. L'aurore les rappelait dans les champs , plus empressés de se revoir. Le sommeil n* effaçait de leur vie que les momens de l'absence ; il les dérobait à l'ennui. Cejpendant un bonheur si pur ne fut pas inaltérable : la taille légère d' Annette s'arrondissait insensiblement ; elle n'en savait pas la cause ; Lubin lui«4néme ne s'en doutait pas.

Le bailli du village fut le premier qui s'en aperçut. Dieu tous garde ! Annette , lui dit-tl un jour. Vous me semblée bien rondelette! Il est vrai, dit«elle en faisant la révérence. — Mais, Annette , quel accident est-il donc arrivé à ce joli corsage ? auriez - vous eu quelque amoureux ? — Quelque amoureux? non pas que je sache. — Ah ! ma fille , rien n'est plus certain ; vous avez écouté quelqu'un de nos jeunes garçons. — Vraiment oui, je les écoute; est-ce que cela gâte la taille? — Non pas cel«:

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qnelqv'iia d'eux vous aura fui des amitiés ? <— Des amitié I assurément ; Lufoin et moi , nous nous en faiions tant fM le jour dure. — Et tous lui avez tout accordé , n'est-ce pM ? — Ok ! mon Dieu , oui. Lubin et moi ,. nous n'avons rien à aous refuser. «-• Comment donc , rien k vous refuser ! — Oh ! lien du tout ; je serais bien fâchée qu'il se réservât quelque chose , et plus fiàchée encore de lui laisser croire que j'ai quelque chose ^i n'est pas à lui. Ne sommes-nous pas cousins ? — Cousins ?•— Cousins germains , vous difr*je. O ciel ! s'écria le bailli , voici bien one antre aventure ! — Sans cela , crojee-vons que nous fassions tout le jour ensemble ? que nous n'eussions qu'une même cakne ? J'ai bien ouï dire que les bergers sont à craindre ; mais un osasin n*est pas dangereux. Le juge continua d'interroger : An- ■ette continua de répondre ; si bien qu'il fut plus clair que le jour fi'elle serait bientôt mère. Devenir mëre avant le mariage ! c'était «ne énigme pour Aniiette. Le bailli la lui expliqua. Eh quoi ! lui 4it-il , la première fois que ce malheur est arrivé , le soleil ne s'est pas obscurci ! le ciel n'a pas tonné sur vous ! Non , répondit Annette , il m'en souvient; il faisait le plus beau temps du monde. ^ La terre n'a pas tremblé ! elle ne s'est pas entr'ouverte ! ^fiela^ ! non , dit encore Annette, je la revis couverte de fleurs. — £t savee-vous quel crime vous avez commis ? — Je ne sais pas ce que c'est qu'un crime ; mais tout ce que nous avons fait , je vons jore que c'est de bonne amitié et sans aucune malice. Vous crojes que je sois grosse; je ne l'aurais jamais deviné : mais si cela est , j'en snis bien aise ; je ferai peut - être un petit Lubin. -* lioD , reprit l'homme de lois , vous mettrez au monde un enfant qui ne reconnaîtra ai son père , ni sa mère , qui rougira de sa naissance , et qui vous la reprochera . Qu'avez-vous fait , naaU iwense fille , qu'avez-vous fait ! Que je vous plains ! et que je plains oet mnocent ! Ces 'dernières paroles firent pâlir et frissonner Annette. Lubin la trouva tout en larmes. Ecoute , lui iil-elle avec eflroi , sais-tu ce qui nous arrive ? Je suis grosse. — Tues gros;^ ! et de qui? — De toi. — Tu badines. Et comment cela est-il arrivé ? — Le bailli vient de me l'expliquer. — Eh Lien ? — Eh bien ! quand nous croyions ne nous faire que des amitiés, c'était l'amour que nous nous faisions. — Cela est dr61e ! dit Lubin : voyez un peu comme on vient au monde ! Mais tu pleures , ma chère Annette ! est^e que cela te fâche ? — Oui ; le batUi me fait trembler : mon enfant , dit-il , ne reconnaîtra ni peK ni mère ; il nous reprocherr. sa naissance. — A cause ? — A cause que nous sommes cousins et que nous avons fait un crime« Sais-ta , Lubin , ce que c'est qu'un crime ? — Oui , c'est une vilaine chose. Par exemple , c'est un crime que d'oter la vie k quel*

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qu'un ; mais ce n'en est pas un que de la donner. Le bailli ne ce qu'il dit. — Ah , mon cher Lubin , va le trouver , je t'ei conjure : je suis toute tremblante. Il m'a mis je ne sais quoi dans l'âme qui empoisonne tout le plaisir que j'avais k t'aimer.

Lubin courut chez le bailli. Parlez donc , lui dit-il en l'abordant, monsieur le juge : vous voulez que je ne sois pas le père de mon enfant , et qu' Annette ne soit pas sa mëre ? — Ah , malheureux ! oses-tu te montrer , dit le bailli , après avoir perdu cette jeune innocente? Malheureux vous - même , répliqua Lubin. Je n'ai point perdu Annette ; elle m'attend dans notre cabane. Mais c'est vous y méchant , qui lui avez mis , dit-elle , dans l'âme je ne sais quoi cfiii l'afflige ; et c'est fort mal fait que d'affliger Annette.— Petit scélérat , c'est bien toi qui lui as ravi ce qu'elle avait de plos cher ^au monde. — Et quoi ? — L'innocence et l'honneur. — Je l'aime plus que ma vie , dit le berger ; et si je lui ai fait quelque tort , je suis ici pour le réparer. Marieznnous ; qui vous en empêche ? nous ne demandons pas mieux. — Cela est impossible. — Impossible ! et pourquoi ? le plus difficile est fait , ce me semble , puisque nous voilà père et mëre. Et c'est là le crime , s'écriait le juge : il faut vous séparer , vous fuir. — Nous fuir ! avez-vous bien le cœur de me le proposer , monsieur le bailli ? et qui aurait soin d' Annette et de son enfant? Moi , les quitter ! j'aimerais mieux mourir. La loi t'y oblige , dit le bailli. Il n'y a pas de loi qui tienne, répondit Lubin en enfonçant son chapeau. Nous avons fait un enfant sans vous ; s'il plaît au ciel , nous . en ferons d'autres ; et nous nous aimerons toujours. — Ah! le hardi petit coquin « qui^se révolte contre la loi ! — Ah ! le méchant homme, le mauvais cœur , qui veut que j'abandonne Annette ! Allons trouver notre pasteur , se dit-il à lui-même ;. c'est un homme de bien qui aura pitié de nous. Le pasteur fut plus sévère que le juge , et Lubin se retira confondu d'avoir offensé le ciel sans le savoir : car enfin | disait-il toujours , nous n'avons fait de mal à personne.

Ma chère Annette , s'écria Lubin en la revoyant, tout le monde nous condamne ; mais tout le monde a beau dire , je ne t'abandonnerai jamais. Je suis grosse , dit Annette le visage appuyé sur ses deux mains, qu'elle baignait de ses larmes ; je suis grosse, et je ne puis être ta femme ! Laisse-moi , je suis désolée ; je n'ai plus de plaisir à te voir. Hélas ! j'ai honte de moi-même , et je me reproche tous les momens que j'ai passés avec toi. Ah! le maudit bailli , disait Lubin , sans lui nous étions si heureux !

Dès ce moment , Annette , en proie à sa douleur , ne pouvait souffrir la lumière. Si Lubin voulait la consoler, il voyait redoubler ses larmes ; elle ne répondait à ses caresses qu'en le repoussant avec ei&pi« Quoi ! ma chère Annette , lui disait-il ^ ne suis-je

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-yilus ce Lubin que tu aimais tant ? — Hélas ! non , tu nVs plus le méine. Je tremble des que tu m'approches ; mon enfant , qui remue dans mon sein , et que j'aurais eu tant de joie à sentir , senil>le se plaindre déjà que je lui ai donné mon cousin pour përe. Tu vas donc haïr mon enfant ? lui dit Lubin en sanglottant. — Oh ! non , non , je l'aimerai de toute mon âme , dit-elle. Au moins ne me défend ra-tr-on pas d'aimer mon enfant , de lui don-: ner mon lait et ma vie. Mais cet enfant haïra sa mëre , le juge me Va prédit. Laisse dire ce vieux démon , reprit Lubin en la serrant dans ses bras , et en la baignant de ses pleurs ; ton enfant t'aimera , ma chëre Annette , il t'aimera ; car je suis son përe.

Lubin , au désespoir , employait toute l'éloquence de la nature et de l'amour à dissiper la crainte et la douleur d' Annette. Voyons, dîsail-il ; qu'avons-nous fait pour irriter le ciel ? Nous avons mené paître nos troupeaux dans les mêmes prairies; il n'y a pas de mal k cela. J'ai élevé une cabane , tu as pris plaisir à t'y reposer ; il n'y a pas de mal à cela. Tu dormais sur mes genoux, je respirais toa haleine , et pour n'en pas perdre un souffle , je m'approchais tout doucement ; il n'y avait pas de mal encore. Il est vrai que quelquefois , éveillée par mes caresses Hélas ! dit-elle en soupirant, il n'y avait pas de mal à cela.

Us avaient beau rappeler dans leur mémoire tout ce qui s'était passé dans la cabane , ils n'y voyaient rien que de naturel et d'innocent , rien dont personne eût à se plaindre j rien dont le ciel pàt se courroucer. Cependant voilà tout , disait le berger : oit e^t donc le crime ? Nous sommes cousins , c'est un malheur ; mais s'il n'empêche pas que l'on s'aime , doit-il empêcher que l'on se marie ? £n suis-je moins le père de mon enfant? Et toi , en es-tu moins sa mëre? Veux-tu m'en croire , Annette? laissons-les dire. Ta n'es à personne , je suis à moi ; nous disposons de nous ; chacun fait de son bien ce que bon lui semble. Nous aurons un enfant ; tant mieux. Si c'est une fille , elle sera gentille et douce comme toi ; si c'est un garçon , il sera alerte et joyeux comme son père. Ce sera un trésor à nous deux ; nous l'aimerons à qui mieux mieux ; et quoi qu'on en dise , il reconnaîtra son përe et sa mëre aux tendres soins que nous prendrons de lui. Lubin avait. beau faire parler le sentiment et la raison , Annette n'était point tranquille , et son inquiétude redoublait tous les jours. Elle n'avait rien compris au discours du bailli ; mais cette obscurité même lui rendait ses reproches et ses menaces plus terribles.

Lubin , qui la voyait se consumer de tristesse , lui dit un matin : Ma chëre Annette , ta douleur me fera mourir ; reviens k toi , je t'en conjure. J'ai imaginé cette nuit un expédient qui peut nous réussir. Le curé m'a dit que si nous étions riches , il n'y aurait

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que demi -mal , et qu'avec beaucoup d'argent les cousins se ti-J raient de peine. Allons trouver le seigneur du lieu ; U est riche J et il n'est pas fier ; c'est notre përe h tous ; pour lui , un berger est un homme ; et j'ai ouï dire , dans le village , qu'il aime qu*oa fasse des enfans. Nous lui conterons notre aventure y et nous lui demanderons qu'il nous aide à réparer le mal , s'il j en a. Quoi! ta oserais ! dit la bergère. Pourquoi non ? reprit Lubin ; mon-^ seigneur est la bonté même , et nous serions les premiers malheureux qu'il aurait laissés sans secours.

Voilà donc Annette et Lubîn qui s'acheminent vers le château. Ils demandent à parler à monseigneur ; on leur permet de paraître. Annette , les yeux baissés et les mains jointes sur son petit ventre arrondi, fait une révérence modeste. Lubin tire le pied et ôte son chapeau avec les grâces naïves de la nature. Monseineur , dit—il , voilà Annette qui est grosse , sauf votre bon plaisir» et c'est moi tout seul qui lui ai fait ce tort- là. Notre juge dit qu'il faut être mariés pour faire des enfans ; moi je demande qu'on nous marie. Il dit que cela n'est pas possible , à cause que nous sommes cousins ; moi je trouve que cela se peut , attendu qu' Annette est grosse , et qu'il n'est pas plus difficile d'être mari que d'être përe. Le bailli nous donne au diable , et nous nous recommandons à vous. L'homme juste qui l'écoutait fut obligé de se contraindre pour ne pas rire de la harangue de Lubin. Mes enfans , dit-il , le bailli a raison ; mais rassurez-vous , et racontesmoi comment la chose s'est passée. Annette, qui n'avait pas trouvé le ton de Lubin assez touchant (car la nature enseigne aux femmes l'art d'attendrir et de gagner les hommes, et Cicéron n'est qu'un écolier auprès d'une jeune solliciteuse) , Annette prit donc la parole. Hélas ! monseigneur , dit-elle , rien n'est plus simple ni plus naturel que tout ce qui nous est arrivé. Dès l'enfance , Lubin et moi nous gardions les moutons ensemble ; nous nous caressions étant enfans ; et quand on se voit tous les jours on grandit sans s'en apercevoir. Nos parens sont morts; nous étions seuls au monde. Si nous ne nous aimons pas , disais-je , qui nous aimera ? Lubin disait la même chose. Le loisir , la curiosité , je ne sais quoi encore nous a fait essayer toutes les façons de nous témoigner que nous nous aimions ; et vous voyez ce qui nous arrive. Si j'ai fait mal, j'en mourrai de douleur. Tout ce que je désire, c'est de mettre son enfant au monde , pour le consoler quand je ne serai plus. Ah ! monseigneur, dit Lubin en fondant en larmes , empêchez qu' Annette ne meure : je mourrais aussi , et ce serait dom* mage. Si vous saviez comme nous vivions ensemble ! Il fallait nous voir , avant que ce vieux bailli nous eût mis la frayeur dans l'âme ; c'était à qui était le plus gai. Voyez à présent comme elle

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