‹ Œuvres de MarmontelChapitre 17 sur 34 · LES MA&IAGES SAMNITES · texte numérisé non relu

LES MA&IAGES SAMNITES

rtte silence. « Un triomphe que je n'aurais pas mérité , dit-il , ierait le supplice de ma vie ; et dans les bras de ma vertueuse

• qK>use , mon bonheur serait empoisonné par le crime de Tavoir 9 obtenue injustement. Yous croyez couronner en moi celui qui

• a le plus fait pour sa patrie ; sages Samnites , je dois l'avouer , p je n'ai pas tout fait pour elle seule. J'aime , j'ai vQulu mériter » ce que j^aime ; et s'il me revient quelque gloire d'une conduite i que YOUS daignez louer , l'amour la partage avec la vertu. Que » mon nval se juge lui-même , et qu'il reçoive le prix que je lui » cède , s'il a été plus généreux que moi. >» Comment exprimer fémotion que cet aveu causa dans tous les cœurs ? D'un coté , il ternissait Féclat des actions de ce jeune homme ; et de l'autre , il ^Muiaît au caractère de sa vertu quelque chose de plus héroïque , iJe plus étonnant , de plus rare que le dévouement le plus gé~ Bereax. Ce trait de franchise et de candeur produisit sur ses jeunes liraux deux effets tout opposés. Les uns y l'admirant avec une joie ouverte y semblaient témoigner , par une noble assurance , que cet «xemple les élevait ,au-dessus d'eux-mêmes ; les autres , interdits et confus , paraissaient en être accablés conune d'un poids au-dessus de leurs forées. Les mères et les filles donnaient toutes en secret le prix de la vertu à celui qui avait eu la magnanimité de déclarer qu'il n'eà était pas digne -, et les vieillards avaient les yeux attadiés sur Parménon , qui | d'un visage tranquille , attendait qu'on daignât l'entendre. « Je ne sais , dit-il » enfin en s^adressant à Agatis , je ne sais à quel degré les actions

• des hommes doivent être désintéressées pour être vertueuses. Il

• D'est rien , à le bien prendre , que l'on ne fasse pour sa propre » satisfaction ; mais ce que je n'aurais pas fait pour la mienne «

• c'est l'aveu que Je viens d'entendre ; et quand il y aurait eu B jusqu'ici , dans ma conduite , quelque chose de plus généreux » que dans la votre , ce qui n'est pas bien décidé , la sévérité avec

! » laquelle vous venez de vous juger vous élevé au-dessus de moi. »• Ce fut alors que les vieillards confondus ne surent plus quel

I parti prendre ; on n'alla pas même aux voix pour délibérer a. qui donner le prix. Il fut décidé , par acclamation , que tous les deux le méritaient , et que l'honneur du second choix n'était plus ^e ni de l'un ni de l'autre. Le plus ancien des juges reprit la parole : « Pourquoi retarder , dit-il , par nos irrésolutions , le

• bonheur d.e ces jeunes gens ? Leu^" choix est fait au fond de leur

• cœur; qu'on leur permette de se communiquer Fun à l'autre le » secret de leurs désirs ; si l'objet en est différent, chacun d'eux , » sans primauté, obviendra l'épouse qu'il aime ; s'il arrive qu'ils » soient rivaux , la loi du sort en décidera ; et il n'est point de

• fille samnite qui ne fasse gloire de consoler le moins heureux

fioo CONTES MORAUX.

» de ces deux guerriers. » Ainsi parla le vénérable Androgee , c toute l'assemblée applaudit.

On fait avancer Agatis et Parménon au milieu de l'enceiiif^ Ils commencent par s'embrasser , et tous les jeux se m,ouilleiit d* larmes. Tremblans Fun et l'autre , ils hésitent , ils n'osent nommer l'épouse qu'ils ont désirée ; aucun d'eux ne croit possible qu« l'autre ait fait un choix différent du sien. J'aime, dit Parménon , ce que le ciel a formé de plus accompli ; c'est la grâce , la beauté même. Hélas ! répondit Agatis , vous aimez celle que j'adore ; c'est la nommer que de la peindre ainsi : la noblesse de ses traits , la douce fierté de ses regards , je ne sais quoi de divin dans sa^ taille et dans sa démarche , la distinguent assez de la foule des filles samnites. Que l'un de nous sera malheureux d'être réduit à un autre choix ! Vous dites vrai , reprit Parménon ; il n'est point de bonheur sans Eliane. Sans Ëliane , dites-vous ? Quoi ! s'écrie Agatis , c'est la fille du sage Androgée y Eliane , que vous aimez ! Et qui donc aimerais-je ? dit Parménon , étonné de la joie de son rival. C'est Eliane ! ce n'est pas Céphalîde ! reprit Agatis avec transport. Ah ! s'il est ainsi, nous sommes heureux; embrassez-moi , vous me rendez la vie.

A leurs embrassemens redoublés , l'on jugea sans peine que l'amour les a^'ait mis d'accord. Les vieillards* leur ordonnèrent d'approcher , et si leur choix n'était pas \v même , de le déclarer à haute voix. Au nom d'Eliane et de Céphalide , tout retentit d'applaudissemens. Androgée etXélespon, le brave Eumène, père de Céphalide , celui de Parménon , appelé Mêlante, se félicitaient l'un l'autre avec cet attendrissement qui se mêle à la joie des vieillards. Mes amis y dit Télespon , nous avons là' de braves enfans ; avec quel zële ils en vont faire d'autres ! Quand j'y pense , je crois être encore à la fleur de mon âge. Faiblesse paternelle à part , le jour des mariages est ma fête à moi ; il me semble que ^'•est moi qui épouse toutes les filles de la république. En parlant ainsi , le bon homme sautait d'allégres&e ; et comme il était veuf, oa lui conseillait de se remettre sur les rangs. Ne plaisantez pas, disait-il; si tous les jours j'étais aussi jeune, je pourrais bien encore faire parler de moi.

On se rendit au temple pour consacrer au pied des autels la cérémonie des mariages. Parménon et Agatis furent conduits chez eux en triomphe ; et l'on ordonna un sacrifice solennel pour rendre grâces aux dieux d'avoir donné à la république deux si vertueux citoyens.

CONTES MORAUX- im

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