‹ Œuvres de MarmontelChapitre 18 sur 34 · L AU RE T TE · texte numérisé non relu

L AU RE T TE

Cj*éTAiTle jour de la fête du village de Goulange. Le marquis de Oancé , dont le château n'était pas loin de là , était venu , avec sa compagnie , yoir ce spectacle champêtre , et se mêler aux danses des villagems , comme il arrive assez souvent à ceux que l'ennui chasse du sein du luxe , et qui sont ramenés ^ en déprt d'eux— mêmes , à des plaisirs simples et purs.

Parmi les jeunes paysannes qu'animait la joie et qui dansaient sous l'ormeau , qui n'eût pas distingué Laurette à l'élégance de sa 'taille , à la régularité de ses traits , à celte grâce naturelle qui est "plus touchante que la beauté ! On ne vit qu'elle dans la fête. Des femmes de qualité , qui se piquaient d'être jolies , ne laissèrent pas d'avouer qu'elles n'avaient rien vu de si ravissant. On la fit a^^ocher ; on l'examina , comme un peintre examine un modèle. Levez les yeux , petite, lui disaient ces dames. Quelle vivacité! quelle douceur ! quelle volupté dans ses regards! Si elle savait ce qu'ils expriment ! Quel ravage une coquette habile ferait avec ces yeux-là I £t cette bouche? y a-t-il rien de plus frais ? Comme ses lèvres sont vermeilles ! comme l'émail de ses dents est pur! son teint brun se ressent du hàle ; mais c'est le teint de la santé. Yoyez un peu ce cou d'ivoire s'arrondir sur ces belles épaules. Qu'elle serait bien en habit de cour ! Et ces petits charmes nais-* sans que l'amour semble avoir placés lui-même ? En vérité , cela est plaisant ! A qui 4a nature va-t-elle prodiguer ses dons! ou la beauté va-t-elle se cacher? Laurette , quel âge aveas-vous? — J'ai eu quinze ans le mois passé. — On va bientôt vous marier , sans doute?— Mon père dit que rien ne presse. — Et vous , Laurette , n'avez- vous pas quelque petit amour dans le cœur? — Je ne sais pas ce que c'est qu'un petit amour. — Quoi ! pas un garçon ne vous fait désirer qu'on vous le donne pour mari ? — Je ne me mêle pas de cela ; c'est mon père que ce soin regarde. — Que fait votre père ? — Il cultive son bien. — Est-il riche ? — Non ; mais il dit qu'il est heureux si je suis sage. — Et à quoi vous occupez-vous ? — J'aide mon père , je travaille avec lui. — Avec lui ! Quoi ! vous cultivez la terre ? — Oui ; mais les soins que la vigne demande ne sont pour moi qu'un amusement. Sarcler , planter les échalas , y attacher le pampre , en élaguer les feuilles pour faire mûrir le raisin , le recueillir quand il est mAr , tout cela n'est pas bien "pénible. — - Malheureuse enfant ! je ne m'étonne pas «i

ses jolies mains sont ternies. Quel dommage que cela soit né nn ëtat vil et obscur !

Laurette , qui dans son village n'avait jamais excité que 1% vie , fut un peu surprise d'inspirer la pitié. Conune son père loi cachait avec soin ce qui aurait pu lui causer des regrets , il ne lai était jamais venu dans la pensée qu'elle fût à plaindre ; mais ea Jetant les yeux sur la parure de ces femmes , elle vit bien qu'elles avaient raison. Quelle différence de leurs vétemens aux siens ! quelle fraîcheur et quel éclat dans l'étoffe soyeuse et légère, qvd flottait à longs plis autour d'elles ! que de délicatesse dans leor chaussure ! avec quelle grâce et quelle élégance leurs cheveux étaient arrangés ! quel nouveau lustre ce beau linge , ces rubans , ces dentelles donnaient à des charmes à demi-voilés ! A la vérité, ces femmes n'avaient pas l'air vif d'une santé brillante; mais JL*afi^ rette pouvait- elle croire que le luxe qui l'éblouissait fût la cause de cette langueur qi^e le rouge même ne pouvait déguiser? Comnie elle rêvait à tout cela , le comte de Luzy s'approche , et l'invite à danser avec lui. U était jeune , leste , bien fait et trop séduisant pour Laurette.

Quoiqu'elle n'eût pas le goût bien délicat en fait de danse , elle ne laissa pas de remarquer , dans la noblesse, la précision et la légèreté des mouvemens du comte , un agrément que n'avaient pas les sauts des jeunes villageois. Elle s'était quelquefois senti presser la main , mais jamais par une main si douce. Le comte, en dansant , la suivait des yeux ; Laurette trouva que ses regards donnaient de la vie et de l'âme à sa danse ; et soit qu'elle Toulût , par émulation , donner le même agrément à la sienne , soit que la première étincelle de l'amour se communiquât de son cœur à ses yeux , ils répondirent à ceux du comte par l'expression la plus naïve de la joie et du sentiment*

La danse unie , Laurette alla s'asseoir au pied de l'ormeau , et le comte aux genoux de Laurette. Ne nous quittons plus , lui dit-il , ma belle enfant ; je ne veux danser qu'avec vous. Cest bien de l'honneur à moi , lui dit-elle ; mais cela fâcherait mes compagnes , et dans ce village on est jaloux. — On doit l'être sans doute de vous voir si jolie , et â la ville on le serait de même ; c'est un malheur qui vous suivra partout. Ah! Laurette, si dans • Paris , au milieu de ces femmes si vaines d'une beauté qui n'est qu'artifice , on vous voyait tout à coup paraître avec ces charmes

si naturels dont vous ne vous doutez.pas ! — Moi, monsieur,

à Paris! hélas ! et qu'y ferais-je? — Les délices de tous les yeux, la conquête de tous les cœurs. Ecoutez , Laurette , jious n'avons pa ici la liberté de causer ensemble ; mais, en deux mots, il ne tient qu'à vous d'avoir y au lieu d'une cabane obscure et d'une

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pipie h cultiver , il ne tient qu'à vous d'avoir à Paris un petit lalais brillant d'or et de soie , une table servie selon vos désirs , ks meubles les plus voluptueux , le plus élégant équipage , des khes de toutes les saisons , de toutes les couleurs , enfin tout ce |Qi fait l'agrément d'une vie aisée , tranquille , délicieuse , sans mtre soin que de jouir et de m'aimer conune je vous aime. 'Vous y penserez à loisir. Dimanche l'on danse au château ; toute la jeunesse du village j est invitée. Vous y serez , belle Laurette ; et lÀ , vous me dires si mon amour vous touche , si vous acceptes mes bienfaits. Je ne vous demande aujourd'hui que le secret, mais le secret le plus inviolable. Gardez-le bien : s'il vous échappait, tout le bonheur qui vous attend s'évanouirait comme un songe. Laurette , en effet, crut avoir rêvé. Le sort brillant qu'on lui avait peint , était si éloigné de l'humUe état oii elle était ré,dirite, qu'an passage si facile et si prompt de l'un à l'autre n^était pas concevable. Ije beau jenne homme qui lui aidait fait ces offres n'avait pourtant pas l'air d'un trompeur. Il lui avait parlé si sérieusement ! eHe avait vu tant de bonne foi dans ses jeux et dans son langage !

3e me serais bien aperçu , disait-elle , s'il' eàt voulu se moquer de moi. Cependant , pourquoi ce mystère qu'il m'a tant recommandé? En me rendant heureuse , il vent que je l'aime ; rien n'est plus juste : mais sans doute il consent que mon père partage avec tnoi ses bienfaits ; pourquoi donc nous cacher de mon père ? Si Laurette avait eu l'idée de la séduction et du vice , elle eût compris facilement pourquoi Lnzy demandait le secret ; mais la sagesse qu'(m lui avait inspirée se bornait à se refuser aux brusques li- Iwrtés des garçons du village ; et dans l'air honnête et respectueux du comte , elle ne voyait rien dont elle dût se défier et se garantir.

Tout occupée de ces réflexions ,' la tête renrpKe de l'image du luxe et de l'abondance , elle retourne à son humble demeure ; tout semblait y avoir changé. Lanrette , pour la première fois , fut humiliée d'habiter sous le chaume. Ces meubles simples, que le besoin lui rendait précieux , s'avilirent ; les soins domestiques , aonlelle était chargée , commencèrent à la rebuter; elle ne trouva pins la même saveur à ce pain que la iueur arrose ; et sur cette Faille fraîche oii elle dormait si bien , elle soupira pour des lambris wés , et pour un Ht voluptueux et riche.

Ce fut bien pis le lendemain , quand ilfallut retourner au travail ,

rt aller, sur un coteau brûlant , soutenir la chaleur du jour. A

. '^ans , disait-elle , je ne m'éveillerais que pour jouir tranquille-

"^^nt, sans autre soin que d'aimer et de plaire. Monsieur le comte

^ûoV^bicn dit. Qu'il est aimable monsieur le comte ! De toutes

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celles clù village , il n'a vu que moi ; il a même quitté les dai du château pour ne s'occuper que d'une paysanne. Il n'est pas A«i celui-là ; et cependant il a bien de quoi l'être ! Il semblait q«m^ ft lui faisais grâce y en le préférant à des gens de village : il remerciait avec des yeux si tendres ! d'un air si humble et si toi chant! et dans son langage quelle aimable douceur ! Quand il aurait parlé à la dame du lieu , il n'aurait pas été plus homm^te. Heureusement j'étais assez bien mise ; mais aujourd'hui , s'il voyait! quel vêtement ! quel état que le mien !

Le dégoût de sa situation ne fit que redoubler , pendant jours de fatigue et d'ennui qu'elle eut encore à soutenir avant dLe revoir le comte.

Le moment qu'ils attendaient tous deux avec impatience arrive. Toute la jeunesse du village est assemblée au château voisin ; et dans une salle de tilleuls , bientôt le son des instrumens donne le signal de la danse. Laurette s'avance avec ses compagnes , non plus de cet air délibéré qu'elle avait à la fête du village , mais d'un air modeste et craintif. Ce fut pour Luzy une beauté nouvelle , une grâce timide et décente , au lieu d'une nymphe vive et légère. U la salua avec distinction, mais sans aucun signe d'intelligence. U s'abstint même de l'approcher , et attendit , pour danser avec elle , qu'un autre lui donnât l'exemple. Ce fut le chevalier de So^ ligny , qui , depuis la fête du village , n'avait cessé de 'parler de Laurette avec une espèce de ravissement. Luzy crut voir en lui un rival , et le suivit des yeux avec inquiétude ; mais Laurette n'eut pas besoin , pour le tranquilliser , de s'apercevoir de sa fa^ lousie. En dansant avec Soligny , son regard fut vague , son air indifférent , son maintien froid et négligé. Vint le tour de Luzy de danser avec elle ; et il crut voir , en la saluant , toutes les grâces s'animer , tous les charmes éclore sur son visage. Le précieux coloris de la pudeur s'y répandit ; un sourire furtif et presque imperceptible remua ses lèvres de rose , et la faveur d'un regard touchant le ravit de joie et d'amour. Son premier mou- . vement , s'ils étaient seuls , serait de tomber aux genoux de Laurette, de lui rendre grâce , et de l'adorer : mais il commande k ses yeux mêmes de retenir le feu de leurs regards ; sa main seule, en pressant la main de celle que son cœur appelle son amante i lui exprime , en tremblant , ses transports.

Belle Laurette , lui dit-il après la danse, éloignez^ vous un peu de vos compagnes ; je suis impatient de savoir ce que voas avez résolu. -^ De ne pas faire un pas sans l'aveu de mon père, et de suivre en tout ses avis. Si vous me faites du bien , }e veux qu'il le partage; si je vous suis, je veux qu'il y consente. -— Ah ! gardez-vous de le consulter ; c'est lui surtout que je dois craindre.

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tky SL parmi tous y pour s'aimer et s'unir , des fermalités que ■iMHi nom , mon état We défendent de suivre. Votre père voudrait Mb'j assajétir ; il exigerait de moi l'impossible ; et sur mon refus , â m'accuserait d'avoir touIu vous abuser. Il ne sait pas combien ^e TOUS aime ; mais vous, Lanrette, me croyes-vous capable de vouloir vous nuire ? — Hélas ! non ; je vous crois la bonté même. Vous seriez bien trompeur , si vous étiez méchant. — Osez donc vous lier à moi. — Ce n'est pas que je m'en défie ; mais je ne puis me cacher de mon père : je lui appartiens , je dépends de lui. Si ce que vous me pn^KMez me convient , il j consentira. -— Il n'y consentira jamais. Vous m'aurez perdu , vous en serez fâchée : hélas 1 il ne sera plus temps ; et pour toute la vie vous serez condamnée k ces vils. travaux que vous aimez sans doute, puisque vous n'osez les quitter. Ah ! Laurette , ces mains délicates sontelles faîtes pour cultiver la terre ? Faut-il que le hàle dévore les couleurs de ce joli teint 7 Vous , le charme de la nature , toutes les grâces , tons les amours I vous , Laurette , vous consupier dans me vie obscure et pénible l finir par être la ménagère de quelque grossier villageois ! vieillir peut-être dans l'indigence sans avoir go4té aucun de ces plaisirs qui devaient vous suivre sans cesse ! voilà ce que vous préférez aux délices de l'abondance et du loisir que je vous promets. Et à quoi tient votre résolution? A la peur de causer quelques momens d'inquiétude k votre père ? Oui, votre fuite l'affligera ; mais après , quelle sera sa joie , en vous voyant riche de mes bienfaits , dont il sera comblé lui-même ! Quelle douce violence ne lui ferez-vous pas, en l'obligeant à quitter sa cabane et à se donner du repos ! car dès-lors je n'ai plus ses refus à craindre : mon bonheur, le votre et le sien seront assurés pour jamais.

Laurette eut bien de la peine k résister k la séduction , mais enfin elle y résista ; et sans le fatal incident qui la rejeta dans le piège , le seul instinct de l'innocence aurait suffi pour l'en garantir.

Dans un orage qui fondit autour du village de Coulange , le plus terrible fléau des campagnes , la grêle anéantit l'espoir des vendanges et des moissons. La désolation fut générale. Pendant l'orage, mille ci*is douloureux se mêlaient au bruit des vents et du tonnerre; mais quand le ravage fut consommé, et qu'une darté plus affreuse que les ténèbres qui l'avaient précédée fit voir les rameaux de la vigne dépouillés et rompus, les épis pend ans sur leur tige brisée, les fruits des arbres abattus ou meurtris , ce ne fut partout , dans la campagne désolée , qu'un vaste et lugubre Silence ; les chemins étaient couverts d'une foule de malbeureux, pâles, consternés, immobiles, qui, d'un œil morne

ao8 CONTES MORAUX.

faire son malheur , qu'elle pleura toute la nuit. Ah ! sans përe , disait-elle , quel plaisir j'aurais eu à le suivre ! Le leix.ddi

lit pas son habit des fêtes ; mais , dans Ve^tr^MMJtm

main elle ne mit pas

simplicité de son vêtement , elle ne laissa pas de mêler un de la coquetterie naturelle à son âge. Je ne le verrai plus ; quJ porte que je sois plus ou moins jolie à ses yeux ? Pour un ment, ce n'est pas la peine. £n disant ces mots, elle ajustait, bavolet et sa collerette. £lle imagina de lui porter des fruits la corbeille de son déjeuner. Il ne les méprisera pas , disait-elle ; je lui dirai que je les ai cueillis ; et en arrangeant ces fruits sur un lit de pampre , elle les arrosait de larmes. Son père était ^é^iL parti ; et à la blancheur de l'aube du jour , se mêlait déjà cette légère teinte d'or et de pourpre que répand Taurore , lorsque la. pauvre enfant , le cœur tout saisi , arriva seule au bout du vilia^e* L'instant d'après elle vit paraître la diligence du comte, et à cette vue elle se troubla. Du plus loin que Luzj l'aperçut , il s'élança de sa voiture ; et venant au-devant d'elle avec l'air de la douleur : Je suis pénétré , lui dit-il , belle Laurette , de la grâce que vous m'accordez. J'ai du moins la consolation de vous voir sensible à ma peine , et je puis croire que vous êtes fâchée de m'avoir rendu malheureux. J'en suis désolée , répondit Laurette ; et je donnerais tout le bien que vous nous avez fait , pour ne vous avoir jamais vli. — Et moi , Laurette , je donnerais tout celui que j'ai , pour ne TOUS quitter de ma vie. *^ Hélas ! il me semble qu'il ne tenait qu'à vous : mon përe n'avait rien à vous refuser ; il vous chérit , il vous révère. — Les pères sont cruels ; ils veulent qu'on s'épouse, et je ne puis vous épouser. N'y pensons plus. Nous allons nous quitter, nous dire un étemel adieu, nous qui jamais , si vous l'a^ viez voulu , n'aurions cessé de vivre l'un pour l'autre , de nous aimer , de jouir ensemble de tous les dons que m'a faits la fortune , et de tous ceux que vous a faits l'amour. Ah ! vous ne les concevez pas , ces plaisirs qui nous attendaient. Si vous en aviez quelque idée ! si vous saviez à quoi vous renoncez I — Mais , sans le savoir , je le sens. Tenez , depuis que je vous ai vu , tout ce qui n'est pas vous ne m'est rien. D'abord mon esprit s'occupait des belles choses que vous m'aviez promises ; et puis tout cela s'est évanoui ; je n'y ai plus pensé ; je n'ai pensé qu'à vous. Ah ! si mon père le voulait ! — Qu'avez-vous besoin qu'il le veuille ! Attendez- ^ vous son aveu pour m'aimer ! notre bonheur n*est-il pas en nousmêmes ? L'amour , la bonne foi , Laurette , voilà vos titres et mes garans. £n est-il de plus saints , de plus inviolables ? Ah ! croyezmoi , quand le cœur s'est donné , tout est dit , et la main n'a plus qu'à le suivre. Livrez-la moi donc cette main , que je la baise mille fois y que je l'arrose de mes larmes. La voiîà^ dit-elle en

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kuraint. £Ue est à moi , s'écria-t-il , celle main li chëre, elte est ï «oi y je la tiens de l'amour : pour me Toter , il faut m*oter la Se. Oui y Lanrette , je meurs à vos pieds , s'il faut me séparer de psns» L.aurette croyait bonnement qu'en cessant de la voir il cesttrait de vivre. Hélas ! disait-eHe , et c'est moi qui serai la cause le ce malheur ! — Oui , cruelle , vous en serez la cause. Vous Todex ma mort , tous la roulez. — Eli ! mon Dieu , non : je donnerais pour vous ma vie. Prouves-le moi ) dit-il en lui faisant «ne espèce de violence , et suivexr-moi si vous m'aimez. — Non , dît-elle , je ne le puis , je ne le puis sans l'aveu de mon père. — Eh bien ! laissez , laissez-moi donc me livrer à mon désesyw>ir. A ces mots , L«aurette , pâle et tremblante , la oœur pénélré de douleur et de crainte , n'osait ni retenir, ni lâcher la main de Luzy. Ses jeux , pleins de larmes , suivaient avec eflOroi les regards éga-^ res du comte. Daignez , lui dit-elle pour le calmer , daignez me plaindre et me voir sans colère. J'espérais vous faire agréer ce témoignage de ma reconnaissance ; mais je n'ose plus vous l'ofifrir. Qu'est-ce? dit-il. Des fruits, à moi! Ah! cruelle, vous m'insultez. Cest du poison que je demande > et jetaatla corbeille avec enmortement , il se retirait furieux.

fanretie prit ce mouvemeilt pour de la haine ; et son cœur , dqà trop attendri , ne put soutenir cette dernière atteinte. A peine eut-elle la force de s'éloigner de quelques pas , et d'aller tomber de défaillance au pied d'un arbre. Lucj , qui la suivait des yeux , accourt , et la trouve baignée de larmes , le sein su£foqué de sanglots, sans couleur, presque inanimée. Il se désole , il ne pense d'abord qu'à la rappeler à la >ie; mais sitôt qu'il lui voit reprendre ses esprits , il profite de sa faiblesse ; et avant qu'elle soit nvenue de son évanouissement , - elle est déjà loin du village , dans la diligence du comte , dans la» bras de son ravisseur. Oii nôa^e? dit-elle en ouvrant les yefix. Ah! monsieur le comte , eit-ce vous? me ramenez-vous au village? Moitié* d» mon âme, loi dit-il en la pressant contre son sein , j'ai vu le moment oii nos *dieux nous coûtaient la vie à l'un et à l'autre. Ne mettons plus à cette épreuve deux cœurs trop faibles pour la soutenir.

Je me donne à toi , ma Laurette ; c'est sur tes lèvres que je fais le serment de vivre uniquement pour toi. Je. ne demande pas nûenx , lui dit-elle , que de vivre aussi pour vous seul. Mais mon P^! taisserai«»}e mon père ? n'est-ce pas à lui de disposer de moi ? *~~Ton père, ma Laurette, sera comblé de biens; il partagera le Wheur de sa fille ; nous serons tous deux ses enfans. Repose*toi ior ma tendresse du soin de l'adoucir et de le consoler. Viens , liisse-moi recueillir tes larmes , laisse tomber les miennes dans loaiein z ce sont les larmes de la joie, les larmes de la volupté.

ato CONTES MORAUX.

Le dangereux Lney mêlait à ce langage totis Tes ctiarmes de 1 «édttction ; et Laurette n'y ëtait paa insenjîblc. Mais son pèvMl inquiet y affligé j cherchant sa fille , Tappelant à grands cris , li demandant à tout le village , ne la revoyant pas le soir , et sa i« tirant désolé , désespéré de Tarvoir perdue ; cette image , présent à son esprit y l'occupait , la troublait sans cesse. H feUut trcnaape sa douleur.

Lusy courait avec ses chevaux ; les stores de sa voiture eteien baissés , ses gens étaient sArs et fidèles , et Laurette ne laisaaîi aprëft elle aucun vestige de sa fiiîte. Il était méme^essentiel à Ltuj de bien cacher son enlèvement ;, mais il détacha l'un de ses domes^ tiques , qui y d'-un village éloigné de la rmite , fit tenir au curé de Coulange ce billet oii Luzy avait déguisé sa main. « Dites an père » de Laurette qu'à soit tranquille , qu'elle est bien , et que la » dame qui l'a prise avec elle ^ en aura soin comme de son ett'« « fant. Dans peu il saura ce qu'elle est devenue. »

Ce billet 9 qni n'était rien moins qve consolant pear le père , snifit pour étourdir la fille sur le malheur de son évasion. L'amour avait pénétré dans son Ame, il en ouvrit l'accès au plaisir ; et dèslors les nuages de la douleur se dissipèrent , les pleurs tarirent , le regret s'apaisa ; et un onUî passager , mais profond , de «oui ce qui n'était pas son amant , lui laissa goûter sans alarmes le conpable bonheur d'être à lui.

L'espèce de délire oii elle tomba en arrivant à Paris , acheva d'égarer son Ame. Sa maison était un palais de fée ; tout y avait l'air de l'enchantement. Le bain , la toilette , le souper , le repos déliciejax que lui laissa l'amour , furent autant de fornaes variées que prifr la volupté ponr la séduire par tons les sens. A son réveil, elle croyait encore être abusée par un songe. £n se levant , die se vit entourée de femmes attentives k la servir , et jaloases de lui complaire. Elle qui jamais n'avait su qu'obéir, n'eut qu'à désirer peur être obéie. Vous êtes reine ici , kii dit saa amant , et j'y suis votre premier esclave.

Imagines , s'il est posdble | là surprise et le Baviasemciit d'une JQune et simple paysanne , en voyant ses beaux cheveux noirs , si négligemment noués jusqu'alors , et dont la nature sènle avait formé les ondes ^ s'arrondir en boudes sons le pli de l'art , et s'élever en diadème semé de fleurs et de diamans ; en voyant étalées à ses yeux les parures les plus galantes ^ qui toutes sesnUaient aoUi» citer son dioix; en voyant, dis-je, sa beauté sortir radieuse conupc d'nn nuage et se reproduire dans les brillans trumeaux qui Fenrironnaient pour la multiplier. La nature lui avait prodigué to» ses charmes ; mais quelques uns de ces dons avaient besoin d'êtvç cultivé!^ et les talens vinrent en foule se disputer le soin de l'insr

LAURETTE. stï

iiire et la gloire de Fembellir. Luzy possédait , adorait sa con* kite , enivré de joie et d'amour.

Cependant le bon homme Basile était le plus malhenreuT des bres. Fier , plein d'honneur , et surtout jaloux de la réputation è sa fille y il l'avait cherchée y attendue en vain , sans publier son i^étude ; et personne , dans le village , n'était instruit de son nalbenr . Le curé vint Feu assurer lui-même , en loi communî« ' paat le billet qu'il avait reçu. Bazile n'ajouta pas foi k Ce fcillet ; Biais dissimulant avec le pasteur : Ma fîHe est sage , lui dit-il ; mais elle est jeune, simple et crédule. Quelque femme aura vouhu Favoir à son senice , et lui aura persuadé de prévenir mes refus. Ne faisons pas un bruit scandaleux d'une imprudence de jeu- «itsse , et laissons croire que ma fille ne m'a quitté qu*avec mon . aven. Le secrret n'est su que de viyus ; ménagez la fille et le pcre. Le curé , prudent et homme de bien , promit et garda le silence. Mais Basile, dévoré de chagrin , passait les jours et les nuits dans les larmes. Qu'est«^lle^evenue? disait-il. Est-ce une femme qu'elle s saivîe? j en »-t-il d'asses insensée pour dérober une fille à son përe , et se charger dPun enlèvement ? Non , Aon , c'est quelque ravisseur qni l'aura séduite , et qui l'aura perdue. Ah ! si je puis le découvrir , ou son sang ou le mien lavera mon injure. If se rendit ^vÎHBi^me an village d'oii l'on avait apporté le billet. Avec les iiv dices du cnré , il parvint à décowMrir celui qui s'était chargé du message; il l'interrogea, mais if n'en put tirer que des détails confus et vagues. La position même du lieu ne servit qu'à lui donner le change. Il était éloigné de six lienes de la route que Luzy avait prise, et sur un chemin opposé. Mais quand Bazile aurait combiné le départ du comte avec l'évasion de sa fille , il n'aurait ismais soupçonné de ce crime un jeune homme si vertueux. Coaune il ne confiait sa doulenr à personne , personne ne poutait Fédairer. Il gémissait denc au dedans de lui-même , et dans Patlente de quelque lueur qui vint décider ses soupçons. Mon Dieu « f iisait-îl , ifes% dans votre colère que vou^ me l'avez donnée ! Et iiMn , insensé , je m'applaudissais en la voyant cnrftre et s'embellir I Ce qui faisait mon orgueil fait ma honte. Que n'est-elle morte ni naissant! " -

I«sinrette tâchait de se persuader que son père était tranquille ; et le regret de l'avoir laissé nela touchait que faiblement. L'amour^ 1 « Taaité , le goût des plaisirs , ce goAt si vif dans sd naissance, w soin de cultiver ses talens , enfin mille amusemens variés $ans ?^ partageaièbt sa vie et remplissaient son Âme. Luzy , qui rainait k l'idolAirie, et qui avait peur qu'on ne la lui enlevât , ■etposait le moins qu'il lui était possible au grand jour ; mais il ^^ ittéoageait tous les moyens que le mystère a inventés pour

ai2 . CONTES MORAUX.

^re myisible au milieu du monde. Cen était assez pour Laurette ; Pleureuse de plaire à celui qu'elle aimait , elle ne sentait pas ' a désir inquiet, ce besoin d'être vue et d'être admirée , qui promène seul tant de jolies femmes dans nos spectacles et dans nos jardins. Quoique Luzj , par le choix d'un petit cercle d'hommes aimables^ . rendît ses soupers amusans , elle ne s'y occupait que de lui ; et «ans désobliger personne , elle sauvait le lui témoigner. L'art de concilier les prédilections avec les bienséances est le secret des âmes délicates : la coquetterie en fait une étude ; l'amour le sait ^ sans l'avoir appris.

Six mois se passèrent dans cette union , dans cette douce întel-' figence de deux, cœurs remplis et charmés l'un de l'autre , sans enni^ii , sans inquiétude y sans autre jalousie que celle qui fait ' craindre de ne pas plaire autant qu'on aime , et qui fait désirer de réunir tout ce qui peut captiver un cœur.

Dans cet intervalle , le père de Laurette avait reçu deux Ibis des nouvelles de sa fille , avec des présens de la dame qui l'avail prise en amitié. C'était au curé que s'adressait Luzy. Remis à la .poste voisine du village par un domestique affidé , les paqaets arrivaient anonymes. Bazile n'aurait su à qui les renvoyer ; et puis ses refus auraient fait douter de ce qu'il voulait laisser croire ; ,ef il tremblait que le curé n'çùt les mêmes soupçons que lui. Hélas ! disait ce bon père en K^même , ma fille est peut-être encore honnête. Toutes les apparences Faccusent ; mais ce ne sont que des apparences ; et quand mes soupçons seraient justes , c'est a moi de gémir, mais ce n'est pas à moi de déshonorer mon enfant.

Le ciel .devait quelque consolation à la vertu de ce digne père; çt ce fut lui sans doute qui fit naître l'incident dont je vais parler.

Le petit commerce de vin que faisait Bazile , l'obligea de venir à Paris. Comme il traversait cette ville immense , un embarras causé par des voitures qui se croisaient l'arrêta. La voix d'une femme ef&ayée attira son attention. Il voit. ... il n'ose en croire ses yeux. . • . Laurette , sa fille , dans un char d'or et de glace , vêtue d'une robe éclatante et couronnée de diamans. Son père l'aurait méconnue , si , l'apercevant elle-même , la surprise et la |:ottrasion ne l'eussent fait reculer et se couvrir le visage. Au mouvement qu'elle fit pour se cacher , et plus encore au cri qui lui échappa, il ne put douter que ce ne fût elle. Pendant que les voitures qui s'étaient accrochées se dégageaient, Bazile se ^isse entre le mur et le carrosse de sa fille, monte à la portière, et d'un ton sévère dit à Laurette : Oii logez-vous? Laurette , saisie et tremblante , lui dit sa demeure. Et sous quel nom êtes-vou» connue , lui demanda-t-il ? On m'appelle Coulange^ répondit-elle en baissant les yeux , du nom du lieu de ma naissance. — De

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^Ire naissance ! Ah ! malheureuse ! . • • . A ce soir , au cicclin du oir , soyez chez vous , et soyez-y seule. A ces mots il descend , it poursuit son chemin.

Ûétonnenaent stupide oii tomha Laurette n'était pas encore lissipé y lorsqu'elle se trouva chez elle.

Liizy soupait à la campagne. Elle se voyait livrée à elle-même bus le moment oii elle aurait eu le plus besoin de conseil et fappùi. EUe allait paraître devant son père , qu'elle avait trahi , Iclaissé ^ accablé de douleur et de honte. Son crime alors s'offrit à elle sous les traits les plus odieux. L'humiliation de son état lui était connue. L'ivresse de l'amour, le charme des plaisirs , en avaient doigné l'idée ; mais dès que le voile fut tombé , elle se vit telle ^'eUe était aux yeux du monde et aux yeux de son père. Effrayée de l'examen et du jugement qu'elle allait subir, Malheureuse ! s'écriait-elle en fondant en larmes , oii fuir ? oii me cacher? Mon père , l'honnêteté même , me retrouve égarée , abandonnée an vice avec un homme qui ne m'est rien ! G mon père ! ô juge terrible ! comment me montrer à vos yeux ? Il lui vint plus d'une fois dans la pensée de l'éviter et de disparaître; mais le vice n'avait pas encore effacé de son àme les saintes lois de la nature. Moi, le réduire au désespoir, dit-elle; et après avoir mérité ses reproches , m*atlirer sa malédiction ! Non , quoique indigne du riom de sa fille , je révère ce^ nom sacré. Vînt-il me tuer de sa main, je dois l'attendre et tomber à ses pieds. Mais non , nn père est toujours père : le mien sera touché de mes pleurs. Mon âge , ma faiblesse , l'amour du comte , ses bienfaits , tout m'excuse ; et quand Luzy aura parlé, je ne serai plus si coupable.

Elle aurait été désolée que ses gens fussent témoins de l'humî- Uanle scène qui s'allait passer. Heureusement elle avait annonce ^'elle soupait chez une amie ; et ses femmes avaient pris ponr elles cette soirée de liberté. 11 lui fut facile d'éloigner de même le3 deux laquais qui l'avaient suivie ; et lorsque son père arriva , ce fut elle qui le reçut.

Eles-vous seule? lui dit-il. — Oui, mon père. Il entre avec «notion; et après l'avoir regardée en face, dans un triste et îuome silence : Que faites-vous ici ? lui demanda-t-il . La réponse w Laurette fut de se prosterner à ses pieds et de les airroser c^e alarmes. Je vois, dit le père en jetant les yeux autour de î»îi flans cet appartement oii tout annonçait la richesse et le luxe , je ^ois que le vice est à son aise dans cette ville. Puis-je savoir qui a pns soin de vous enrichir en si peu de temps , et de qui vous ^enncnt ces meubles , ces habits , ce bel équipage ou je vous rfi Tue — Laurette ne répondit encore que par ses pleurs et ses san-

2i4 CONTES MORAUX.

gloU. Parles , lui dit^il , tous pleurerez après ; toob en «ares

le loisir. t

Au rëcit de son aventure , dont elle ne déguisa rien, passa de l'étonnement à l'indignation. Luzy , disait-il , cet lao«^ nete homme ! .... Et voilà donc les vertus des grands ! Le liolae ^ en me donnant son or, croyait-il me payer ma fiUe? lis a'i ^nent , ces riches superbes , que Fhonneur des pauvres gens une chose vile , et que la misère le met à prix. Il se flattais die me consoler ! il te Tavait promis ! Honune dénature ! qu'il naît peu Tâme^d'un père ! Non , depuis que je t'ai perdue , ]c pas eu un moment sans douleur , pas un quart d'heure de meil tranquille. Le jour , la terre que je cultivais était mouillée de mes larmes; la nuit, tandis que tu t'oubliais, que tu te perdais dans les plaisirs, ton père , étendu sur la paille , s'a chait les cheveux , et te rappelait à grands cris. £h quoi ! jai mes gémissémens n'ont retenti jusqu'à ton âme ! L'image d'ua peine désolé ne s'est jamais offerte à ta pensée , n'a jamais troublé ton repos !

Ah ! le ciel m'est témoin , lui dit-elle , que , si j'avais cru voos causer tant de peine , j'aurais tout quitté pour voler dans vos bras. Je vous révère , je vous aime, je vous aime plus que jamais. Hélas! quel père j'ai affligé! Dans ce moment même, ou je m'at-* tendais à trouver en vous un juge èsexorable, je n'entends de votre bouche que des reproches pleins de douceur. Ah ! mon përe, en tombant à vos pieds , je n'ai senti que la honte et la crainte ; mais à présent c'est de tendresse que vous m^ \ojez pénétrée ; et aux larmes du repentir se joignent celles de l'amour. Ah ! je revis, je retrouve ma fille, s'écna Basile en la relevant. Votre fille, hélas! dit Laurette , elle n'est plus digne de vous. •*- Non , ne Ta pas te décourager. L'honneur, Laurette , est sans doute on graad bien ; Tinnocence , un plus grand bien encore ; et si j'en avais eu le choix , j'aurais mieux aimé te voir oter la vie. Mais quand rinniK* cence et l'honneur sont perdus , il reste encore un bien inestimarble , c'est la vertu , qui ne périt jamais , qu'<m ne perd jamais sans retour. On n'a qu'à le vouloir, elle renaît dans l'àine ; et lorsqu'on la croit étouffée , un seul remords la reproduit. Voilà de quoi te consoler, ma fiDe, de la perte de l'innocence ; et si ton repentir est sincère , le ciel et ton père sont apaisés. Du reste , personne, dans le village , ne sait ton aventure ; tu peux reparaître sans honte. — Où , mon père ? — A G>ulange , oîi je vais te mener. ( Ces mots accablèrent Laurette. ) Hàte**toi , poursuivit Basile , de dépouiller ces ornemens du vice. Du liage uni , un simple cof^ sct , un jupon blanc , voilà les vétemens de ton état. Laisse ce»

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