‹ Œuvres de MarmontelChapitre 20 sur 34 · LAURETTE · texte numérisé non relu

LAURETTE

â, si elle arrivait innocente et fidèle !~ Ah! ma fortune , ma yie, t4ut mon amour suffiraient^ils pour réparer l'injure que je lui ùdsl Quel plaisir j'aurais à m'avouer coupable! par quels transports , par quelles larmes j'effacerais le crime de l'avoir accusée ! Bêlas! je n'ose me flatter d'être injuste ; je ne suis pas assez heureux, n n'est personne qui y dans l'inquiétude et l'ardeur de l'attente, n*ait quelquefois éprouvé , dans Paris , le tourment d'écouter le brait des carrosses , que l'on prend tous pour celui qu'on attend , et dont chacun tour à tour arrive , et emporte en passant l'espoir qu'il vient de faire naître. Le malheureux hazy fut jusqu'à trois heures dans cette cruelle perplexité. Chaque voiture qu'il entendait était peut-être celle qui ramenait Laurette; enfin l'espérance , tant de fois trompée , fit place à la désolation. Je suis trahi , dit-il , je n'en puis plus douter; c'est une trame que l'on m'a cac&ée ; les caressés de la perfide ne servaient qu'à la mieux voiler ; on a choisi prudemment le jour oii je soupais à la campagne. Elle a tout laissé , pour me faire entendre qu'elle n'a plus besoin de mes dons ; sans doute un autre l'en accable. Elle eût rougi d'avoir quelque chose de moi; le plus faible gage de mon amour lui eût sans cesse reproché sa trahison , son ingratitude. Elle veutm'oublier, pour se livrer en paix à celui qu'elle me préfère. Ah ! la parjure , espere-t-elle trouver quelqu'un qui Faime comme moi ? Je l'ai trop aimée , je m'y 'suis trop livré. Ses désirs ^ sans cesse prévenus, se sont éteints. Voilà les femmes ! Elles s'ennuient de tout , et même d'être heureuses. Ah ! peux-tu l'être à présent , perfide ! peux-tu l'être et penser à moi ? A moi t que d4<»-je ? que lui importe et mon amour et ma douleur ! Ah tandis que j*ai peine à retenir mes cris , que je baigne son lit de

mes larmes , un autre peut-être Cette idée est affreuse, et

je ne puis la soutenir. Je le connaîtrai , ce rival , et si le brasier qui brûle dans mon sein ne m'a consumé avant le jour , je ne mourrai pas sans vengeance. C'est sans doute quelqu'un de ces faux amis que j'ai imprudemment attirés chez elle. Soligny peutêtre! 11 en fut épris quand nous la vîmes dans son village

Elle était simple et sincère alors. Qu'elle est changée ! Il l'a

Toulu revoir ; et moi , facile et confiant , me croyant aimé , ne croyant pas possible que Laurette fût infidèle , je lui amenai mon rival. Je puis me tromper ; mais enfin c'est sur lui que tombent mes soupçons. Allons m'en éclaircir sur l'heure. Suis— moi , dit-il à l'un de ses gens ; et le jotir commençait à peine à luire , lorsque, frappant à la porte du chevalier , Luzy demanda à le voir. Il n'y est pas , monsieur , dit le suisse. — Il n'y est pas ! — Non , monsieur, il est à la campagne. — Et depuis quand ? — Depuis hier au soir. — A quelle heure ? — Au déclin du jour. — Et quelle est la

2iS CONTES MORAUX.

campftgne <hi il est allé ? --* Ce%% ce qu'on ne «fût pas ; il n'a mené que son valet de dManhre. — - Et dans quelle voiture? ~-" Dans son Tis-4-yis. — Son absence doit-^Ue être longue ? — * Jt ne revient que dans quinze jours ; il m'a dit de garder ses lettres. —A son retour vous lui dires que je suis venu , et que je demaïadje à le voir.

Enfin , dit-il en s'en allant, me voiU convaincu ; tout s'ac^ corde ; i^ ne me reste plus ffo^k découvrir en quel lieu ils se soiftt cachés. Je l'arracberai de ses bras » le perfide ; et j'aurai le plnisûr de laver dans son sang mon injure et sa trahison.

Ses recherches furent inutiles : le vojage du chevalier était iza» mystère qu'il ne put jamftis éelaircir. Luzy fut donc quinse jcMijn» au supplice; et la pleine persuasion que Soiigny était le ravissetir le détourna de toute antre idée.

Dans son impatience , il envoyait tons les matins savoir «i aoii rival était de retour. Enfin on loi annonce qu'il vient d'arriver. 11 vole cheE lui, enflammé de colère ; et le bon accueil du chevalier ne fit que l'irriter encore. Mon cher comte, lui dit Soiigny , vous m'aves demandé avec empressement ; 4 quoi puis - je vous être utile ? A me délivrer, lui répondit Lusy en pâlissant , ou d'une vie que je déteste , ou d'un rival qui m'est odieux. Vous m'avea enlevé ma maîtresse ; il ne vous reste plus qu'à m'arraclier le cœur. Mon ami, lui dit le chevalier, j'ai autant d'envie que vous de me couper la gorge , car je suis outré de dépit ; mais ce ne sera pas avec vous , s'il vous plaît. CSommençons donc par nous tendre. On vous a enlevé Laurette , dites^'vous ; feu suis elle était charmante; mais en honneur ce n'est pas moi. Non que je me pique de délicatesse sur cet article : en amour, je pardonne à mes amis , et je me permets à moi-même de petits larcins passagers ; et quoique je t'aime de tout mon cœur , si Lauretle eût voulu te tromper pour moi plutôt que pour un autre , je n'an-* sais pas été cruel. Mais pour les enlèvemens je n'en suis plus ; cela est trop grave ; et si tu n'as pas d'autre raison de me tuer , je te conseille de me laisser vivre et de déjeuner avec moi. Quoique le langage du chevalier eût bien l'air de la frapchise , Luzy tenait encore à ses soupçons. Vous avec disparu , lui disait-il , le mémo soir , à la même heure ; vous vous êtes tenu quinse jours caché ; )e sais d'ailleurs que vous l'avez aimée , et que vous en avies envie dans le temps même que je la pris.

Tu es bien heureux , lui dit Soiigny , qu'avec l'humeur qui me domine , je t'aime assez pour m'e^Ûquer encore. Laurette est partie le même soir que moi ; à cela je n'ai point de réponse i c'est une de ces rencontres fatales qui font l'intrigue dès romans. J'ai trouvé Laïu-ette belle comme un ange , et j'en ai eu envie,

LAUBETTE. ai^

M^oréjiieiit ; mais m lu tm te couper la gorge arec tous oqiu qui ynt ce tort-là , je plains la moitié de Paris. L'article important '^ett donc le mystère de mon voyage et de mon absence ? Oh ! bien , le Tais te l'expliqaer.

J'aimais madame de Blanson , ou plutôt j'aimaia son bien , sa nais> Rance , son créditàlacour ; car cette femmeatoutpour elle , hors elle» Ta aais que si elle n'est ni jeune ni jolie , en reyanche elle est trës« sensible et trèa^facil^ à s'enflammer. J'avais donc réussi à lui plaire, etje ne \royais pas d'impossibilité à jtre ce qu'on appelle heuireux^ sans en venir au mariage s mais le mariage était mon but; et au moyen de cette timidité respectueuse , inséparable d'un amour délicat , j'éludais toutes les occasions d'abuser de sa faiblesse. Tant de réserve la déconcertait. Elle n'avait jamais Vu, disait* elle , d'homme si craintif, si novice. J'avais la pudeur d'une jeune fille ; l'en étais impatientant. Je ne te dirai pas tout le manège que î'ai employé pendant trois mois à me faire attaquer sans nae rendre. Jamais coquette n'en a tant fait pour allumer d'inutiles désirs ; ma conduite a été un chef-d'œuvre de prudence et d'habileté. Ehbien ! ma veuve a été plus habile. Je suis sa dupe; oni^ mon amî , elle a surpris ma crédule innocence. Voyant qu'il fal* lait m'attaquer dans les règles , elle a parlé de mariage. Rien de plus avantageux que ses dispositions : son bien était à moi smsr^ serve. H n'y avait plus qu'une difficulté : j'étais bien jeune ; et mon caractère ne lui était pas asses connu. Pour nous éprouver , ellem'a proposé d'aller passer quelques jours ensemble et tête à tête k la campagne. Quinse jours de solitude et de liberté , disait-elle , valaient mieux , pour se bien connaître , que deux ans de la vie de Paris. J'ai donné dans le piège , et elle a si bien fait, que j'ai ou-^ blié ma résolution. Que l'homme est fragile et peu sâr de lui! Engagé dans le rôle d'époux , il a fallu le soutenir , et je lui ai donné de moi la meilleure ^nion qu'il m'a été possible ; mais bientôt elle a cru s'apercevoir que mon amour s'a£faiblissait. J'ai Ctt beau dire qu'il était le même, elle m'a répondu qu'on ne l'abusait point avec de vaines paroles , et qu'elle voyait bien que j'étais changé. Enfin ce matin à mon réveÛ , j'ai reçu le congé que Toid ; il est de sa main tl en bonne forme. « La légère épreuve « que j'ai faite de vos sentimens me suffit. Parles, monsieur, » quand il vous plairat Je veux un mari dont les soins ne se ra- • lentissent jamais , qui m'aime toujours , et toujours de même. » Es-tu content ? Voilà mon aventure. Tu vois qu'elle ne ressemble guère à celle que tu m'attribuais. Ou m'exUevait ainsi que ta Laorette. Dieu veuille, mon ami, qu'on n'ait pas fait d'elle ce qu'on a (ait de moi ! Mais à présent que te voilî détrompé sur mon eompte ^ n'as « tu pas quelque autre soupçon? Je m'y perds , dit

Luzy. Pardonne à ma douleur , à mon désespoir, à mon arnow^, la démarche que je viens de faire. Tu te moques*, reprit Soligrtjr , rien n'était plus juste. Si je t'avais pris ta maîtresse, il aurait bien fallu t'en faire raison. Il n'en est rien ; tant mieux ; nous y'oîI» bons amis. Veux-tu déjeuner? — Je veux mourir. — Cela serait un peu trop violent ; il faut garder ce remëde-là pour des disgrâces plus sérieuses. Ta Laurette est jolie , quoiqu'un peu £i*i— ponne ; il faut tâcher de la ravoir ; mais si tu n'as plus ceHe-14 9 je te conseille d'en prendre une autre ; et le plus tôt sera le mieixx.

Pendant que Lucy se désespérait, et qu'il semait l'argent k pleines mains pour découvrir les traces de Laurette , elle était auprès de son père , pleurant sa faute , ou plutôt son amant.

Bazile avait dit dans le village qu'il n'avait pu se passer de sm. fille , et qu'il l'était allé chercher. On la trouvait encore embellie. Ses grâces s'étaient développées ; et aux yeux même des villa— geois , ce qu'on appelle l'air de Paris lui avait donné de nouveaux charmes. L'ardeur des garçons qui l'avaient recherchée se renouvela et n'en fut que plus vive ; mais son père les refusait tous* Vous ne vous marierez jamais de mon vivant , lui dil-O ; je ne veux tromper personne. Travaillez et pleurez avec moi. Je viens de renvoyer à votre indigne amant tout ce qu'il m'avait donné, il ne nous reste plus de lui que la honte.

Laurette , humble et soumise , obéissait à son père , sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur lui. Ce fut pour elle une peine incroyable de reprendre l'habitude de l'indigence et du travail. Ses pieds amollis étaient blessés , ses mains délicates étaient meurtries ; mais ce n'étaient là que des maux légers. Les peines du corps ne sont rien , disait«*elle en gémissant ; celles de l'âme sont bien plus cruelles !

Quoique Luzy lui fût présent sans cesse , et que son cœur ne pAt s'en détacher , elle n'avait plus ni l'espoir ni la volonté de retourner à lui. Elle savait quelle amertume avait répandu son égarement sur la vie de son malheureux père ; et quand elle aurait été libre de le quitter encore , elle» n'y aurait pas consenti ; mais l'image de la douleur oii elle avait laissé son amant la poursuivait et faisait son supplice. Le droit qu'il avait de l'accuser de perfidie et d'ingratitude était pour elle un nouveau tourment. — Si du moins je pouvais lui écrire ! mais on ne m'en laisse ni la liberté ni le moyen. C'est peu de l'abandonner ; on veut que je l'oublie. Je m'oublierais plutôt moi-même ; et il m'est aussi impossible de le haïr que de l'oublier. S'il fut coupable , son amour en est la cause ; et ce n'est pas à moi de l'en punir. Dans tout ce qu'il a fait , il n'a vu que mon bonheur et celui de mon père. Il s'est trompé , il m'a égarée ; mais à son âge on ne sait qu'aimer. Oui, j« lui

LAtJRETTE. aax

dois , je me dois à moi-même de l'éclairer sur ma c<^nduite ; et ea cela seul mon père ne sera point obéi. La difficulté n'était plus qu'à se procurer les moyens de lui écrire ; mais son père , sans y penser j lui en avait épargné le soin.

Uo soir , Luzy se retirant plus affligé que jamais , reçoit un paquet anonyme. La main qui avait écrit l'adresse ne lui était pas conniie; mais le timbre lui en dit assez. Il l'ouvre avec précipitation ; il reconnaît la bourse qu'il avait donnée à Basile , avec les cinquante louis qu'il y avait laissés , et deux sommes pareilles qu'il lui avait fait tenir. Je vois tout, dit-il, j'ai été découvert. Le père indigné me renvoie mes dons : fier et sévère , comme )e Vai connu , dès qu'il a su oii était sa fille , il sera venu la chercher ; il l'aura fi>rcée à le suivre. A l'instant même il assemble ceux des gens qui servaient Laurette. Il les interroge, il demande si quelqu'un d'eux n'a pas vu chez elle un paysan qu'il leur dépeint. L'un d'eux se souvient qu'en effet le jour même qu'elle s'en est allée , un homme tout semblable à celui qu'il désigne, est monté à la botte du carosse de Laurette , et lui a parlé un moment. Allons vite , s'écria Luzy , des chevaux de poste à ma chaise.

La seconde nuit , étant arrivé à quelques lieues de Coulange , il fait déguiser en paysan celui de ses gens qui l'avait suivi , l'envoie s'instruire , et en l'attendant tâche de prendre du repos. Il n'en est point pour l'âme d'un amant dans une situation si violente, n compta les minutes depuis le départ de son émissaire jusqu'à son retour.

Monsieur , lui dit ce domestique en arrivant , bonnes nouvelles! Laurette est à Coulange , auprès de son père. — Ah ! je respire. — On parle même de la marier. -^ De la marier !... Il faut que je la voie. — Vous la trouverez dans sa vigne ; elle y travaille tout le jour. — Juste ciel ! quelle dureté ! Allons , je me tiendrai caché ; et toi , sous ce déguisement , tu guetteras le moment où elle sera seule. N'en perdons pas un ; mettons-nous en chemin.

L'émissaire de Luzy lui avait dit vrai. Il se présentait pour Laurette un parti riche dans son état ; et le curé avait mandé fiazile pour le résoudre à l'accepter.

Cependant Laurette travaillait à la vigne et pensait au malheureux Luzy. Luzy arrive et l'aperçoit de loin. Il avance avec précaution. Il la voit seule ; il accourt , se précipite et lui tend les bras. Au bruit qu'il fait à travers les pampres , elle lève la tête , elle tourne les yeux. Dieu! s'écria-t-elle.... La surprise et la joie lui ôtèrent l'usage de la voix. Tremblante , elle était dans ses bras sans avoir pu le nonmier encofe. Ah ! Luzy , lui ditelle enfin , c'est vous ! voilà ce que je demandais au ciel. Je suis innocente à vos yeux : c'en est assez; je spuffirirai le reste. Adieu,

L*ii2j 9 adieu pour jamais. Elloîgaes-Tous; plaigneit Laurette ; i ne vous reproche rien ; tous kâ serea cher jusqu'au dernier sottj Moi , s'écna-t-il en la serrant contre son sein comme si on i voulu la lui arracher encore , moi , le quitter ! è moitid de nu même, moi, vivfe sans toi , loin de toi! Non , il n'y a )pas sur terre de puissance qui nous sépare. — - Il en est une saerée po moi ; c'est la volonté de mon père« Ah ! mon ami I ai voas atvî stt la douleur profoAde oii le plongeait ma fuite , sensible et 1m comme vous l'êtes , vous m'auriefS rendue à ses pleurs. ACe di rober à lui une seconde fois , ou lui enfoncer le couteau dst-ns \ sein, ce serait pour moi la même chose. Vous me connaisses trd bien pour me le demander ; voas êtes trop humain pour le vom loir vous-même. Perdes vA éspoùr que je n'ai plus. Adiett. Fasa le ciel que j'expie oaa faute ! Mais j'ai bien de la peine k nte 1 reprocher. Adieu , vous dis^je : mon përe va venir; il serait mÊErew qu'il nous trouvât ensemble. Cest ce que je veux, dit Lozjr s ji l'attends. — Ah ! vous allea redoubler mes peines !

Dans rinstantj même Basile arrive ; et Luzy , s'avâirçant di quelques pas aur-devant de lui , se jette à ses genoux. Qni êtesvous? que demande»-vous ? lui dit Basile, étonné d'abord. Mais dès qu'à eut fixé ses regards sur lui ; Malheureux , s'écria-4;<*il eil reculant , éloignes-vous , otet^vous de mes yeux. — Non , je mears à vos pieds , si vous ne daignez pasm'entinidre. — Apres avoir perdu, déshonoré la fille , vous osez vous présenter au père ! — Je suis criminel , je l'avoue ; et voilà de quoi me punir ; mais si vous m'écotttes, j'espère que vous aurez pitié de moi. Ahl dit Basile en regardant l'épée , si j'étais aussi lâche , aussi cruel que vous !... Vois , dit-il à sa fiHe , combien le vice est bas , et quel en est la hpnte , puisqu'il <Mif^ l'homme À ramper aux pieds de son sem» blable , et à supporter ses mépris. Si je n'étais que vicieux , reprit Lusy avec fierté , loin de vous im]^orer, je vous braverais. N*at* tribues mon humiliation qu'à ce qu'il y a de plus honnête et de plus noble dans la nature, à Famour même , au désir que j'ai d'expier une faute , excusable peut-être , et que je ne me reproche si cruellement que parce que j'm le cœur bon. Alors, avec toute l'éloquence du sentiment , il s'efforça de se justifier , en attribuant tout à la fougue de l'âge et à l'ivresse de la passion.

Le monde est bien heureux , reprit Basile , que Tt>tre passion 4i'ait pas été celle de l'argent ! vous auries été un Cartouche (Lusy frémit à ce discours ). Oui , Un Cartouche. £t pourquoi non ? Anriez^vous la bassesse de croire que l'innocence et l'honaear valent moins que les richesses et que la vie 7 N'tfves-vous pas pro« Çté delà faiblesse, de l'imbécillité de cette malheureuse, pour lui ravir ces deux trésors ? Et à moi , son père , croyea-vous m'avoir

LAURETTE. ûrf

un moînclre mal qœ ie m'assassinér ? Un Cartouclie est roué, qu'il vole des biens dont on peut se passer pour vivre ; et vous, notu avez ravi ce qu'une fille bien née , ce qu'un përe bonnéte me ne peuvent perdre sans mourir , qu'ave2->vous mérité ? On dit noble , et vous crojes l'être. Yoicî les traits de cette no-* e dont vous vous glorifies. Dans un moment de désolation , ^ le pins méchant des bommes aurait eu pîtié de moi , vous ^'abonles , vous feignez de me plaindre ; et vous dites dans votre MMir : Voilà un niidheurenx qni n'a dans le monde de consomtion q[ue sa fille ; c'est le seul bien que le ciel lui laisse ; denuiin mt veux la lui enlever. Oui , barbcure , oui y scélérat , voilà ce qui •e passait dans votre âme. Et moî^ crédnle, }e vous admirais, je 'waés comblais de bénédictions , je demandais an ciel qu'il accom- -yUt tous vos vœiis ; et tons vos vgbux tendaient à suborner ma fiUe. Que dis-rje , malheureux ! Je vous la livrais , je l'engageais à courir après vous , à la vérité , pour vous rendre cet or , ce poison avec lequel vous croyiez me corrompre. Il semblait que le ciel ni*aT€rtk que c'était un don pemicîenx et traître ; je résistai à ce mouvement , je m'obstinai à vous croire compatissant et gé^ nérenx : vous n'étiez que perfide et impitojaUe ; et la main que î'annôs baisée , que j'anrais arrosée de larmes , se prépcurait à m'arracher le cœur. Voyez , poursuivit-il en découvrant son sein et en lui montrant ses cicatrices , voyez quel homme vous avei déshonoré. J'ai versé pour l'état plus de sang que vous n'en avez dans les veines; et vous , homme inutile , quels sont vos exploits? De désoler un përe ! de débaucher sa fille ! d'empoisonner mes jours et les siens ! La voilà , cette malheureuse victime de vos séductions , la voilà y qoi trempe aujourd'hui dans ses pleurs le pain dont elle se nourrit. Elevée dans la simplicité d'oae vie innocente et laborieuse , ^e l'aimait ; elle la déteste ; vous lui avez rendn insupportables le travail et la pauvreté ; elle a perdn sa joie avec son innooence ; et il ne lui est plus permis de lever les yeux sans rougir. Mab ce qui me désespère , ce que je ne vous pardonnerai jamais , vous m'avez fermé le cœur de ma fille ; vous avez éteint dans son âme les sentimens de la nature ; vo^ lui avez fait un supplice de la société de son père; peut-être , hélas!... je n'ose achever.... pemt-^tre lui 8uis*-je odieux.

Ah! mon père, s'écria Laurette , qui jusqu'alors était restée dans l'abattement et la confusion , ih ! mon père, c'est trop me punir. Je mérite tout , excepté le reproche d'avoir cessé de vous aimer. En disant ces mots , elle était à ses pieds , dont elle baisait la poussière. Luzy s'y prosterna lui-même ; et dans un excès d'attendrissement : Mon père y dit-il , pardeanev-lui , pardonneft-moi , embrasses vos enlSsi|s; et si le ravisseur de Laurette

n'est pas trop indigne du nom de son époux , je vous conjure' A ! me l'accorder.

Ce retour aurait attendri un cœur plus dur que celui de Basile. S'il y avait, dit-il à Luzy , un autre moyen de me rendre l*lioi^ neur et de vous rendre à tous deux l'innocence , je refuseraîa celui-là ; mais il est le seul : je l'accepte , et bien plus pour voaa. qne pour moi ; car je ne yeux , je n'attends rien de vovis , et je mourrai en cultivant ma vigne.

L'amour de Luzy et de Laurette fut consacre au pied *d es autels. Bien des gens dirent qu'il avait fait une bassesse , et il en convint ; mais ce n'est pas , dit-il , celle qu'on m'attribue. C<s«f à faire le mal qu'est la bonté , et non pas à le réparer.

Il n'y eut pas moyen d'engager Bazile k quitter son biux&ble demeure. Après avoir tout mis en usage pour l'attirer à Pans y madame de Luzy obtint de son ëpoux qu'il achetât une terre auprès de Coulange ; et le bon père consentit enfin à y aller passer ses vieux ans.

Deux cœurs faits pour la vertu furent ravis de l'avoir retrouvée. Cette image des plaisirs célestes , l'accord de Tamour et de l'innocence ne leur laissa plus rien à désirer que de voir les fruHs d'une. union si douce. Le ciel exauça le vœu de la nature ; et Basile ^ avant de mourir , embrassa ses petits-enfans.

Vjéugour , dès l'âge de quinze ans , avait été dans sa province ce qu'on appelle un petit prodige. Il faisait des vers les plus galans du monde ; il n'y avait pas dans le voisinage une jolie fenune qu'il n'eût célébrée , et qui ne trouvât que ses yeux avaient encore plus d'esprit que ses vers. C'était dommage de laisser tant de talens enfouis dans une petite ville. Paris devait en être le théâtre; et Ton fit si bien , que son père se résolut à l'y envoyer. Ce père était un honnête homme , qui aimait l'esprit sans en avoir, et qui admirait, sans savoir pourquoi , tout ce qui venait de la capitale; il y avait même des relations littéraires; et du nombre de ses correspondans était un Connaiêseur appelé M. de Fintac. Ce fut particulièrement k lui que Célicour fut recommandé.

Fintac reçut le fils de son ami avec cette bonté qui protège. Monsieur, lui dit-il , j'ai entendu parler de vous ; je sais que vous avez eu des succès en province ; mais en province , croyez-moi , les arts et les lettres sont encore au berceau. Sans le goût , l'esprit et le génie ne produisent rien que d'informe , et il n'y a du goût

d'à Parisv Commences donc par vous persuader que tous ne ites que de naitre , et par oublier tout ce que vous avec appris, ine n'oublierais-je pas ! dit Célicour en jetant les yeux sur une îëce de dix-huit ans que le connaisseur avait iiuprës de lui. Oui , ionsieur , c'est d'aujourd'hui que je commence à vivre. Je ne sais oel charme on respire en ces lieux , mais il se développe en moi les facultés qui m'étaient inconnues ; il me semble que je viens Pacquérir de nouveaux sens , une âme nouvelle. Bon ! s'écria ^ntac , Yoilà de l'enthousiasme c il est né poëte ; et à ce seul trait je le garantis tel. Il n'y a point de poésie à cela , reprit Célicour ; c'est la naïve et simple nature. — Tant mieux ! c'est là le vrai talent. Et à quel âge vous étes-vous senti animé de ce feu livin ? — Hélas ! monsieur , j'en ai eu quelques étincelles en profince; mais je n'y éprouvai jamais cette chaleur viv^ et soudaine qui me pénètre dans ce moment. C'est l'air de Paris, dit Fintac. Cest Vair de votre maison y dit Célicour : je suis dans le temple des Mmes. Le connaisseur trouva que ce jeune homme avait d'heureoses dispositions.

Agathe , la plu» jolie petite espiègle que l'amour eût formée , m perdit pas un mot de cet entretien ; et certains regards en dessous , certain sourire qui efBeurait ses lèvres , firent entendre à Célicour qu'elle ne se méprenait pas au double sens de ses réponses. Je sais bon gré à votre père , ajouta le connaisseur , de TOUS avoir envoyé dans l'âge oii le naturel est assez docile pour recevoir les inLpressions du bien ; mais gardes-vous de celles du ^.- Vous trouverez à Paris de faux connaisseurs plus que de ^^008 juges. N'allez pas consulter tout le monde , et tenez-vous-en aux lumières d'un homme qui jamais ne s'est trompé sur rien. Célicour, qui nMmaginait pas que l'on pÀt se louer soi-même avec ^t de franchise , eut la simplicité de demander quel était cet aomme infaillible ? Cest moi , monsieur , lui répondit Fintac d'un ^ de confidence , moi , qui ai passé ma vie avec tout ce que le» ^^ et les lettres ont de plus considérable ; moi qui , depuis quarante ans , m'exerce à distinguer j dans les choses d'imagination et de goût , les beautés réelles et permanentes des beautés de otode et de convention. Je le dis, parce qu'on le sait , et qu'il n'y * poml de vanité à convenir d'un fait connu. I Quelque singulier que fût ce langage , Célicour y fit à peine attention ; mi objet plus intéressant l'occupait. Agathe avait quel- ^ms daigné lever les yeux sur lui ; et ses yeux semblaient lui ^ les choses du monde les plus obligeantes ; mais était-ce leur '^^acité naturelle, ou le plaisir de voir leur triomphe, qui les ■*>»niait? Voilà ce qu'il fallait éclaircir. Célicour pria donc le con-

naisseur de permettre qu'il eût l'honneur de le voir souvent , c I Fintac l'y invita lui-même.

Dans la seconde visite , le jeune homme fut oblige d'aitendbni! que le connaisseur fût visible , et de passer un quart d'heure t/èt4\ à tête avec l'aimable nièce. On lui en lit bien des excuses ; et iï\ répondit qu'il n'y avait pas de quoi. Monsieur , lui dit Agathe y mon oncle est enchanté de vous. -^ C'est un succès bien flatteiu' pour moi ; mais , mademoiselle , il en est un qui me toucherait davantage. — Mon oncle assure que vous êtes fait pour réussir à tout. — Ah ! que ne pensez-vous de même ! — Je suis assez souvent de l'avis de mon oncle. — Aides-moi donc à mériter ses bontés. — H me semble que vous n'avez pas besoin d'aide. — Pardonnez-moi ; )e sais que les grands hommes ont presque tous des singularités , quelquefois çicme des faiblesses. Pour flatter leurs goûts , leurs opinions , leur caractère , il faut les connaître : pour les connaître , il faut les étudier ; et si vous vouliez , belle Agathe , vous m'abré— gériez cette étude. Après tout, de quoi s'agit-il? de gagner la bienveillance de votre oncle ? Rien au monde n'est plus innocent. — Il est donc d'usage en province de s'entendre avec les niëces pour réussir auprès des oncles? Cela n'est pas si maladroit. — Je n'y vois rien que de très-simple. — Mais si mon oncle avait ^ comme vous le dites , des singularités , des faiblesses , faudrait— îl vous en donner avis ? — Pourquoi non ? me soupçonneriez— vous d'en vouloir faire un mauvais usage ? — Non ; mais sa nièce ! — Eh bien ! sa nièce doit souhaiter qu'on cherche à lui complaire, n a passé l'âge ou l'on se corrige ; il n'y a donc plus qu'à le ménager. — On ne peut pas mieux lever les scrupules. — Ah ! vous n'en auriez aucun si je vous étais mieux connu ; mais non , vous êtes dissimulée. — En effet , je vois monsieur pour la seconde fois; comment puis-je avoir des secrets pour lui? — Je suis indiscret , ; je l'avoue , et je vous en demande pardon. — Non , c'est moi qui I ai tort de vous laisser croire la chose plus grave qu'elle n'est. Voici le fait : mon oncle est un bon homme , qui n'eût jamais été que cela , si on ne lui avait pas mis dans la tête la prétention de se connaître à tout , de juger les arts et les lettres , d'être le guide, l'appréciateur, et l'arbitre des talens. Cela ne fait de mal à personne ; mais cela nous attire une foule de sots que mon oncle protège , ^t avec lesquels il partage le ridicule du bel esprit. Il serait bien à souhaiter , pour son repos , qu'il abandonnât cette chimère ; car le public semble avoir pris à tâche dé n'être jamais de son avis , et c'est tous les jours quelque scène nouvelle. — Vous m'affligez. — Vous voilà au fait de tous nos secrets de famille , et nous n'avons plus rien de caché pour vous. Comme elle achevait , on vint dire à Célicour que le connaisseur était visible.

Le cabinet oii il fut introduit annonçait la multiplicité des éUies et la foule des connaissances : on voyait le plancher couvert ^in-folio pêie-méle entassés , de rouleaux d'estampes , de cartes éployées , et de manuscrits semés au hasard ; sur une table , un !acite ouvert à côté d'une lampe sépulcrale entourée dé médailles ntiques ; plus loin, un télescope sur son affût, F esquisse, d'un ableau sur le chevalet , un modèle de bas-relief en cire , des nprceaux d'histoire naturelle ; et du parquet au plafond , des ^jons de livres pittoresquement renversés. Le jeune honmie ne (avait oii mettre le pied ; et son embarras fit au connaisseur un plaisir extrême. Pardonnez , lui dit-il , le dérangement oii vous me trouvez : c'est ici mon cabinet d'études ; j'ai besoin d'avoir tout cela sous ma main. Mais ne croyez pas que le mêjue désordre règne dans ma tête : chaque chose y est à sa place ; la variété, le nombre même n'y jette point de confusion. Cela est merveil» leoxl dit Célicour qui ne savait ce qu'il disait , car il était encore occupé d'Agathe. Oh! très-merveilleux! reprit Fintac; et souvent yt m'étonne moi-même quand je réfléchis au mécanisme de la mémoire, à la manière dont les idées se classent et s'arrangent à mesure qu'elles arrivent. Il semble qu'il y ait des tiroirs pour chaque espèce de connaissances. Par exemple , à travers cette foule de choses qui m'avaient passé par l'esprit , qui m'expliquera comment vint se retracer dans mon souvenir , à point nommé , ce que j'avais lu autrefois sur le retour de la comète ? Car vous saurez que c'est moi qui donnai l'éveil à nos astronomes. — Vous, monsieur ? — Ils n'y pensaient pas , et sans moi la comète passait incognito sur notre horizon. Je ne m'en suis pas vanté , comme vous croyez bien : je vous le dis en confidence. — Et pourquoi vous laisser dérober la gloire d'un avis aussi important? "— Bon ! je ne finirais pas si je réclamais tout ce qu'on me vole. £ngénéral , mon enfant, sachez qu'une solution , une découverte, un morceau de poésie , de peinture ou d'éloquence , n'appartient pas, autant qu'on l'imagine, à celui qui se l'attribue. Mais quel €st l'objet d'un connaisseur? d'encourager les taleiis, en même temps qu'il les éclaire. Que l'idée de ce bas-relief, que l'ordonnance de ce tableau , que les beautés de détail ou d'ensemble ae cette pièce de théâtre soient de l'artiste ou de moi , cela est «gai pour le progrès de l'art ; or c'est là tout ce qui m'intéresse. 1« viennent , je leur dis ma pensée ; ils m'écoutent , ils en fout 'Surprofit; c'est à merveille, je suis récompensé quand ils ont réussi. Rien n'est plus beau , dit Célicour ; les arts doivent vous regarder comme leur Apollon. 'Et mademoiselle Agathe , daigne- Mle être aussi leur muse? — Non : ma nièce est une étourdie I ^^c \ ai voulu élever avec soin ^ mais elle n'a aucun goût pour

l'étude. Je Tayais engagée à jete^ les yeux sur Thistoire ; elle m*a rendu mes livres , en me disant que ce n'était pas la peine de lire pour voir dans tous les siècles d'illustres fous et de hardii fripons se jouer d'une foule de sots. J'ai voulu essayer si elle coûterait davantage l'éloquence ; elle a prétendu que Gicéron y I>émostbènes , etc. , n'étaient que d'habiles charlatans , et cjiie quand on avait de bonnes raisons , l'on n'avait pas besoin de tant de paroles. Pour la morale , elle soutient qu'elle la sait toute par cœur , et que Lucas , son përe nourricier , est aussi «âge que Socrate. Il n'y a donc que la poésie qui l'amuse quelquefois ; encore préfère-t-elle des fables aux poëmes les plus sublimes , et TOUS dit bonnement qu'elle aime mieux entendre parler les animaux de La Fontaine que les héros de Virgile et d'Homère. £n un mot , elle est , à dix-huit ans , aussi enfant qu'on l'est à douze; et au milieu des entretiens les plus sérieux , les plus intéressans , vous serez surpris de la voir s'amuser d'une bagatelle , ou s'ennuyer dès que l'on veut captiver son attention. Céliconr , nant au dedans de lui-même , prit congé de M. de Fintac , qui lui fit la grÂce de l'inviter à dîner pour le lendemain.

Le jeune homme était si aise , qu'il n'en dormit pas de la nuit. Dîner avec Agathe ! C'était le plus beau jour de sa vie. Il arrive ; et va sa beauté , à sa jeunesse , à l'air de sérénité répandu sur son Tisage , on eût cru voir paraître Apollon , si le Parnasse de Fintac edt été mieux composé ; mais comme il ne voulait que des protégés et des adulateurs, il n'attirait chez lui que des gens fait» pour l'être.

Il leur annonça Célicour comme un jeune poète de la plus belle espérance y et le fit placer à table à sa droite. Dè&-lors voilà tous les yeux de l'envie attachés sur lui. Chacun des convives lui crut voir usurper sa place » et jura dans le fond de son âme de se venger en décriant le premier ouvrage qu'il donnerait. En attendant , Célicour fut accueilli , caressé par tous ces- messieurs , et les prit dès ce moment pour les plus honnêtes gens du monde. Un nou-> veau venu excitait l'émulation ; le bel esprit mit toutes les voiles au vent : on jugea la république des lettres ; et comme il est juste de mêler la louange à la critique , on loua généreusement tous les morts , et on déchira tous les vivans , bien entendu tous les vivans qui n'étaient pas de ce dîner. Tous les ouvrages nouveaux qui avaient réussi sans passer sous les yeux de Fintac ne pouvaient avoir qu'un succès éphémère ; tous ceux qu'il avait scellés du sceau de -son approbation devaient aller à l'immortalité , quoi qu'en dit le siècle présent. On parcourut tous les genres de littérature»; et pour donner plus d'essor à l'érudition et à la critique , on mit sur le tapis cette question toute neuve, savoir,' lequel méritait la pré*

feresce de 0>meille ou de. Racine. L'on disait même là-dessus les

fins belles choses du monde, lorsque la petite niëce, qui n'avait

jtts dit un mot , s'avisa de demander naïvement lequel des deux

Iraits , de l'orange ou de la pèche , avait le go&t le plus exquis et

méritait le plus d'éloges. Son oncle rougit de sa simplicité; et

les convives baissèrent tous les yeux sans daigner répondre à cette

bêtise. Ma niëce, dit Fintac, à votre âge il faut savoir écouter et

se taire. Agathe , avec un petit sourire imperceptible , regarda

Célicour , qui l'avait très-bien entendue , et dont le coup d'œil la

consola du mépris de l'assemblée. J'ai oublié de dire qu'il était

placé vis-à-vis d'elle , et vous jugez bien qu'il écoutait peu ce

qu*on disait autour de lui. Mais le connaisseur, qui examinait sa

physionomie , y trouvait un feu singulier. Voyez, disait-il à ses

beaux esprits , voyez comme le talent perce. Oui , répondît l'un

d'eux , on le voit transpirer comme l'eau à travers les pores de

l^éopyle. Fintac , prenant Célicour par la main , lui dit : Elst^e

là une comparaison? est-ce là de la poésie et de la philosophie

fondues ensemble? C'est ainsi que les talens se touchent , et que

les Muses se tiennent par la main. Avouez , poursuivit-il , qu'on

ne fait pas de pareils dîners dans vos villes de province. Eh bien I

vous ne voyez rien ; il y a des jours oii ces messieurs ont encore

cent fois plus d'esprit. Il serait difficile de n'en avoir pas , dit l'un

d'eux ; nous sommes à la source, et purpureo hibimua ore nectar.

Ah ! purpureo ! reprit modestement Fintac , vous me faites bien

de l'honneur. Écoutez , jeune homme, apprenez à citer. Le jeune

homme était fort attentif à saisir au passage les regards d'Agathe,

qui de son coté le trouvait fort joli.

Au sortir de table , on alla se promener dans un jardin oii le connaisseur avait soin de réunir les plantes rares qu'on voit par^ tout. Il y avait , entre autres merveilles , un chou panaché qui faisait l'admiration des naturalistes. Se% replis , son feston , le mélange de ses couleurs , étaient la chose du monde la plus étonnante. Qu'on me fasse voir , disait Fintac , une plante étrangère que la nature ait pris soin de former avec plus d'industrie et de délicatesse. Cest pour venger l'Europe de la prévention de certains curieux pour tout ce qui nous vient des Indes et du nouveau monde , que j'ai conservé ce beau chou.

Tandis qu'on admirait ce prodige, Agathe et Célicour s'étaient {oints, comme sans y penser, dans une allée voisine. Belle Agathe, dit le jeune homme en lui montrant une rose , laisserez-vous mourir cette fleur sur sa tige ? — Oii voulez-vous donc qu'elle meure ? — Oii je voudrais expirer moi-même. Agathe rougit de cette réponse ; et dans ce moment son oncle , avec deux beaux esprits, vint s'asseoir dans un bosquet voisin, d'oii, sans être aperçu,'

23o CONTES MORAUX.

fl pouvait les entendre. S'il est vrai , poursuivit Celicour , que Ic^ âmes passent d'un corps à l'autre , je souhaite , tiprès ma mort , être une rOï>e pareille à celle-là. Si quelque main profane s'avance pour me cueillir, je me cacherai parmi les épines; mais si une nymphe charmante daigne jeter les yeux sur moi , je me pencherai vers elle , j'épanouirai mon sein , j'exhalerai , j'épuiserai tous mes parfums, je les mêlerai avec son. haleine; le désir de Iiû plaife animera mes couleurs. — £h hien! vous ferez tant que voia& serez cueillie , et l'instant d'après vous ne serez plus. — Ah î mst — demoiselle, ne comptez-vous pour rien le honheur d'être un iii.s — tant?... Ses yeux achevèrent de dire ce que s^ houche avait continence. Et moi , dit Agathe en déguisant son trouble , si j'avais le choix , je ferais des vœux pour être changée en colombe : c'est la douceur, l'innocence même. — Ajoutez la tendresse et la fidélité. Oui, belle Agathe, ce'choix est digne de vous. La colombe est l'oiseau de Vénus : Vénus vous distinguerait parmi vos pareille» ; vous feriez l'ornement de son char; l'Amour se reposerait sur vos ailes , ou plutôt il vous échaufferait dans son sein. Ce serait sur &sl bouche divine que votre bec prendrait l'ambroisie. Agathe l'interrompit, en lui disant qu'il poussait tes fictions trop loin. Encore un mot , dît Celicour : une colombe a une compagne ; s'il dépendait de vous de choisir la vôtre , quelle âme lui donnerîe*— vous ? Celle d'une amie , répondit-elle. A ces mots , Celicour attacha sur elle des yeux oii étaient peints l'amour , le reproche et la douleur.

Fort bien ! dit l'oncle en se levant, fort bien ! voilà de la belle et bonne poésie. L'image de la rose est d'une fraîcheur digne de Van-Huysum ; celle de la colombe est un petit tableau de Boucher , le plus frais , le plus galant du monde : ut pîctura poesis. Courage ! mon enfant, courage î l'allégorie est très-bien soutenue; nous ferons quelque chose de vous. Agathe, j'ai été assez content de voire dialogue ; et voilà M. de Lexergue qui en est surpris comme moi. Il est certain, dit M. de Lexergue , qu'il y a dans lé langage de mademoiselle quelque chose d'anacréontique : c'est l'empreinte du goût de son oncle ; il ne dit rien qui ne soit marqué an coin de la saine antiquité. M. Lucide trouva dans les fictions de Celicour le molle att^ue facetum. Il faut achever cette petite scène , dit Fintac ; il faut la mettre en vers : ce sera une des plus jolies choses que nous ayons vues. Celicour dit que pour l'achever il avait besoin du secours d'Agathe ; et afin que le dialogue eut plus d'aisance et de naturel , on crut devoir les laisser seuls. A la colombe votre compagne, l'âme (Tune amie! reprit Celicour ; ah ! belle Agathe , votre cœur n'est-il fait que pour l'amitié ? est-ce pour elle que l'amour a pris plaisir à réunir en vous tant de

LE CONNAISSEUR. aSf

charmes ? Voilà, dit Agathe en souriant, le dialogue très-bien renoué. Je n'ai qu'à saisir la réplique ; il j a de quoi nous mener loin. Si vous voulez, dit Célicour , il est facile de l'abréger. Parlons d'autre chose, interrompit* elle. Le diner vous a-t-il amusé ? — Je n'y ai entendu qu'un seul mot plein de sens et de finesse , qu'on a eu la sottise de prendre pour une question naïve ; tout le resle m'a échappé. Mon âme n'était pas à mon oreille. — EWe était bien heureuse ! — Ah ! trës-heureuse ! car elle était dans mes yeux. — Si je voulais , je ferais semblant de ne pas vous entendre ou de ne pas vous croire ; mais je ne fais jamais semblant. Je trouve donc tout simple, n'en déplaise à nos beaux esprits , que vous ayez plus de plaisir à me voir qu'à les écouter ; et je vous avoue à mon tour que je ne suis pas fâchée d'avoir à (juî parler , ne fût-ce que des yeux , pour me sauver de l'ennui qu'ils me donnent. Nous voilà donc d'intelligence , et nous allons nous amuser ; car nous avons là des originaux assez plaisans dans leur espèce. Par exemple, ce M. Lucide croit toujours voir dans les choses ce que personne n'y a vu. Il semble que la nature lui ait dit son secret à l'oreille ; mais tout le monde n'est pas digne desavoir ce qu'il pense. Il choisit dans un cercle un confident privilégié : c'est communément la personne la plus distinguée. Il se penche mystérieusement vers elle, et lui dit tout bas son avis. Pour M. de Lexergue, c'est un éruditde la première force : plein de mépris pour tout ce qui est moderne , il estime les choses par le nombre des siècles. Il veut même qu'une jeune femme ait l'air de l'antiquité ; et il m'honore de son attention , parce qu'il me trouve le profil de l'impératrice Poppée. Dans le groupe que TOUS voyez là-bas est un homme droit et pincé , qui fait de petits nens charmans; mais ne les entend pas qui veut. Il demande un \ jour pour les lire ; il nomme lui-même son auditoire ; il exige que la porte soit fermée à tout profane ; il arrive sur la pointe du pied , se place devant une table entre deux flambeaux , tire mystérieu** sèment de sa poche un portefeuille couleur de rose , promène an- ^ur de lui un œil gracieux qui demande silence , annonce un petit roman de sa façon , qui a eu le bonheur de plaire à des per« sonnes de considération , le lit posément pour être mieux goûté , ^t va jusqu'à la fin sans s'apercevoir que chacun bâille à bouche <^lose. Ce petit homme remuant, qui gesticule auprès de lui , me fait une pitié que je ne puis dire. L'esprit est pour lui comme ces «tcrnuemens qui vont venir, et qui ne viennent jamais. On voit qu il meurt d'envie de dire de jolies choses ; il les a au bout de la langue ; mais il semble qu'elles lui échappent au moment qu'il va les saisir. Ah ! c'est un homme bien à plaindre ! Ce personnage sec et long, qui se promène seul à l'écart, est l'esprit le

232 ^ CONTES MORAU X.

plus réfléchi et le plus creux que je connaisse : parce qu'il st una perruque ronde et des vapeurs noires , il se croit un philosophe anglais ; il s'appesantit sur une aile de mouche , et il est si obscur dans ses idées , qu'on est quelquefois tenté de croire qu'il est profond.'

Tandis que la malice d'Agathe s'exerçait sur ces caractèi-es , Célicour avait les yeux attachés sur les siens. Ah ! dit-il , <|iie votre oncle, qui connaît tant de choses, connaît peu l'esprit <le sa nièce ! Il vous annonce comme une enfant ! — Yraiment , sans doute; et ces messieurs me regardent hien comme telle. Aussi ne se gênent-ils pas , et la sottise du bel esprit est avec moi tou^ à. son aise. N'allez pas me trahir au moins. — N'ayez pas peur; mais il faut , belle Agathe , cimenter notre intelligence par des liens plus étroits que ceux de l'amitié. Vous faites injure à l'amitié ^ lui répondit Agathe; il y a peut-être quelque chose de plusdoux^ mais il n'y a rien de plus solide.

. A ces mots , on vint les interrompre ; et le connaisseur , se prcw menant seul avec Célicour , lui demanda si le dialogue avait bien repris. Ce n'est pas précisément ce que je voulais, dit le jeune homme ; mais je tâcherai d'y suppléer. Je suis f^ché , dit Fintac , de vous avoir interrompu. Rien n'est si difficile que de rattraper le fil de la nature , quand une fois on le laisse échapper. Cest apparemment cette étourdie qui n'a pas bien saisi votre idée. Elle a quelquefois .des lueurs ; mais tout à coup cela se dissipe. Il &ut espérer que du moins le mariage la formera. —Vous penses donc à la marier ? demanda .Célicour d'une voix tremblante. Oui , r^ pondit Fintac ; et je compte sur vous pour célébrer dignement cette fête. Vous avez vu ce M. de Lexergue ; c'est un homme d'nn grand sens et d'une érudition profonde. Cest à lui que je donne ma niëce^ (Si Fintac eik observé le visage de Célicour , il l'eût vu pâlir à cette nouvelle. ) Un homme aussi sérieux, aussi appliqué que M. de Lexergue, a besoin, poursuivit-il, de quelque chose qui le dissipe. 11 est riche , il s'est pris d'inclination pour cette enfant; et dans huit jours il doit l'épouser ; mais il exige le plus grand secret , et ma niëce elle-même n'en sait lîen encore. Pour vous , il faut bien que vous soyez initia au mystère d'une union que vous devez chanter. O hymen ! 6 hyménée! vous m'entendez? C'est un épithalame que je'vous demande; et voici le moment de vous signaler. •» Ah ! monsieur. — Point de modestie ; elle étouffe tous les talens. — Dispensez-moi. — Vous l'exécuterez , c'est un morceau de votre genre , et qui doit vous faire beaucoup d'honneiir. Ma nièce est jeune et jolie , et avec de l'imagination et de l'âme on ne tarit point sur un sujet pareil. D'ailleurs elle a un onde qui je me tais ; ce n'est pas à moi de me louer. A l'égard de

LE CONNAISSEUR. aîS

^nx, \e TOUS l'ai dit, c'est un homme rare. Personne ne se onnaît comme lui en antiques. Il a un cabinet de médailles qu'il istime quarante mille écus. Il devait même aller voir les ruines l'Herculanum , et peu s'en est fallu qu'il n'ait fait le voyage de ^^myre. Vous voyez combien de tableaux tout cela présente à la poésie. Mais que dis-je ? vous y pensez déjà ; oui , je vois sur votre risage cette méditation profonde qui couve les germes du génie ^ et les dispose à la fécondité. Allez vite , allez mettre à profit des momens si précieux. Je vais aussi m'enfoncer dans l'étude.

Consterné de tout ce qu'il venait d'entendre, Célicour brAlait

d'impatience de revoir Agathe. Le lendemain , il prit le prétexte

Â'alleT consulter le connaisseur ; et avant d'entrer dans son cabi«-

vet , il demanda si elle était visible. Ah I mademoiselle , lui ditr-il,

loas voyex un homme an désespoir. — Qu' avez-vous donc ? —

Je suis perdu : vous épousez M. de* Lexergue. -— Qui vous a fait

ce conte-là? — Qui ? M. de Fintac lui-même, — Tout de bon 7

^ Il m'a chargé de composer votre épithalame. — Eh bien,

cela sera-t-il beau ? — Yous riez ! vous trouvez plaisant d'avoir

pour époux M, de Lexergue ! — Oh ! trës-plaisant. — Ah ! du

moins , cruelle , par pitié pour moi , qui vous adore et qui vous

perds Agathe l'interrompit comme il tombait à sei genoux.

Avouez , lui dit-elle , que ces momens de trouble sont commodes pour une déclaration : comme celui qui la fait ne se possède pas , celle qui l'entend n'ose pas s'en plaindre ; et à la faveur de ce dé- Mrdre , l'amour croit pouvoir tout risquer. Mais doucement , mcK oérei-vous , et voyons ce qui vous désespère. — "Yotre tranquil* lité, cruelle que vous êtes. — Vous voulez donc que je m'afflige d an malheur que je ne crains pas ? — Je vous dis qu'il est décidé que TOUS épousez M. de Lexergue. — Gomment voulez-vous qu'on décide sans moi , ce qui sans moi ne peut s'exécuter ?. — Mais si ■ lotre oncle a donné sa parole ? — S'il l'a donnée , il la retirera. *~ Comment ! vous auriez le courage !... — Le courage de ne pas dire oui ! Le bel effort de résolution ! — Ah ! je suis au comble de la joie, — Et votre joie est une folie aussi-bien que votre douleur. — Vous ne serez point à M. de Lexergue ! — Eh bien , aptes? — Vous serez à moi. — Sans doute , il n'y a pas de mî- "^ ; et toute fille qui ne sera pas sa femme , sera la vôtre ; cela **^ clair. En vérité , vous raisonnez comme un poète de province. Ailes, allez voir mon cher oncle, et tâchez qu'il ne se doute pas ^« l avis que vous m'avez donné.

^ bien , l'épithalame est-il avancé ? lui demanda le connais-^ •«ttr eu venant au-devant de lui. — J'en ai le dessin dans la tête. "* Voyons. — J'ai pris l'aliégorie du Temps qui épouse la Vérité. •* L'idée est belle , mais elle est triste i et puis le Temps est bien

vieux! — M. de Lexergue est un antiquaire. — Oui, mais ob n'aime pas k s'entendre dire qu'on est vieux comme le Temps. — AimeriezF-vous mieux les noces de Vénus et de Vulcain ? — VuJcain , à cause des bronzes , des médailles ? Non : l'aveatare de Mars est affligeante à rappeler. Vous trouverez, en y rêvant, quelque idée encore plus heureuse. Mais, à propos.de Vulcain, voulez-vous venir ce soir avec nous voir le coup d'essai d'un artificier que je protège? Ce sont des fusées chinoises dont fe lui ai donné la composition ; j'y ai même ajouté quelque chose ; car il faut toujours que je mette du mien. Célicourne douta point qu Agathe ne fût de la partie , et il s'y rendit avec empressement-

Les spectateurs étaient placés ; Fintac et sa nièce occupaient une croisée ; et il y restait à côté d'Agathe un petit espace qu'elle avait ménagé sans affectation. Célicour s'y glissa timidement , et tressaillit de joie en se voyant si près d'Agathe. Les yeux de Tonclc étaient attentifs à suivre le vol des fusées , ceux de Célicour étaient attachés sur la nièce. Les étoiles seraient tombées du ciel , qu*eUes ne l'auraient pas distrait. Sa main rencontra au bord de la fenêtre une main plus douce que le duvçt des fleurs ; il lui prit nn tremblement dont Agathe dut s'apercevoir. La main , qu'il eflflcurait à peine , fit un mouvement pour se retirer ; la sienne en fit un pour la retenir ; les yeux d'Agathe se tournèrent sur lui , et rencontrèrent les siens qui demandaient grâce. Elle sentit qu'elle l'affligerait en retirant cette main chérie; et, soit faiblesse ou pitié , elle voulut bien la laisser immobile. C'était beaucoup; ce n'était point ' assez. La main d'Agathe était fermée , et celle de Célicour ne pouvait l'embrasser. L'amour lui inspira l'audace de l'ouvrir. Dieux! quelle fut sa surprise et sa joie , quand il la sentit céder insensiblement à cette douce violence ! Il tient la main d'Agathç déployée dans la sienne , il la presse amoureusement : concevez-vous sa félicité ! Elle n'est pas encore parfaite. La main qu'il presse ne répond point ; il l'attire à lui , se penche vers elle , et l'ose appuyer k son cœur , qui s'avance pour la toucher. Elle veut lui échapper ; il l'arrête , il la tient captive ; et l'amour sait avec quelle rapidité son cœur bat sous cette main timide. Ce fut comme un aimant pour elle. O triomphe ! 6 ravissement ! Ce n'est plus Célicour qui la presse ; c'est elle qui répond aux battemens du cœur de Célicour. Ceux qui n'ont point aimé , n'ont jamais connu cette émotion , et ceux même qui ont aimé ne l'ont éprouvée qu'une fois. Leurs regards se confondaient avec cette langueur touchante qui est le plus doux de tous les aveux , lorsque la girande du feu d'artifice se déploya dans l'air ; alors la main d'Agathe fit un nouvel effort pour s'imprimer sur le cœur de Célicour; et, tandis qu'autour /Veux, on applaudissait à l'éclatante beauté des

fusées , nos amans , occupés d'eux-mêmes , s'exprimaient , par de bràlans soupirs, le regret de se séparer. Telle fut cette scène cnaette , digne d'être citée pour exemple de silences éloquens.

I>ès ce moment leurs coeurs , d'intelligence , n'eurent plus de lecret l'un pour l'autre ; tous deux goûtaient pour la première fois le plaisir d'aimer ; et cette fleur de sensibilité est la plus pure des voluptés de l'âme. Mais l'amour, qui prend la couleur des caractères, était timide et sérieux dans Célicour; vif, enjoué, malin dans Agathe.

Cependant le jour pris pour lui annoncer son mariage avec

M. deLexergue arrive. L'antiquaire vient la voir , la trouve seule,

et lui déclare .son amour , fondé sur l'aveu de son oncle. Je sais ,

lui dit-*elle en badinant , que vous m'aimez de profil; mais moi,

je Teux un mari que je puisse aimer en face; et tout franchement

vous n'êtes pas mon fait. Vous avez , dites-vous , l'aveu de mon

oncle ? vous ne m'épouserez pas sans le mien ; et je crois pouvoir

TOU5 assurer que vous ne l'aurez de la vie. Lexergue eut beau lui

protester qu'elle réunissait à ses yeux plus de charmes que la

Yénnsde Médicis , Agathe lui souhaita des Vénus antiques, et

lui déclara qu'elle ne l'était point. Vous avez le choix, lui dit-^lle,

de m'exposer à déplaire à mon oncle , ou de m'en épargner le

chagrin. Vous na'afFligerez en me chargeant de la rupture , vous

m'obligerez en la prenant sur vous ; et ce qu'on peut faire de

mieux quand on n'est pas aimé , c'est de tâcher de n'être point

haï. Je suis votre trës-humble servante.

L'antiquaire fut mortellement offensé du refus d'Agathe ; mais par orgueil il l'eût dissimulé , si le reproche qu'on lui fit de manquer à sa parole ne lui en eût arraché l'aveu. Fintac , dont l'autorité et la considération étaient compromises , fut indigné de la résistance de sa nièce , et fit l'impossible pour la vaincre ; mais il n'en tira jamais d'autre réponse, sinon qu'elle n'était pas une médaille ; et il finit par lui déclarer, dans sa colère , qu'elle n'aurait jamais d'autre époux. Ce n'était pas le seul obstacle au bonheur de nos amans. Célicour n'avait à espérer qu'une portion d'un modique héritage ; et Agathe attendait tout de son oncle , qui était moins que jamais disposé à se dépouiller de son bien pour elle, pans des temps plus heureux il eût pu se charger de leur petit ménage ; mais , après le refus d'Agathe ,* il fallait un miracle pour l'y engager : ce fut l'amour qui l'opéra.

Flattez mon oncle , disait Agathe à Célicour ; enivrez-le de louanges , et cache2>-lui bien que nous nous aimons. Pour cela entons avec soin de nous trouver ensemble , et contentez-vous de m'instruire de votre conduite en passant. Fintac ne dissimula point à Célicour son ressentiment contre sa nièce. Aurait-elle >

îî36 CONTES MORAUX.

disait-il, quelque inclination secrète? Si je le savais.. .... Mai

non, c'est une petite sotte qui n*aime rien, qui ne sent rien. Ah) si elle compte sur.mon héritage , elle se trompe ; je saurai miem placer mes bienfaits. Le jeune honmie , effrayé des menaces d«! l'oncle , chercha le moment d'en instruire la nièce. Elle ne fit qu*^' plaisanter. — Il est furieux contre vous , ma chère Agathe. — Cela est égal. — Il dit qu'il veut vous déshériter. — Dites comme lui , gagnez sa confiance , et laissez faire à l'amour et au temps. Célicour suivait les conseils d'Agathe , et à chaque élo^e qu'if donnait à Fintac , Fintac croyait découvrir en lui un nouveau degré de mérite. La justesse d'esprit , la pénétration de ce jeune homme n'a pas d'exemple à son âge, disait->il à ses amis. Enfin la confiance qu'il prit en lui fut telle , qu'il crut pouvoir lui confier ce qu'il appelait le secret de sa vie : c'était une pièce de théâtre qu'il avait faite, et qu'il n'avait osé lire à personne , de peur de compromettre sa réputation. Après lui avoir demandé un silence inviolable , il lui donna rende»-vous pour la lire. A cette nouvelle , Agathe fut saisie de joie. Cela va bien, dit-elle; courage ! redour blez la dose d'encens ; bonne ou mauvaise , il faut qu'à vos yeux cette pièce n'ait point d'égale.

Fintac , tête à tête avec le jeune homme , après avoir fermé les portes du cabinet à double tour, tira d'une cassette ce manuscrit précieux, et lut avec enthousiasme la comédie la plus froide, la

Elus insipide qui fut jamais. Il en coûtait cruellement au jeune omme d'applaudir à des platitudes ; mais Agathe le lui avait re* commandé. Il applaudissait donc; et le connaisseur était transporté. Avouez, lui dit-il après la lecture, avouez que cela est beau. — Oui , fort beau. — Eh bien ! il est temps de vous dire pourquoi je vous ai choisi pour mon unique confident. Je brùie d'envie depuis long-temps de voir cette pièce au théâtre , mais je ne veux pas que ce soit sous mon nom. ( Célicour frémit à ce^ mots. ) Je n'ai voulu me fier à personne ; mais enfin je vous crois digne de cette marque de mon amitié. Vous donnerez mon ouvrage comme de vous ; je ne veux que le plaisir du succès , et je vous en laisse la gloire. L'idée d'en imposer au public eût seule effrayé le jeune homme ; mais celle de voir paraître et tomber sous •on nom un ouvrage aussi pitoyable , lui répugnait encore pins. Confondu de la proposition , il s'en défendit long-temps ; mais sa résistance fut inutile. Mon secret confié , lui dit Fintac , vous engage, d'honneur à m'accorder ce que j'exige. Il est égal au pubfic qu'une pièce soit de vous ou de moi ; et ce mensonge officieux nft peut nuire à personne au monde. Ma pièce est mon bien , je \on9 le donne ; la postérité ménle la plus reculée n'en saura rien. Voilà donc votre délicatesse ménagée de toutes façons. Si après ceb

LE CONNAISSEUR. a37

ans refasez de présenter cet ouvrage comme de roas, ]e croirai ne Youâ le trouvez mauvais , que vous venez de me tromper en le >aant , et que vous êtes également indigne de mon amitié et de non estime. A quoi ne se fût pas résolu Tamant d'Agathe , plutât [ne d'encourir la haine de son oncle ! Il l'assura qu'il n'était re^ enu que par des motifs louables , et lui demanda vingt-quatre Kures pour se déterminer. Il me l'a lue ^ dit-il à Agathe. — £h bien ? — Eh bien , elle est mauvaise. — ' Je m'en doutais. — Il veut fae îe la donne au théâtre sous mon nom. -»-» Que dite6<->vous ? — Qu'il veut qu'elle passe pour être de moi. -—Ah ! Célicour, louons le ciel de cette aventure. Avez^vous accepté? — Non, pas encore ; mais )'y serai forcé. — Tant mieux ! -—Je vous dis qu'elle est dé^ t^table. — Tant mieux encore. — Elle tombera.— ^ Tant mieux , vous dîsp-)e ; il faut souscrire à tout. Gélicour n'en dormit pas d'inquiétude et de douleur. Le lendemain y il vint trouver l'oncle , et \u\d\t qu'il n'y avait rien à quoi il ne se déterminât plutôt que de lai déplaire. Je ne veux pas, dit le connaisseur, vous exposer im-* prudemment. Copiez la pièce de votre main ; vous en ferez une lecture à nos amis, qui sont d'excellens juges; et s'ils n'en croient pas le succès infaillible , vous n'êtes plus obligé k rien. Je n'exige de vous qu'une chose , c'est de l'étudier, afin delà bien lire. Cette fKcaution rendit l'espérance au jeune homme. Je dois, dit-il à Agathe , lire la pièce à ses amis; s'ils la trouvent mauvaise , il me dispense de la donner. — Ils la trouveront bonne ; et tant mieux ;* nous serions perdus , s'ils la trouvaient mauvaise. — Expliquezvous donc. — Allez-vous-en ; il ne faut pas qu'on nous voie en« semble. Ce qu'elle avait prévu arriva. Les juges étant assemblés , le connaisseur leur annonça cette pièce comme un prodige , et lUTtout dans un jeune poète. Le jeune poète lut de son mieux ; et à l'exemple de Fintac, on s'extasiait à chaque vers, on applaudissait k toutes les scènes. A la fin , ce furent des acclamations : on j trouvait la délicatesse d'Aristophane , l'élégance de Plante, le m cojTuca de Térence, et l'on ne savait quelle pièce de Molière mettre à côte de celle-ci. Après cette épreuve , il n'y eut plus à balancer. Les comédiens ne furent pas de l'avis des beaux esprits ; niais on savait d'avance que ces gens-là n'avaient point de goût ; ^ il y eut ordre de jouer la pièce. Agathe , qui avait assisté k la ^«cture, avajt applaudi de toutes ses forces ; il y avait même des adroits padiétiques oii elle avait paru attendrie ; et son enthou-^^ tiasuie pour l'ouvrage l'avait un*peu réconciliée avec l'auteur. Serait* il possible, lui dit Célicour, que vous eussiez trouvé cela boh? Excellent , dit-elle , excellent pour nous ; et à ces mots ; elle s'eloi- C^^f sans vouloir lui en dire davantage. Pendant qu'on répétait Ia pièce , Fintac courait de maison en maison disposer les esprits

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en faveur d'un poète naissant, qui donnait, disait-il , de belles espérances. Enfin le grand jour arrive, et le connaisseur assenible à dtnerses amis. Allons , messieurs, dit-il , soutenez votre ouvragre. Vous avez trouvé la pièce admirable , vous en avez garanti le «tierces ; et il y va de votre honneur. Pour moi , vous savez quelle est ma faiblesse ; j'ai des entrailles de père pour tous les talens qui s'élèvent, et je sens aussi vivement qu'eux-mêmes les inquiétudes qu'ils éprouvent dans ces terribles momens.

Après le diner, les bons amis du connaisseur embrassèrent tendrement Célicour, et lui dirent qu'ils allaient au parterre , pour être les témoins , plutôt que les instrumens de son triomphe. Ils s'y rendirent en effet. On joua la pièce : elle ne fut point achevée ; et le premier signal de l'impatience fut donné par ces bons amis.

' Fintac était dans l'amphithéâtre , tremblant et pâle comme Ist mort ; mais pendant tout le temps que le spectacle se soutint , ce père malheureux et tendre fit des efforts incroyables pour encourager les spectateurs à secourir son enfant. Enfin il le vit expirer; et alors succombant à sa douleur , il se traîna dans son carrosse , confondu , anéanti , et se plaignant au ciel de l'avoir fait naître dans un siècle si dépravé. Et oii était le pauvre Célicour? Hélas ! on lui avait accordé les honneurs de la loge grillée , ou , sur un fagot d'épines , il avait vu ce qu'on appelait sa pièce chanceler au premier acte , trébucher au second , et tomber au troisième. Fintac lui avait promis de l'aller prendre , et l'avait oublié. Que devenir? comment s'échapper à travers cette multitude qui ne manquerait pas de le reconnaître et de le montrer au doigt? Enfin , voyant la salle vide et les lumières éteintes , il prit courage, et descendit ; mais les foyers , les corridors , l'escalier étaient encore pleins ; sa consternation le fit remarquer , et il entendait de tous côtés : C'est lui , sans doute; oui, le voilà, c'est lui. Le malheureux! c'est dom* mage ! il fera mieux une autre fois. Il aperçut dans un coin un groupe d'auteurs siffles , qui se moquaient de leur camarade. H vit aussi les bons amis de Fintac , qui triomphaient de sa chute , et qui , en le voyant,^ lui tournèrent le dos. Accablé de confusion et de douleur , il se rendit chez l'auteur véritable ; et son premier soin fut de demander Agathe. Il eut toute la liberté de la voir; car l'oncle s'était enfermé dans son cabinet. Je vous l'avais prédit: elle est tombée , et tombée honteusement , dit Célicour en se jetant dans un fauteuil. Tant mieux, dit Agathe — Eh quoi, tant mieux ! quand votre amant est couvert de honte, et qu'il se rend, pour vous complaire , la fable et la risée de tout Paris ! Ah ! c'en est trop. Non , mademoiselle , il n'est pas temps de plaisanter. Je vous aime plus que ma vie ; mais dans l'état d'humiliation oii f t*

:e vois , je suis capable de renoncer et à la vie et à vous-xnéme. ne sais à quoi il a tenu que le secret ne m'ait échappé. C'est peu de m'exposer au mépris public , votre cruel oncle m'y abandonne ! Je le connais , il sera le premier à rougir de me revoir ; et ce que j'ai fait pour vous obtenir in'en interdit peut-être à jamais l'espérance. Qu'il se prépare cependant à reprendre sa pièce ou à me donner votre main. Il n'y a que ce moyen de me consoler et de m'obliger au silence. Le ciel m'est témoin que si , par impossible , son ouvrage avait réussi , je lui en aurais rendu la gloire : il est tombé , j'en supporte la honte ; mais c'est un effort de l'amour dont vous seule pouvez être le prix. Il faut avouer ,. dit la maligne Agathe afin de l'irriter encore , qu'il est cruel de se voir siffla pour un autre. — Cruel! au point que je ne voudr^^is pas jouer ce rôle pour mon père. — Avec quel air de mépris on ▼oit passer un malheureux dont la pièce est tombée ! — Le mépris est injuste, on s'en console; mais l'orgueilleuse pitié, c'est là ce qui est hnmiliant. — Je crois que vous étiez bien confus en descendant l'escalier! Avez -vous salué les dames? — J'aurais Toulu m'anéantir. — Pauvre garçon ! Et comment oserez - vous reparaître dans le monde? — Je n'y paraîtrai, je vous jure , qu'avec le nom de votre époux, ou qu'après avoir rejeté sur M. de Finlac l'humiliation de cette chute. — Vous êtes donc bien résolu à mettre mon oncle au pied du, mur? — Très-résolu, n'en doutez pas. Qu'il se décide dès ce soir même. S'il me refuse votre main, tous les journaux vont annoncer qu'il est l'auteur de la pièce sifflée. Et voilà ce que je voulais , dit Agathe en triomphant ; voilà l'objet de ces tant mieux qui vous impatientaient si fort. Allez voir mon oncle , tenez bon , et soyez assuré que nous serons heureux.

£h bien ! monsieur , qu'en dites-vous , demanda Célicour au connaisseur ? — Je dis , mon ami , que le public est un animal stupide , et qu'il faut renoncer à travailler pour lui. Mais consolez-vous , votre ouvrage vous fait honneur dans l'esprit des gens de goût. — Qu'appelez-vous mon ouvrage ? c'est bien le vôtre. — Parlez plus bas , je vous conjure , mon cher enfant , parlez plus bas. — Il vous est bien facile de vous modérer , monsieur , vous qui vous êtes sauvé prudemment de la chute de votre pièce ; mais moi qu'elle écrase ! — Ah ! ne croyez pas qu'une pareille chute vous fasse tort. Les gens éclairés ont vu dans cet onvrage des choses qui annoncent Iç talent. -^ Non , monsieur , je ne me flatte point , la pièce est mauvaise : j'ai acquis le droit d'en parler avec franchise, et tout le monde est du même avis. Si elle avait eu un plein succès , j'aurais déclaré qu'elle était de vous ; si elle avait eu un demi-revers , je l'aurais prise sur^ mon

5i4o CONTES MORAUX.

' compte ; mais un désastre si accablant est au-dessus de mes forcées; et je vous prie de vous en charger. — Moi ! mon enfant ; moi , sur mon déclin , me donner ce ridicule! perdre en un jour une considération qui est l'ouvrage de quarante ans , et qui fait l!espéra&<:e de ma vieillesse ! auriez-vous bien la cruauté de l'exiger ? — 79 'avez-vous pas celle de me rendre la victime de ma complaisance ? Yous savez combien il m'en a coAté» — Je sais tout ce que je vous dois ; mais , mon cher Célicour , vous êtes jeune , vous a vas le temps de prendre des revanches , et il ne faut qu'un succès pour faire oublier ce malheur : au nom de l'amitié , soutenee-le avec constance, je vous en conjure les larmes aux yeux. — J'y consens , monsieur ; mais je sens trop les conséquences d'un premier début pour m'exposer au préjugé qu'il laisse. Je renonce aa théâtre , à la poésie , aux belles-lettres. «—Oui ^ c'est bien fait ; il y a , pour un jeune homme de votre âge , tant d'autres objets d'ambition. — Il n'y en a qu'un pour moi , monsieur , et il d^ pend de vous. — Parlez , il n'est point de service que je ne vous rende; qu'exigez-vous? — La main de votre niëce. — La main d'Agathe ! — Oui , je l'adore , et c'est elle qui , pour vous plaire , m'a fait consentir à tout ce que vous avez voulu. — Ma nièce est de la confidence? — Oui, monsieur. — Ah! son étourderie aura peut-être . . . 4 . Hola ! quelqu'un : vite , ma niëce , qu'elle vienne. -^Rassurez^vous ; Agathe est moins enfant, moins étourdie qu'elle ne parait l'être. — Ah ! vous me faites trembler. . . . Ma chère Agathe, tu sais ce qui se passe et le malheur qui vient d'arriver? — Oui , mon oncle. —As-tu révélé ce fatal secret à personne ?— A personne au monde. — Y puis-je bien compter ? — Oui , je vous le jure. — Eh bied ! mes enfans, qu'il meure avec nous trois ^fe vous le demande comme la vie. Agathe , Célicour vous aime ; il renonce , par amitié pour moi , au théâtre, à la poésie, aux lettres; et je lui dois votre main pour prix d'un si grand sacrifice. H est trop payé } s'écria Célicour en saisissant la main d'Agathe. J'épouse un auteur malheureux , dit-elle en souriant ; mais je me charge de le consoler de son infortune ; le pis aller est qu'on lui refuse de l'esprit , et tant d'honnêtes gens s'en passent. Or ça , mon cher oncle, voilà Célicour qui renonce à la gloire d'être poète; ne feriez-vous pas bien de renoncer à celle d'être connaisseur? vous en seriez bien plus tranquille. Agathe fut interrompue par l'arrivée de Clément, valet de chambre affidé de son qncle. Ah! monsieur, dit-il tout essoufflé , vos amis , vos bons amis ! — Eh bien ! Clément?— J'étais au parterre; ils y étaient tous. — Je le sais bien. Ont-ils applaudi ? — Applaudi ! les traîtres ! Si vous aviez vu avec quelle fureur ils ont déchiré ce • malheureux jeune homme. Je vous demande mon congé , si ces gens-là rentrent chez vous. Ah !

LE CONNAISSEUR. ^i

bs lâches ! Jit FIntac. Oiii , c'en est fait, je brùle mes livres , et fomps tout commerce avec les gens de lettres. Gardez vos livres Mur votre amusement , dit Agathe en embrassant son oncle ; et I regard des gens de lettres, n'en veuillez faire que vos amis, et lous en verrez d'estimables.

j'i5QiniTUDE et l'inconstance ne sont, dans la plupart des hommes,

^ela suite d* un faux calcul. Une prévention trop avantageuse

t&oar les biens qu'on désire , fait qu'on éprouve , dès qu'on les

possède , ce malaise et ce dégoût qui ne nous laissent jouir de

lien. L'imagination détrompée et le cœur mécontent se portent

à de nouveaux objets dont la perspective nous éblouit à son tour

et dont l'approche nous désabuse. Ainsi , d'illusion en illusion ,

foa passe sa vie à changer de chimère; c'est la maladie des âmes

ïivcs et délicates ; la nature n'a rien d'assez parfait pour elles ;

de là vient qu'on a mis tant de gloire à fixer le goût d'une jolie

femme.

Lacile , au couvent, s'était peint les charmes de l'amour et les délices da mariage avec le coloris d'une imagination de quinze *iis , dont rien encore n'avait terni la fleur.

Elle n'avait vu le monde que dans ces fictions ingénieuses , qui sont le roman de l'humanité. Il n'en coûte rien à un homme éloquent pour donner à l'amour et à l'hymen tous les charmes qu'il imagine. Lucile, d'après ces tableaux, voyait les amans et les époux comme ils ne sont que dans les fables , toujours tendres et passionnés , ne disant que des choses flatteuses , occupés uniquement du soin de plaire , ou par des hommages nouveaux , ou pr des plaisirs variés sans cesse.

Telle éteit la prévention de Lucile , quand on vint la tirer du couvent pour épouser le marquis de Lisère. Sa figure intéressante etnoble la prévint favorablement. Ses premiers entretiens achetèrent de déterminer l'irrésolution de son âme. Elle ne voyait point encore , dans le marquis , l'ardeur d'un amour passionné ; ^°^ elle pensait assez modestement d'elle-même pour ne pas prétoire à l'enflammer d'un premier coup-d'œil. Ce goût, tran- «l^illc dans sa naissance , allait faire des progrès rapides : il fallait Jûi en donner le temps. Cependant le mariage fut conclu et ter- '^ittc avant que l'inclination du marquis fût devenue une passion THlenle.

■^ien de plm y^ai| de plu« solide que le caractère du marquis dç a, i6

24a CONTES MORAUX.

Liseré. En épousant une jeune personne, il se proposait, pour Im rendre heureuse , de commeneer par être son ami , persuadé qu'un honnête homme fait tout ce qu'il veut d'une femme hiem née quand il a gagné sa confiance; et qu'un époux qui se lait craindre invite sa femme à le tromper, et l'autorise k !e haïr.

Pour suivre le plan qu'il s'était tracé , il était essentiel de n'être point amant passionné ; la passion ne connaît point de règle. 11 s'était bien consulté , avant de s'engager , sur l'espèce de goût que lui inspirait Lucile , résolu de n'épouser jamais celle dont il serait follement épris. Lucile ne trouva dans son mari que cette amitié vive et tendre, cette complaisance attentive et soutenue, cette volupté douce et pure , cet amour enfin , qui n'a ni -accès ni langueur. D'abo/d elle se flattait que l'ivresse , l'enchantement , lej transports, auraient leur tour; l'âme deLîsère fut inaltérable.

Cela est singulier , disait - elle ; je suis jeune , je suis belle , et mon mari ne m'aime pas ! Je lui appartiens , c'en est asses pour ine posséder avec froideur ; mais aussi pourquoi le laisser tranquille? Peut-il désirer ce qui est à lui sans réserve et sans trouble? 11 serait passionné s'il était jaloux. Que les hommes sont injustes ! il faut les tourmenter pour leur plaire. SojeB tendre , fidèle , en^ pressée , ils se négligent , ils vous dédaignent. L'égalité du bonheur les ennuie. Le caprice , la coquetterie , l'inconstance , les réveillent , le^ excitent ; ils n'attachent de prix an plaisir qu'autant qu'il leur coûte des peines. Lisère, moins sûr d'être aimé, en sef&it mille fois plus amoureux lui-même. Cela est aisé , soyons à la mode. Tout ce qui m'environne m'offre assex de quoi l'inquiéter , s'il est capable de jalousie.

D'après ce bean projet , Lucile joua la dissipation , la coquetterie ; elle mit du mystère dans ses démarches ; elle se fit des sociétés dont le marquis n'était pas. Ne l'ai-je pas prévu , disait-il en lui-même , que j'av^s une femme comme nne autre ? Au bout de six mois de mariage elle commence à a'ennnyer. Je serais un joli homme si j'étais amoureux de ma femme ! Heureusement mon goût et mon estime pour elle me laissent toute ma raison ; il faut en faire usage , dissimuler , me vaincre , et n'employer , pour la retenir , que la douceur et les bons procédés. Ils ne réussissent pas toujours ; mais les l*eproches , les plaintes , la gêne etla violence réussissent encore moins. La modération, la complaisance, la tranquillité du marquis achevaient d'impatienter Lucile. Hélas! * disait-eile , j'ai beau faire , cet homme-là ne m'aimera jamais : c'est une de ces âmes froides que rien n'émeut , que rien n'intéresse; et je suis condamnée à passer ma vie avec un marbre qni ne sait aimer ni haïr ! O délices des âmes sensibles ! charme des cœurs passionnés ! Amour , qui nous élèves au ciel sur tes ailes en-

L'HEUREUX DIVORCE. a43

flammées! ou sont ces traits brÀlans dont tu blesses les amans heureux ? oii est l'ivresse oii tu les plonges ? où sont ces transports ravissans qu'ils s'inspirent tour à tour ? Où ils sont ? poursuivaitelle ; dans l'amour libre et indépendant , dans l'abandon de deux cœurs qui se donnent eux-mêmes. Et pourquoi le marquis seraitil passionné? Quel sacrifice lui ai-je fait? par quels traits courageux , par quel dévouement héroïque ai-je ému la sensibilité de son âme? Où est le mérite. d'avoir obéi, d'avoir accepté pour époux un jeune homme aimable et riche qu'on a choisi sans mon aveu? £st-ce à l'amour à se mêler d'un mariage de convenance ? Cepeadant est-ce là le sort d'une femme de seize ans , à qui, sans vanité , la nature a donné de quoi plaire , et plus encore de quoi aimer ? Car enfin je ne puis me dissimuler ni les grâces de ma figure , ni la sensibilité, de mon cœur. A seize ans , languir sans espoir dans une froide indifférence , et voir s'écouler sans plaisir au moins une vingtaine d'années qui pourraient être délicieuses ! 3e dis une vingtaine au moins ; et ce n'est pas vouloir ennuyer le monde que d'y renoncer avant quarante ans. Cruelle famille ! est-ce pour toi que j'ai pris un époux? Tu m'as choisi un honnête homme; le rare présent que tu m'as fait! s'ennuyer avec un honnête homme , et s'ennuyer tonte sa vie ! En vérité , cela est bien dur. . • « '

Le mécontentement dégénéra bientôt en humeur du côté de Lucile ; et Lisëre crut enfin s'apercevoir qu'elle Favait pris en aversion. Sea amis lui déplaisaient , leur société lui était importune ; elle les recevait avec une froideur capable de les éloigner. Le marquis ne put dissimuler plus long-temps. Madame, dit-41 à Lttcile j l'objet du mariage est de se rendre heureux ; nous ne le sommes pas ensemble ; et il est inutile de nous piquer d'une constance qni nous gêne. Notre fortune nous met en état de nous passer l'un de l'autre , et de reprendre cette liberté dont nous nous sommes fait imprudemment un mutuel sacrifice. Vivez chez vous , je vivrai chez moi ; je ne vous demande pour moi que de la décence, et les égards que vous vous devez à vous-miême. Très-volontiers , monsieur , lui répondit Lucile avec la froideur àvL dépit ; et dès ce moment tout fut arrangé pour que madame eAt sou équipage , sa table , ses gens , en un fnot , sa maison à elle. Le souper de Lucile devint bientôt un des plus brillans de Paris. i Sa société fut recherchée par tout ce qu'il y avait de jolies fenmies i et d'bommes galans. Mais il fallait que Lucile eût quelqu'un ; et c'était à qui l'engagerait dans ce premier pas , le seul, dit-on , qui soit difficile. Cependant elle jouissait des hommages d'une cour brillante ; et son cœur , irrésolu encore , semblait ne suspendre ion choix que pour le rendre plus flatteur. On crut voir enfin celui

s44 CONTES MORAUX.

qui devait le déterminer. A l'approche du comte de Blamzé , ton les aspirans baissèrent le ton. C'était l'homme de la cour le plus r» doutable pour une jeune femme. Il était décidé qu'on ne pouvai lui résister ; et l'on s'en épargnait la peine^ Il était beau comme k jour , se présentait avec grâce , parlait peu , mais très— bien ; H s'il disait des choses communes , il les rendait intéressantes par k $on de voix le plus flatteur , et le plus beau regard du monde. Cri n'osait dire que Blamzé fût un £at , tant sa fatuité avait de noblesse. Une hauteur modeste fermait son caractère; il décidait <fe l'air du monde le plus doux , et du ton le plus laconique ; il écoutait \eê contradictions avec bonté , n'y répondait que par un sourire ; et si on le pressait de s'expliquer , il souriait encore et gardait le silence , ou répétait ce qu'il avait dit. Jamais il n'avait combattu l'avis d'un autre , jamais il n'avait pris la peine de rendre raison du sien ; c'était la politesse la plus attentive , et la présomption la plus décidée qu'on eût encore vu réunies dans un jeune homme de qualité.

Cette assurance avait quelque chose d'imposant qui le rendait l'oracle du goût et le législateur de la mode. On n'était sûr d'avoir bien choisi le dessin d'un habit ou la couleur d'une voiture, qu'après que Blamzé avait applaudi d'un conp-d'œil. // esl bien , elle est jolie , étaient de sa bouche des mots précieux, et son silence un arrêt accablant. Le despotisme de son opinion s'étendait jusque sur la beauté , les talens , l'esprit et les grâces. Dans un cercle de femmes , celle qu'il avait honorée d'une attention particulière était à la mode dès ce même instant.

La réputation de Blamzé l'avait précédé chez Lucile ; mais les déférences que lui marquaient ses rivaux eux-mêmes redoublèrent l'estime qu'elle avait pour lui. £lle fut éblouie de sa beauté , et plus surprise encore de sa modestie. Il se présenta de l'air le plus respectueux , s'assit à la dernière place ; mais bientôt tous les regards se dirigèrent sur lui. Sa parure était un modèle de goût , tous les jeunes gens qui l'environnaient l'étudiaient avec une attention scrupuleuse. Ses dentelles , sa broderie, sa coiffure, on examinait tout ; on écrivait les noms de ses marchands et de ses ouvriers. Cela est singulier, disait-on , je ne vois ces dessins, ces couleurs qu'à lui. Blamzé avouait modestement qu'il lui en coûtait peu de soin. L'industrie, disait -il, est au plus haut point; il n'y a qu'à l'éclairer et à la conduire. Il prenait du tabac en di* saut ces mots , et sa boite excitait une curiosité nouvelle ; elle était cependant d'un jeune artiste que Blamzé tirait de l'oubli. On lui demandait le prix de tout ; il répondait en souriant , qu'il oe savait le prix de rien ; et les femmes se disaient à l'oreille le nom de celle qui était chargée de ces détails.

Je suis honteux, madame, dit Blamzé à Lucile, que ces bagatelles occupent une attention qui devrait se réunir sur un objet bien plus intéressant. Pardon , si je me prête aux questions fri- Toles de cette jeunessse; jamais complaisance ne m'a tant coûté. J'espère, ajouta*-t-il tout bas, que vous voudrez bien me permeltre de venir m'en dédommager dans quelque moment plus tranquille. J'en serai fort aise , répondit Lucile en rougissant ; et à sa rougeur, et au sourire tendre dont Blamzé accompagna une révérence respectueuse , l'assemblée jugea que l'intrigue ne traînerait pas en longueur. Lucile , qui ne sentait pas la conséquence de quelques mots dits à l'oreille , et qui ne croyait pas avoir donné on rendes-vous, fit à peine attention aux regards d'intelligence qae les femmes se lançaient, et aux légères plaisanteries qui échappaient aux hommes. Elle se livra insensiblement à ses ré-* flexions , et fut rêveuse toute la soirée. On ramena souvent le propos sur Blamzé. Tout le monde en dit du bien ; ses rivaux en parlaient avec estime; les rivales de Lucile en parlaient avec Gouiplaisance. Personne n'était plus honnête, plus galant, plus respectueux; et de vingt femmes dont il avait eu à se louer, aucune n'avait eu à s'en plaindre. Alors Lucile devenait attentive ; rien ne lui échappait. Vingt fenunes I disait-elle en elle-même , cela est bien fort I mais faut-il en être surpris ? il en cherche une qui soit digne de le fixer, et capable de se fixer elle-même.

On espérait le lendemain qu'il viendrait de bonne heure et avant la foule ; on l'attendit , on fut inquiète ; il ne vint point , on eut de l'humeur ; il écrivit , on lut son billet , et l'humeur cessa. Il était désespéré de perdre le^ plus beaux momens de sa vie ; des importuns l'excédaient ; il eût voulu pouvoir s'échapper ; mais ces importuns étaient des personnages. Il ne pouvait être heureux que le jour suivant; mais il conjurait Lucile de le recevoir le matin, pour abréger, disait- il, de quelques heures les ennuis cruels de l'absence. La société s'assembla comme de coutume ; et Lucile reçut son monde avec une froideur dont on fut piqué. Nous n'aurons pas Blamzé ce soir, dit Clarice avec l'air affligé , il va souper à la petite maison d'Araminte. A ces mots , Lucile pâlit; et la gaieté qui régnait autour d'elle ne fit que redoubler la douleur qu'elle tâchait de dissimuler. Son premier mouvement fut de ne plus revoir le perfide ; mais Clarice avait voulu peut-être, ou par malice ou par jalousie, lui donner un tort qu'il n'avait pas. Ce n'était , après tout , s'engager à rien que de le voir encore une fois; et avant de le condamner, il était juste de l'entendre.

Cpnune elle était à sa toilette , Blamzé arrive en polisson ; maià le plus élégant polisson du monde. Lucile fut un peu surprise de

a46 CONTES MOAAUX.

voir paraître en négligé un homme qu'elle connaissait k peine ; et s'il lui en avait donné^le temps, peut-être se serait-elle fâchée. Mais il lui dit tant de jolies choses sur la fraîcheur de son teint , sur la beauté de ses cheveux , sur l'éclat de son réveil , qu'elle n'eut pas le courage de se plaindre. Cependant Araminte ne lui sortait pas de l'idée ; mais il n'eût pas été décent de paraître sitôt jalouse ; un reproche pouvait la trahir. Elle se contenta de lui demander ce qu'il avait fait la veille. — Ce que j'ai fiait! et le sais-je moi-même? Ah! que le monde est fatigant! qu'on est heureux d'être oublié loin de la foule , d'être à soi , d'étrje h. ce qu'on aime ! Croyez-moi , Lucile , défendez-vous de ce tourbillon qui vous environne; plus de repos, plus de liberté, sit^t <{a'<Mi s'y laisse entraîner. A propos de tourbillon , que faites-vous de ces jeunes gens qui composent votre cour ? Ils se disputent votre conquête. Avez-vous daigné faire un choix? Ld tranquille familiarité de Blamzé avait d'abord étonné Lucile; cette question acheva de l'interdire. Je suis indiscret peut-être, reprit Blamsé , qui s'en aperçut. Point du tout , répondit Lucile avec doucenr ; je n'ai rien à dissimuler , et je ne crains pas que l'on me devine. Je m'amuse de la légèreté de cette jeunesse évaporée , mais pas un d'eux ne me semble digne d'un attachement sérieux. Biarnsé parla de ses rivaux avec indulgence , et trouva que Lucile les )n« geait trop sévèrement. Cléon , par exemple, disaitr-il,^ de quoi être aimable ; il ne sait rien encore ; c'est dommage , car il parle assez bien des choses qu'il ne sait pas , et il me prouve qu'avec de l'esprit on se passe du sens commun. Clairfons est un étourdi; mais c'est le premier' feu de l'âge; et il n'a besoin que d'être di»cipliné par 4ine femme qui ait vécu. Le caractère de Pomblac annonce un homme à sentiment ; et cette naïveté , qui ressemble à de la bêtise , me plairait assez , si j'étais femme ; quelque coquette en fera son profit. Le petit Linval est suffisant ; mais il n'aura pas été supplanté cinq ou m fois , qu'on sera surpris de le voir modeste. Quant à présent, poursuivit Blamzé , rien de tout cela ne vous convient. Cependant vous voilà libre ; que faites-vous de cette liberté? Je tâche d'en jouir, répondit Lucile. C'est une enfance , reprit le comte : on ne jouit de sa liberté qu'au moment qu'on y renonce ; et l'on ne doit la conserver avec soin qn'afin de la perdre à propos. Vous êtes jeune , vous êtes belle ; ne vousflaltet pas d'être long-temps à vous-même ; si vous ne donniez pas votre cœur, il se donnerait tout seul"^ mais parmi ceux qui peuvent j prétendre , il est important de choisir. Dès que vous aimeres , et quand vous n'aimeriez pas , vous serez aimée infailliblement ; ce n'est point là ce qui m'inquiète ; mais à votre âge on a besoin de trouver , dans un amant , un conseil , un guide , un ami , un

omme forme par Tusage du monde , et en état de vous éclairer HT les dangers que vous y allez courir. Un homme comme vous , ar exemple , dit Lucile d'un toii ironique et avec un sourire mo* |aeur . "Vraiment oui , continua Blamcé ; je serais assez votre fait , fms tout ce monde qui m'assiège ; mais le moyen de m'en débar- {Rsser? K 'en faites rien , reprit Lucile, vous exciteriez trop de llainles , et vous m'attireriez trop d'ennemis. Pour les plaintes , lit froidernent le comte , j'y suis accoutume. A l'égard des enne- KÛs , Ton ne s'en me^ guère en peine , lorsqu'on a de quoi se suf- Ere , et le bon sens de vivre pour soi. A mon âge , dit Lucile en KMuiaot , oo est trop timide encore ; et quand il n'y aurait à essuyer que le désespoir d'une Araminte , celi| seul me ferait Irembler. Une Araminte? reprit Blamzé sans s'émouvoir, est one bonne femme qui entend raison, et qui ne se désespère point. Je vois qu'on vous en a parlé ; voici mon histoire avec elle. Araminte est une de ces beauté^ qui , se voyant sur leur déclin , pour ne pas tomber dans l'oubli, et pour ranimer leur 'Considé** ration expirante , ont besoin de temps en temps de faire un éclat dans le monde. Elle m'a engagé à lui rendre quelques soins , et à \m marquer quelque empressement. Il n'eut pas été honnête de la refuser ; je me suis prêté à ses vues. Pour^ d<Hmer plus de célébrité à notre aventure , elle a voulu prendre une petite maison. J'ai en beau lui représenter que ce n'était pas la p^ine, pour un mois tout au pi us que j'avais à lui donner ; la petite maison « été meublée à mon insu , et le plus galamment du monde. On m'a fait promettre, et c'était là le grand point, d'y souper avec l'air du mystère; c'était hier le jour annoncé. Araminte, pour plus de secret, n'y avait invité que cinq de ses amies , et ne m'avait permis d'y amener qu'un pareil nombre de mes amis. J'y allai donc ; j'eus > l'air du [Aaisir , je fus galant , empressé auprès d'elle ; en un mot , je laissai pai^ir les couvives , ^t ne me retirai qu'une demi-heure après eux ; c'est là , je crois , tout ce qu'exigeait la bienséance ; %assi Araminte fut-elle enchantée de moi. C'en est assez pour lui attirer la vogue; e\ je puis désormais prendre congé d'aile quand il me plaira, sans avoir aucun reproche à craindre. Voilà, madame 9 quelle est ma façon de me conduire. La réputation d'une femme m'est aussi chère que la mienne ; je vous dirai plus ; il ne m'en coûte rien de faire à sa gloire le sacrifice de ma vanité. Le plus grand malheur pour une femme à prétentions , c'est d'être ^tt^ : je ne quitte jamais , je me fais renvoyer , je fais semblant même d'çn être inconsolable ; et il m'est arrivé quelquefois de m'enfermer trois jours de suite sans voir personne , pour laisser à celle dont je me détachais tous les honneurs de la rupture. Vous voyez , belle Lucile ^ que les hommes ne sont pas tous aussi

malhonnêtes qu'on le dit , et qu^il y a encore parmi nous dd principes et des mœurs.

Lucilç , qui n'avait lu que les romans du temps passé , n'élai point accoutumée à ce nouveau style , et sa surprise redoublait l chaque mot qu'elle entendait. Quoi ! monsieur , dit-elle , c'est li ce que vous appelée des mœurs et des principes ! — Oui , madame, mais cela est rare , et la considération singulière que mes procédés m'ont acquise ne fait pas l'éloge de nos jeunes gens. Eln honneur , plus j'y pense, et plus je voudrais, pour votre intérêi même, que vous eussiez quelqu'un comme moi. Je me ftatte , dit Lucile , que je serais ménagée comme une autre , et qu'au mmns n'aurais-je pas le désagrément d'être quittée. — C'est une plai-* santerie , madame ; mais ce qui n'en est pas une , c'est que yon^ méritez un homme qui pense , et qui sache développer les qualités de l'esprit et du cœur que je croîs démêler en vous. Liseré est un hon enfant ; mais il n'aurait jamais su tirer parti de sa femme,et en général le désir de plaire à un mari n'est pas assez vif pour qu'on se donne la peine d'être aimahle avec lui jusqu'à un certain point. Heureusement qu'il vous laisse à votre aise , et vous ne seriez pas digne d'un procédé aussi raisonnahle , si vous perdiez /e temp le plus précieux de votre vie dans l'indolence ou dans la dissipation.

Je ne crains, dit Lucile, de tomber dans aucun de ces deux excès. — On ne voit pourtant que cela dans le monde. — Je J^ sais bien , monsieur ; et voilà pourquoi je serais difficile dans le choix , si j'avais dessein d'en faire un ; car je ne pardonne un attachement qu'autant qu'il est solide et durable. — Quoi ! Lucile , à votre âge , vous piquericz-vous de constance ? En vérité , si je le croyais , je serais capable de faire une folie. — Et cette folie serait?

— D'être sage, et de m'attacher tout de bon. — Sérieusement, vous auriez ce courage? — Ma foi, j'en ai peur, si vous voulez que je vpus parle vrai. — Voilà une singulière déclaration ! -r Elle est assez mal tournée; mais je vous prie de me pardonner; c'est la première de ma vie. — La première , dites-vous? — Ouï, madame ; jusqu'ici on avait eu la bonté de m'épargner les avances; mais je vois bien que je vieillis. — Eh bien ! monsieur , pour la rareté du fait , je vous pardonne ce coup d'essai. Je ferai plus encore , je vous avouerai qu'il ne peut me déplaire. — En vérité? Cela est heureux ! Madame approuve que je l'aime I Et me fcra-telle aussi l'honneur de m'aimer? — Ah ! c'est autre chose : le temps m'apprendra si vous le méritez. — Regardez-moi , Lucil<p-

— Je vous regarde. — El vous ne riez pas ? — De quoi rirais-je ?

— De votre réponse. Me prenez-vous pour un enfant ? — Je vous parle raison , ce me semble. — £t c'est pour me parler raison qu«

Irons m'avez fait Tfaîoiiiieur de m'accorder un téte-à-tete? — Je ne croyais pas que pour être raisonnable nous eussions besoin de temoins. Apres tout , que vous ai-je dit , à quoi vous n'ayez dû vous attendre? Je vous trouve des grâces, de l'esprit, un air intéressant et noble. — Vous avez bien de la bonté. — Mais ce n'est pas assez pour mériter ma confiance et pour déterminer mon inclination. — Ce n'est pas assez , madame ? Excusez du peu. Et que £iLUt-il de plus, s'il vous plaît? «— Une connaissance plus approfondie de votre caractère , une persuasion plus intime de vos sentimcns pour moi. Je ne vous promets rien , je ne me défends de rien; vous avez tout à espérer , mais rien à prétendre; c'est à vous de voir si cela vous convient. — Rien ne doit coûter sans doute , belle Lncile , pour vous mériter et vous obtenir ; mais , de bonne foi, voule^vous que je renonce à tout ce que le monde a de charmes pour faire dépendre mon bonheur d'un avenir incertain? Je suis , vous le savez , et je ne m'en fais pas accroire , je suis l'homme de France le plu» recherché : soit goût , soit caprite , il n'importe ; c'est à qui m'aura , ne fût-ce qu'en passant. Vous avez raison , dit Lucile ; j'étais injuste , et vos momens sont trop précieux. — Non , je l'avoue de bonne foi ; je suis las d'être à la mode ; je . cherchais un objet qui pût me fixer ; je l'ai trouvé, je m'y attache : rien de plus heureux ; mais encore faut-il que ce ne soit pas en vain. Vous voulez le temps de la réflexion ; je vous donne vingtquatre heures ; je crois que cela est bien honnête , et je n'en ai jamais tant donné. J'ai la réflexion trop lente, reprit Lucile , et, vous êtes trop pressé pour nous accorder sur ce point. Je suis jeune, peut-être sensible ; mais mon âge et ma sensibilité ne m'engageront jamais dans une démarche imprudente. Je vous l'ai dit : si mon cœur se donne , le temps , les épreuves , la réflexion , la douce habitude de la confiance et de l'estime , l'auront décidé dans son choix. — Mais , madame , de bonne foi , croyez-vous trouver un homme aimable assez désœuvré pour perdre son temps à filer une intrigue ? et vous-même , prétendez-vous passer votre jeunesse à consulter si vous aimerez ? Je ne sais , répondit Lucile , si j'aimerai jamais , ni quel temps j'emploierai à m'y résoudre ; mais ce temps ne sera pas perdu , s'il m'épargne des regrets. Je vous admire , madame , je vous admire , dit Blamzé en prenant congé d'elle ; mais je n'ai pas l'honneur d'être de l'ancienne chevalerie , et je n'étais pas venu si matin pour composer avec vous un roman. Lucile , étourdie de la scène qu'elle venait d'avoir avec Blamzé, passa bient6tk.de l'étonnement à la réflexion. C'est donc là , ditelle , l'homme à la mode , l'homme aimable par excellence ! Il daigne me trouver jolie, et s'il me croyait capable de constance, il ferait la folie de m'aimer tout de bon ! Encore n'^-t-il pas le

aSo CONTES MORAUX.

loisir d'attendre que je me sois cpnsult'^e ; il fallait saisir le m ment de lui plaire, me décider dans les vingt-quatre heures; n'en a jamais tant donné. Est-ce donc ainsi que les remmes s'av lissent et que les hommes leur font la loi ? Heureusement il s'c fait connaître. Sons cet air modeste qui m'avait séduite , quei suffisance , quelle présomption ! Ah ! je vois que le malheur le f\\ humiliant pour une femme est celui d'aimer un fat.

Le même jour , après l'opéra , la société de Lucile étant assen Liée, Pomblac vint lui dire , avec l'air du mystère, qu'elle n'ao rait à souper ni Blamzé ni Clairfons. A la bonne heure , dit^^Ue je n'exige pas de mes amis une assiduité qui les gêne ; il y a anêm telles gens dont l'assiduité me générait. Si Blamzé était de o nombre , reprit ingénument Pomblac ; Clairfons vous en a délirrn au moins pour quelque temps. — G>mment cela? <— Ne vous ef« fîrajez point; tout s'est passé le mieux du monde. — £h quoi, monsieur , que s'est-il passé? -— Après l'opéra , la toile baissée, nous étions sur le théâti'e 9 et , selon notre usage , nous écoutions Blamzé décidant sur tout. Après nous avoir dit son avis sur le chant, la danse , les décorations , il nous a demandé si nous soupions chei la petite marquise. (Pardon , madame , c'est devons qu'il parlait.) Nous lui avons répondu qu'oui. Je n'en serai point, a-t— il dit; depuis ce matin nous nous boudons. J'ai demandé quel pouvait être le sujet de cette bouderie. Blamzé nous a raconté que vous lui aviez donné un rendez-vous ; qu'il y avait manqué , que vous en aviez été piquée ; qu'il avait réparé cela ce matin ; que vous faisiez l'enfant ; qu'il s'était pressé de conclure , que vous aviei demandé le temps de la réflexion ; et qu'ennuyé de vos si et de vos irtaiV, il vous avait plantée là. Il nous a dit que vous vouliez débuter par un engagement sérieux ; qu'il en avait eu quelque envie , mais qu'il n'avait pas assez de momens à lui ; qu'en calculant les f<M'ces de la place , il avait jugé qu'elle pouvait soutenir un siège, et qu'il n'était bon , lui , que pour les coups de main. Cesl un exploit digne de quelqu'un de vous , a-t-il ajouté : vous ét^ jeunes , c'est l'âge oit l'on aime à trouver des difficultés pour les vaincre; mais je vous préviens que la vertu est son fort , et que le sentiment est son faible. Tout était dit, si j'avais pns la peine de jouer l'amant passionné. J'étais bien persuadé qu'il mentait, repnt le jeune homme; mais j'ai eu la prudence de me taire. Clairfons n'a pas été aussi patient que moi ; il lui a témoigné qu'il ne croyait pas un mot de son histoire. A ce propos , ils sont sortis ensemble. Je les ai suivis. Clairfons a reçu un coup d'épée. — Et Blam«é? — Blamzé en tient deux dont il guérira difficilement. Tandis que je lui aidais à gagner son carrosse, si Clairfons, m'a-t-il dit, sait Hrer avantage de celte aventure , il aura Lucile. Une femme ^

L'HEUREUX DIVORCE. aSi

défend mal contre un homme qui la défend sî bien. Dis--lui que je le dispense du secret avec elle ; il est juste qu'elle sache ce qu'elle doit à. son chevalier.

Ltucile eut toutes les peines du monde à cacher le trouble et la frayeur dont ce récit l'avait pénétrée ; elle feignit un mal de tète; et Ton sait qu'un mal de tête , pour une jolie femme , est une manière civile de congédier les importuns. On la laissa seule au sortir de fable.

LÀYrée à elle<*-méme , Lucile ne se consolait pas d'être le sujet d'un <:oinbat qui allait la rendre la fable du monde. Elle était Vivement touchée de la chaleur avec laquelle Clairfons avait vengé son injure ; mais quelle humiliation pour elle si cette aventure faisait un édat , et si Lisëre en était instruit ! Heureusement le secret fiit gardé. Pomblac et Clairfons se firent un devoir de ménager l'honneur de Lucile ; et Blamzé , guéri de ses blessures , n'eut garde de se vanter, d'une imprudence dont il était si bien puni. On demandera peut-être comment un -homme si discret jusqu'alors avait tout à coup cessé de l'être ? C'est qu'on est moins lente de publier les faveurs qu'on obtient , que de se venger des ri^eurs qu'on éprouve. Cette première indiscrétion faillit à lui coÀter la vie; il fut un mois au bord du tombeau. Clairfons eut moins de peine à guérir de sa blessure , et Lucile le revit avec un attendrissement qui lui était inconnu. Si l'on s'attache à quelqu'un qui a exposé sa vie pour nous , on s'attache aussi naturellement à quelqu'un pour qui l'on a exposé sa vie ; et de tels services sont peut-être des liens plus forts pour celui qui les a rendus , que pour celui qui en est redevable. Clairfons devint donc éperdument amoureux de Lucile ; mais plus elle lui devait de retour, moins il osait en exiger. 11 avait un plaisir sensible À se trouver généreux , et il allait cesser de l'être , s'il se prévalait des droits qu'il avait acquis sur la reconnaissance de Lucile : aussi fîit-il plus timide auprès d'elle que s'il n'avait rien mérité ; mais Lucile lut dans son kme , et cette délicatesse de sentiment acheva de l'intéresser. Cependant la crainte de paraître manquer à la reconnaissance , ou celle de la porter trop loin , lui fit dissimuler la confidence que Pomblac lui avait faite ; ainsi la bienveillance qu'elle témoignait à Clairfons paraissait libre et désintéressée , et il en était d'autant plus touché. Leur inclination mutuelle faisait chaque jour des progrès sensibles. Il se cherchaient des yeux , se parlaient avec intimité , s'écoutaient avec complaisance, se rendaient compte de leurs démarches , k la vérité sans affectation et comme pour dire quelque chose , mais avec tant d'exactitude , qu'ils savaient , à une minute près , l'heure à laquelle ils devaient se revoir. Insenliblement Clairfons devint plus familier et Lucile moins réservée.

a52 CONTES MORAUX.

Il n'y avait plus qu'à s'expliquer , et pour cela il n'était pas besoîi de ces incidens merveilleux que l'amour envoie quelquefois au se cours des amans timides. Un jour qu'ils étaient seuls , Liixcile laiss tomber son éventail ; Claîrfons le relève et le lui présente ; elh le reçoit avec un doux sourire ; ce sourire donne à son amant a hardiesse de lui baiser la main ; cette main était la plus l>elle da inonde , et dès que la bouche de Clairfons s'y fut appliquée , elle ne put s'en détacher. Lucile , dans son émotion , fit un léguer effort pour retirer sa main ; il lui opposa une douce violence , et sef yeux , tendrement attachés sur les yeux de Lucile , achevèrent de la désarmer. Leurs regards s'étaient tout dit avant que leur toîx s'en fût mêlée , et l'aveu mutuel de leur amour fut fait et rendu en deux mots. Je respire , nous nous aimons , dit Clairfons enivré de joie. Hélas 1 oui , nous nous aimons, répondit Lucile avec un profond soupir ; il n'est plus temps de s'en dédire ; mais souvenezvous que je suis liée par des devoirs ; ces devoirs sont invioZah/es ; et si je vous suis chère , ils vous seront sacrés r

Le penchant de Lucile n'était point de ces amours à la mode qui étouffent la pudeur en naissant ; et Qairfons le respectait trop pour s'en prévaloir comme d'une faiblesse. Enchanté d'être aiméi il borna long-temps ses désirs à la possession délicieuse d'un cœur pur, vertueux, et fidèle. Qu'on aime peu, disait-il lui-même dans son délire , quand on n'est pas heureux du seul plaisir d'aimer ! Quel est le sauvage stupide qui le premier appela rigueur la résistance que la pudeur craintive opposct aux désirs insensés ? Estil , belle Lucile , est-il un refus que n'adoucissent vos regards ? Puis-je me plaindre , quand vous me souriez ? et mon âme a-t-elle , des vœux à former encore , quand mes yeux puisent dans les vôtres cette volupté céleste dont vous enivrez tous mes sens ? Lofa de nous , j'y consens , tous ces plaisirs suivis de regrets , qui troubleraient la sérénité de votre vie. Je respecte votre vertu autant que vous la chérissez ; et je ne me pardonnerais jamais d'avoir fait naître le remords dans le sein de l'innocence même. Des sentimens si héroïques enchantaient Lucile ; et Clairfons , plus tendre chaque jour , était chaque jour plus aimé , plus heureux , plos digne de l'être. Mais enfin les plaisanteries de ses amis, et les soupçons qu'on lui fit naître sur cette vertu qu'il adorait , empoisonnèrent son bonheur. Il devint sombre , inquiet , jaloux : tout l'importunait , tout lui faisait ombrage. Chaque jour Lucile sentait resserrer et appesantir sa chaîne , chaque jour c'étaient de nouvelles plaintes à entendre , de nouveaux reproches à essuyer. Tout homme reçu avec bienveillance était un rival qu'il faDait bannir. Les premiers sacrifices qu'il exigea lui furent faits sans résistance ; il en demanda de nouveaux , il les obtint ; il en

Toulnt encore , on se lassa de lui obéir. Clairfons crut roir , dans rimpatience de Lucile, un attachement invincible aux liaiiéons qu'il lui défendait; 'et cet amour, d'abord si délicat eti.8i tournis , devint farouche et tyrannique. Lucile en fut efirayée ; elle tâcha de l'apaiser, mais inutilement. Je ne croirai, lui dit rimperieux Gairfons, je ne croirai que vous m'aimez que lorsque vous vivrez pour moi seul , comme je vis pour vous seule. £h ! si je possède , si je remplis votre âme , que vous fait ce monde importun ? Doit-il vous en coûter d'éloigner de vous ce qui m'afflige t M'en coûterait-il de renoncer à tout ce qui vous déplairait ? Que dis-je? n'est-ce pas une violence continuelle que je me fais, de voir tout ce qui n'est pas Lucile ? Plût au ciel être délivré de cette foule qui vous assiège , et qui me dérobe à chaque instant ou vos regards ou vos pensées ! La solitude, qui vous effraie, mettrait le comble à tous mes vœux. Nos âmes ne sont-elles pas de la même nature? ou l'amour que vous croyez ressentir n'est-il pas le même que je ressens ? Vous vous plaignez que je vous demande des sacrifices! Exigez, Lucile, exigez à votre tour; choisissez parmi les épreuves , les plus pénibles , les plus douloureuses , vous verrez si je balance. Il n'est point de lien que je ne rompe ; il n'est point d'efforts que je ne fasse ; ou plutôt je n'en ferai aucun. Le plaisir de vous complaire me «dédommagera, me tiendra lieu de tout; et ce qu'on appelle des privations , seront pour moi des jouissances. Vous le croyez, Clairfons, lui répondit la tendre et naïve Lucile; mais vous vous faites illusion. Chacune de ces privations est peu de chose ; mais toutes ensemble sont beaucoup. C'est la continuité qui en est fatigante : vous m'avez fait éprouver qu'il n'est point de complaisance inépuisable. Tandis qu'elle parlait ainsi , les yeux de Clairfons , étincelans d'impatience , tantôt se tournaient vers le ciel , tantôt s'attachaient sur elle. Croyezmoi, poursuivit Lucile, les sacrifices du véritable amour se font dans le cœur et sous le voile du mystère ; l'amoup-propre seul en Teut de solennels : pour lui , c'est peu de la victoire ; il aspire aux honneurs du triomphe : c'est là ce que vous demandez.

Quelle froide analyse ! s'écria-t-il , et quelle vaine métaphysique ! Cest bien ainsi que raisonne l'amour ! Je vous aime , madame ; rien n'est plus vrai pour mon malheur : je sacrifierais mille vies pour vous plaire ; et quel que soit ce sentiment , que Tons appelez amoui^propre , il me détache de l'univers entier , pour me livrer uniquement à vous : mais en m'abandonnant ainsi , je veux vous posséder de même. Cléon , Linval , Pomblac , tout cela peut m'inquiéter : je ne réponds pas de moi-même. Après cela , si vous m'aimez , rien ne doit vous être plus précieux que mon repos ; et mon inquiétude , fût-elle une folie , c'est à vous

de la dissiper. Mais que dis-je ? une folie ? Vous ne rendez que trop raisonnables mes alarmes et mes soupçons. Et comment se^ raifr-je tranquille , en voyant que tout ce qui vous approche \f>u:9 intéresse plus que moi ?

Ah ! monsieur 9 que je vous dois de reconnaissance ! dit Lucile avec un soupir : vous me faites voir la profondeur de l'abîme ob. Tamour allait m'entratner. Oui y je reconnais qu'il n'est point d'esclavage comparable k celui qu'impose un amant jaloux. — Moi , madame , je vous rends esclave ! N'avec^vou s pas vous-même un empire absolu sur moi ? Ne disposez-vous pas.... — C'en est assez , monsieur t j'ai souffert long^temps , je me suis flattée ; voiis me tirez de mon illusion , et rien ne peut m'y raniener. Soyez mon ami, si vous pQuvez l'être; c'est le seul titre qui vous reste avec moi. — Ah ! cruelle , voulez-^vous ma mort ? — Je veux votre repos et le mien. — > Vous m'accablez. Quel est mon-crime ? — De vous aimer trop vous-même, et de ne m'estimer pas assez. — Ah ! je vous jure.... — Ne jurez de rien ; votre jalousie est un vice de caractère , et le caractère ne se corrige pas. Je vous oon^ nais 9 Clairfons , je commence à vous craindre , et je cesse de vons aimer. Dans ce moment, je le vois, ma franchise vous désespère; mais de deux supplices je choisis le plus court; et en vous étant le droit d'être jaloux, je vous fais une heureuse nécessité de cesser de l'être. Je vous connais k mon tour , reprit Clairfons avec une fureur étouffée ; la délicatesse d'une âme sensible s'accorde mal avec la légèreté de la vôtre : c'est un Blamzé qu'il vous faut pour amant; et j'étais bien fou de trouver mauvais.... N'allez pas plus loin , interrompit Lucile s je sais tout ce que je vous dois ; mais je me retire, pour vous épargner la honte de m'en avoir fiEtit un reproche.

Clairfons s'en alla furieux , et bien résolu de ne plus revoir une femme qu'il avait si tendrement aimée , et qui le congédiait avec tant d'inhumanité.

Lucile , rendue à elle-même , se sentit comme soulagée d'un fardeau qui l'accablait. Mais , d'un coté , les dangers de l'amoar qu'elle venait de connaître ; de l'autre , la triste perspective d'une étemelle indifférence, ne lui laissèrent voir, dans l'avenir, que de cruelles inquiétudes , ou que des ennuis accablans. Eh quoi! disait-elle , le ciel ne m'a-t-il donné un cœur sensible que pour me rendre le jouet d'un fat , la victime d'un tyran , ou la triste compagne d'une espèce de sage qui ne s'affecte et ne s'émeut de rien ? Ces réflexions la plongèrent dans une langueur qu'elle ne put dissimuler : sa société s'en ressentit, et devint bientôt aussi triste qu'elle. Les femmes, dont sa maison était le rendez-vous, en furent alarmées. Elle est perdue, dirent-elles, si nous ne la

pions pas de cet état funeste : la voilà dégoûtée du monde ; die aime plus que la solitude : les symptômes de sa mélancolie aviennent chaque jour plus terribles ; et à moins de quelque paspn violente qui la ranime , il est à craindre qu'elle' ne retombe f puissance de mari. Ne connaissons-nous personne qui puisse lamer cette jeune tête ? Blamzé lui-même s'y est mal pris , et ^en est pas venu à bout. Pour ce Clairfons,'sur lequel nous comptons , c'est un petit sot qui aime comme un fou ; il n'est pas éton- É^t qa*elle en soit excédée. Attendes, dit Céphise après avmr ftvé quelque temps , Lucile a du romanesque dans l'esprit , il lui ^ut de la féerie , et le magnifique Dorimon est justement l'homme j|ui lui convient. Elle en rafollera , j'en suis sâre ; engageons-la ■ealement à lui aller demander à souper dans sa belle maison de campagne : je me charge de le prévenir et de lui faire sa leçon. La partie fut acceptée , et Dorimon en fut averti.

Dorimon était l'homme du monde qui savait le mieux quels étaient les plus habiles artistes , qui les accueillait avec le plus de l^ices , et qui les récompensait le plus libéralement ; aussi avait-il la réputation de connaisseur et d'homme de goût.

Si dans quelques siècles on lisait ce conte , on le croirait fait à plaisir ; et le séjour que je vais décrire passerait pour un château de fée : mais ce n'est pas ma faute , si le luxe de notre temps le dispute au merveilleux des fables , et si , dans la peinture de nos folies , la vraisemblance manque à la vérité.

Sur les riches bords delà Seine s'élève en amphithéâtre un coteau exposé aux premiers rayons de l'aurore , et aux feux ardens du niidi. La forêt qui le couronne le défend du souffle glacé des vents du nord et de l'humide influence du couchant. Du sommet de la colline tombent en cascades trois sources abondantes d'une eau J^os pure que le cristal ; la main industrieuse de l'art les a conduites , par mille détours , sur des pentes de verdure. Tantôt ces eaux se divisent et serpentent en ruisseau ; tantôt elles se réunissent ^ns des bassins oii le ciel se plaît à se mirer ; tantôt elles se précipitent et vont se briser contre des rochers taillés en grottes , oii le ciseau a imité les jeux variés de la nature. La Seine, qui se courbe au pied de la colline , les reçoit dans son paisible sein , et leur chute rappelle ces temps fabuleux oii les Nymphes des fontailaes descendaient dans l'humide palais des fleuves pour y tempérer les ardeurs de la jeunesse et de l'amour.

Un caprice ingénieux semble avoir dessiné les jardins que ces Ondes arrosent. Toutes les parties de ce riant tableau sont d'aocord , sans monotonie ; la symétrie même en est piquante ; la vue s'y promène sans lassitude et s'y repose sans ennui. Une élégance noble , une richesse bien ménagée , un goût mâle et pourtant

^Se CONTES MORAUX.

délicat, ont pris soin d'embellir ces jardins. Oa n'y voit rien* négligé , rien de recherché avec trop d'art. Le concours desbeai^ simples en fait la magnificence ; et l'équilibre des masses , joj à la variété des formes , produit cette belle harmonie qui fait | délices des yeux.

Des bosquets ornés de statues, des treillages Façonnés en oo beilles et en berceaux , décorent tous les jardins connus ; mais lepl souvent ces richesses, étalées sans intelligence et sans goût,i causent qu'une admiration froide et triste , que suit de prb , satiété. Ici l'ordonnance et l'enchaînement des parties ne fait, i mille sensations diverses , qu'un enchantement continu. JLe secoi objet qu'on découvre ajoute au plaisir que le premier a fait; ( l'un et l'autre s'embellissent encore des charmes de l'objet nouvea qui leur succède sans les effacer.

Ce pajsage délicieux est terminé par un palais d'une architectiu aérienne ; l'ordre corinthien lui-même a moins d'ëlégance et ât légèreté. Ici les colonnes imitent les palmiers unis en berceau, h naissance des palmes forme un chapiteau plus naturel et au» noble que le vase de Callimaque. Les palmes s'entrelacent dam l'intervalle des colonnes , et leurs volutes naturelles dérobent aoi yeux séduits l'épaisseur de l'entablement. Cette architecture t quelque chose de fabuleux , d'aérien , qui ressemble aux palaii de fées, ou à ces temples de Diane et de Vénus, que l'imagination de l'Albane a fait renaître de leurs débris. On ne sait si l'on esta Gnide ou à Délos , dans les jardins d'Armide ou dans l'Ile d'Alcine. Le luxe intérieur du palais répond à la richesse des dehors. Tous les arts se sont disputé le soin et la gloire de l'embellir. Lei marbres , les métaux , ce précieux argile émaillé de mille couleurs , tout ce que l'industrie a inventé pour les délices de la vie, y est étalé avec une sage profusion ; et les voluptés, filles de l'opulence, y flattent l'âme par tous les sens.

Lucile fut éblouie de tant de magnificence. La première soirée lui parut un songe ; ce ne fut qu'une fête brillante et variée dont elle s'aperçut bien qu'elle était la divinité. L'empressement , la vivacité, la galanterie avec laquelle Dorimon fit les honneurs de ce beau séjour , les changemens de scène qu'il produisait d'un seul regard, l'empire absolu qu'il semblait exercer sur les arts et sur les plaisirs, rappelait à Lucile tout ce qu'elle avait lu des plus célèbres enclianteurs. Elle n'osait se fier à ses yeux, et se croyait enchantée ellemême. Si Dorimon eût profité de l'ivresse oii elle était plongée, peut-être le songe eût-il fini comme finissent les romans nouveaux; mais Dorimon ne fut que galant , et tout ce qu'il osa se pennetlre, fut de demander à Lucile qu'elle vint quelquefois embellie ^* ermitage ; car c'çst aiusi ^u'il nommait ce «éjour»

UHEUREUX DIVORCE. 257

Jlitfs compftgnes de Lucîle l'aTaient observée avec soin. Les plus inpérmieiitées jugèrent que Dorimon s'était trop occupé de sa Bai^ificence , et pas assez de son bonheur. Il fallait saisir , disaient- 31«s^ le premier moment de la surprise; c'est une espèce de rmif issement que l'on n'éprouve pas deux fois.

Cependant Lucile , la tête remplie de tout ce qu'elle venait de

roîr, se faisait de Dorimon lui-*méme la plus merveilleuse idée.

I^Ant de galanterie supposait une imagination vive et brillante y

KO esprit cultivé, un goût délicat , et un amant, s'il Tétait jamais,

fcout occupé du soin de plaire. Ce portrait, quoiqu'un peu flatté ,

A4» manquait pas de ressemblance. Dorimon était jeune encore ,

f ime figure intéressante , et du caractère le plus enjoué. Son esprit

était tout en saillies ; il avait dans le sentiment peu de chaleur ,

mais beaucoup de finesse. Personne ne disait des choses plus

galantes ; mais il n'avait pas le don de les persuader : on aimait

il l'entendre , on ne le croyait pas. C'était l'homme du monde le

plus séduisant pour une coquette , le moins dangereux pour une

Semme à sentiment.

Elle consentit à le revoir ches lui ; et ce furent de nouvelles

Ckes. Mais en vain la galanterie de Dorimon y avait rassemblé

tetts les plaisirs qu'elle faisait naitre, en vain ces plaisirs furent-ils

irariés à chaque instant avec autant d'art que de goÛt ; Lucile en

fat d'abord légèrement émue , bientôt après rassasiée ; et avant la

fin du jour, elle conçut qu'on pouvait s'eniiuyer dans ce séjour

^^licieux. Dorimon, qui ne la quittait pas, mit en usage tous les

talens de plaire ; il lui tint mille propos ingénieux , il y en mêla

même de tendres ; mais ce n'était point encore ce qu'elle avait

imaginé. Elle croyait trouver un dieu , et Dorimon n'était qu'un

k<»nme. Le faste de sa maison l'éclipsait ; les proportions n'étaient

pas gardées , et Dorimon , en se surpassant , fat toujours au^essous

de l'idée que donnait de lui tout ce qui l'environnait.

n était bien loin de soupçonner le tort que lui faisait cette comparaison dans l'esprit de Lucile ; et il n'attendait qu'un moment heureux pour profiter de ses avantages. Après le concert et avant le souper , il l'amena , comme par hasard'^, dans un cabinet iolitaire 011 elle irait rêver , disait-il , quand elle aurait des momens d'humeur. La porte s'ouvre , et Lucile voit son image répétée mille fois dans des trumeaux éblouissans ; les peintures voluptueuses dont les panneaux étaient couverts se multipliaient autour d'elle. Lucile crut voir , en se mirant , la déesse des Amours. A ce spectacle , il lui échappa un cri de surprise et d'admiration ; et Dorimon saisit l'instant de cette émotion soudaine. Régnez ici, voilà votre trône , lui dit-il , en lui montrant un sopha que

ft58 CON.TES MORAUX.

la ntain clés fée« avait semé de fleurs. Mon trône ! dit Lacile € «'asseyant , et sur le ton de la gaieté ; mais oui , je m' j tjnoui assez bien ; et je suis reine d'un joli peuple. Elle parlait de la fbuJ des amours qu'elle apercevait dans les glaces. Parmi ces sajei daigneriez-vous m'admettra? dit Dorimon avec ardeur eo s jetant à ses genoux. Ah! pour vous, dit-elle d'un air sérieux vous n'êtes pas un enfant ; et à ces mots , elle voulut se levei Mais il la retint d'une main hardie, et l'eSbrt qu'elle fit pou s'échapper le rendit plus audacieux. Où suis-^e donc ? dlt-«U avec frayeur. Laissez-moi , laissez-moi , vous dis-je ; ou aies cris. . Ces mots lui imposèrent. Excusez , madame , dit«il , une ânipm dence dont vous êtes un peu la cause. Venir ici , tête à tête , se repc ser sur ce sopha , comme voué tivet fait, c'est donner a entendre selon l'usage reçu , qu'on veut bien soaffirir ub peu de violenise Avec vous , je vois bien àue cela ne veut rien dire ; noms nom sommes mal entendus. Oh ! trës<«mal , dit Lucile en sortant courroucée ; et Dorimon la suivit , un peu confus de sa méprise. Heureusement leur absence n'avait pas été assez longue pour doniiei le temps d'en médire. Lucile , dissimulant son trouble , annonça qu'elle venait de voir un cabinet tres->bien décoré. On y coorut en foule ; et les cris d'admiration ne furent interrompus que par l'arrivée du souper.

La somptuosité de ce festin semblait renchérir encore sur tous les plaisirs qu'on avait goûtés. Mais Dorimon eut beau prendre sur lui-même , il n'eut point cette gaieté qui lui était si naturelle; et Lucile ne répondit aux galanteries qu'on lui adressait pour la tirer de sa rêverie , que par ce sourire forcé , avec lequel la politesse tâche de déguiser la mauvaise humeur.

Voilà , lui dirent ses amies en se retirant avec elle , voilà l'hcnnme qui vous convient; avec lui , la vie est i|n enchantement ooniinuel ; il semble que tous les plaisirs reconnaissent sa voix ; dès qu'il commande , ils arrivent en foule.

' Il en est, dit froidement Lucile, qui ne se commandent point; ils sont au-dessus des richesses ; on ne les trouve que dans son cœur. Ma foi^ ma chère enfant, lui dit Céphise , vous êtes bieai difficile. Oui , madame , bien difficile , répondit-elle avec n&i soupir. Et pendant tout le reste du voyage eUe garda un profond silence. Ce n'est là qu'une jolie femme manquée, dirent ses amieft' en la quittant. Encore si ses caprices étaient enjoués, on s'en amu" serait; mais rien au monde n'est plus triste. C'était bien la peine: de se séparer de son mari pour être prude dans le monde ! A Est-ce donc là ce monde si vanté , disait de son coté Lucile ^ J'ai parcouru rapidement tout ce qu'il y a de plus aimable ; qu'airjt

L'HEUREUX DIVORCE. afig

tronré? un fat, un jaloux; un homme avantageux qui s'attribue ^ comme autant de charmes , ses jardins , son palais , ses fêtes , et qui croit que la vertu la plus sévère ne demande pas mieux que de lui cëdér. Ah ! que je hais ces faiseurs de romans qui m'ont bercée de leurs fables ! L'imagination pleine de mille chimères , f ai trouvé mon mari insipide ; et il vaut mieux que tout ce qne j'ai vu ; il est simple ; mais sa simplicité n'est^-elle pas mille fois préférable aux vaines prétentions d'un Blamcé? Il est tranquille dans ses go4ts ; et que deviendrais-je s'il était violent et passionné comme Qairfons? Il m'aimait peu ; mais il n'aimait que moi ; et si j'avais été raisonnable , il m'aimait assez pour me rendre heureuse. Je n'avais point avec lui de ces plaisirs fastueux et brillans qui nous enivrent d'abord , et qui bientôt nous excèdent; mais sa complaisance, sa douceur, ses attestions délicates me ménageaient à chaque instant des plaisirs plus purs , plus solides , ii j'avais bien su les goAter. Insensée que j'étais ! je courais après des illusions , et je fnyais le bonheur même ; il est dans le silence des passions , dans l'équilibre et le repos de l'Ame. Mais , hélas ! il est bien temps de reconnaître mes erreurs , qaand elles m'ont fait perdre Famitié , la coaCance , peut-être l'estime de mon mari ! Grâce au ciel , je n'ai k me reprocher qne les imprudences de m<m Age. Mais Lisère est41 oUtgé de m'en croire, et daignerait-il m'écouter? Ah ! qu'il est malaisé de rentrer dans son devoir quand on en est une fois sorti ! Malaisé ! pourquoi donc? Qui me retient? La crainte d'être humiliée? Mais Lisère est honnête homme ; et s'il m'a épargné dans mes erreurs , m'ac-* cablerait-il dans mon retour ? Je n'ai qu'à me détacher d'une société pernicieuse , à vivre chez moi avec celles de mes amies qne mon époux respecte , et que je puis voir sans rougir. Tant qu'il m'a vue livrée au monde , il ne s'est pas rapproché de moi ; mais s'il me voit rendue à moi-même , il daignera peui-être/me rappeler à lui ; et si son cœur ne m'est pas rendu , la seule consolation qui me reste est celle de m'en rendre digne ; je serai du moins réconciliée avec moi-même , si je ne puis l'être avec mon mari.

Lisère, en gémissant, l'avait suivie des jeux dans le tourbillon du monde; il comptait sur la justesse de son esprit et sur l'honnêtetéde «on âme. Elle sentira, disait-il, la frivolité des plaisirsqu'elle cherche, la folie des femmes , la vanité des hommes , la fausseté des uns et des autres ; et si elle revient vertueuse , sa vertu n'en sera que plus affermie par les dangers qu'elle aura courus. Mais aura-t-elle échappé à tous les écueils qui l'environnent , aux charmes de la louange , aux pièges de la séduction , aux attraits de la volupté ? L'on méprise le monde quand on le connaît bien ; mais on s'/

ft6o CONTES MOKÀtTX.

livre avaùt de le connaître ; et souvent le cœur est égaré ayant que la raison l'éclairé. O Lucilel s'écriait-il en regardant le portrait de sa femme , qui était , dans la solitude , son unique entretien , 6 Lucile ! vous étiez si digne d'être heureuse ! et je me flattais que vous le seriez avec moi. Hélas ! peut-être quelqu'un de ces jolis corrupteurs qui font l'ornement et les malheurs du monde > est-il actuellement occupé à séduire son innocence , et ne s'obstine à sa défaite , que pour le plaisir de s'en glorifier. Quoi ! la honte de ma femme élèverait entre nous une éternelle barrière ! Il ne me serait plus permis de vivre avec celle dont la mort seule devait me séparer ! Je l'ai trahie en l'abandonnant. Le ciel m'avait choisi pour gardien de sa jeunesse imprudente et fragile. Je n'ai consulté que l'usage j et je n'ai été frappé que de ridée effrayante d'être haï comme un tyran.

Tandis que Liseré flottait ainsi dans cette cruelle incertitude , Lucile n'était pas moins agitée .entre le désir de retourner à lui » et la crainte d'en être rebutée. Vingt fois » après avoir passé la nuit à gémir et à pleurer , elle s'était levée dans la résolution d'aller attendre son réveil , de se jeter à ses pieds , et de lui demander pardon ; mais une honte qui est bien connue des âmes sensibles et délicates , avait toujours retenu ses pas. Si Lisëre ne la méprisait point y s'il conservait encore pour elle quelque sensibilité , quelque estime ^ depuis le temps qu'elle avait rompu avec ses sociétés y depuis qu'elle vivait retirée et solitaire y comment n'avait-il pas daigné la voir une seule fois? Tous les jours, en passant , il s'informait de la santé de madame ; elle l'entendait , elle espérait qu'à la fin il demanderait à la voir. Chaque jour cet espoir renaissait; elle attendait toute tremblante le moment du passage de Liseré. Elle s'approchait le plus près qu'il lui était possible pour l'écouter , et se retirait toiit en larmes , après avoir entendu demander en passant , Comment êê porte mctdame ? Elle aurait voulu que Lisère fût instruit de son repentir , de son retour k elle-même. Mais à qui se fier? disaitrelle : à des amis? En est-il d'assez sùfs, d'asses discrets, d'assez sages pour une entremise si délicate? Les uns en auraient le talent , et n'en auraient pas le zèle ; et les autres en auraient le zèle > et n'en auraient pas le talent. D'ailleurs il esi si dur de confier aux autres ce qu'on n'ose s'avouer à soi-même! Une lettre.... Mais que lui écrirai-je? des mots vagues ne le toucheraient pas ; et les détails sont si humilians ! Ëifin il lui vint une idée dont sa délicatesse et sa sensibilité furent également satisfaites. Lisère s'était absenté pour deux jours ; et Lucile saisit le temps de son absence pour exécuter son dessein.

Lisère avait un vieux domestique que Lucile avait vu s'attendrir au moment de leur séparation » et dont le zèloi l'honiiéteté,

L'HEUREUX DIVORCE. a6r

i discrëtion lui étaient connus. Ambroise, lui dit-êUé, )'ai un ervîce à vous demander. Ah ! ïhadame , dit le bon homme y orkmnes ; je suis à vous de toute mon âme. Plût à Dieu que vou» t mon maître vons vous aimassiez comme je vous aime ! Je ne lais qui de vous deux a tort ; mais je vons plains tous les denx : :^était un charme de vous voir ensemble ; et je ne vois plus rieil ict qui ne m'afflige , depuis que vous faites mauvais m^nage^ CTest peut-être ma faute , dit Lucile humiliée ; mais , mon en» bnt , le mal n'est pas sans remède ; fais seulement ce que je te dirai. Tu sais que mdn portrait est dans la chambre de ton maître? *— Oh ! oui , madame , il le sait bien aussi ; car il s'enferme quelquefois avec lui des joumëes entières ; c'est toute sa consolation ; il le regarde y il lui parle , il* soupire à faire pitié; et je vois bien que . le pauvre homme aimerait encore mieux s^entretenir avec vous qu'avec votre ressemblance. — Tu me dis là des choses fort consolantes , mon cher Ambroise ; mais va prendre ce por^ trait eu cachette, et choisis , pour l'apporter ches moi , un moment où tu ne sois vu de personne. — Moi, madame , priver mon maître de ce qu'il a de plus cher au monde ! Demandes-moi plutôt ma vie. Rassure-toi , reprit Lucile : mon dessein n'est pas de l'en priver. Demain au soir tu viendras le reprendre et le remettre en place ; je te demanderai seulement de n'en rien dire à mop mari. A la bonne heure, dit Ambroise. Je sais que vous êtes la bouté miéme ; et vous ne voudries pas me donner , à la fin de mes jours, le chagrin d'avoir affligé mon maître. Le fidèle Ambroise exécuta l'ordre de Lucile. Elle avait dans son portrait l'air tendre «t languissant qui lui était naturel; mais son regard était serein, et ses cheveux étaient mêlés de fleurs. Elle fit venir son peintre , ki ordonna de la représenter échevelée , et de fidre couler des Isrmes de ses jeux. Dès que son idée fut remplie, le tableau fut Kplacé dans l'appartement de Lisëre. Il arrive , et bientôt set yeux tus lèvent sur cet objet chéri. Il est aisé de concevoir quel fut l'excès de sa surprise. Les cheveux épars le firappent d'abord. Il approche , et il voit couler des larmes. Ah ! s'écria-il , ah ! Lucile , lont-ce les larmes du repentir ? Est-ce la douleur de l'amour ? 0 sort transponté , il vole ches elle , il la cherche des yeux , et il la trouve dans la même situation oh le tableau la lui avait présentée. Immobile un instant , il la contemple avec attendrissement ; et tout à coup se précipitant à ses genoux : Est-il bien vrai , dit-il , fie nu fenuoe me soit rendue? Oui , dit Lucile avec des si^nglots^ ou, si vous la trouves encore digne de vous. Peut-elle avoif cessé ^e l'être, reprit Lisère en la serrant dans ne^ bras. Non , mon ^faat, rassure-toi ; je connais ton âme , et je n'ai jamais cessé do te ^aindre et de t'estimer. Tu ne reviendrais pas à moi si b

monde avait pu te séduire ; et ce retour volontaire est la preuve ' de ta vertu. Oh ! grâce au ciel , dit-elle ( le cœur soulagé par lei ' pleurs qui coulaient en abondance de ses yeux ) , grâce au ciel ; je n'ai à rougir d'aucune faiblesse honteuse ; j'ai été folle , x&aif l'ai été honnête. Si j'en doutais , serai^tu dans mon sein ? reprit Liseré. Et à ces mots.... Mais qui peut rendre les transports de deux cœurs sensibles , qui , après avoir gémi d'une séparation croelle , so réunissent pour toujours ? En apprenant leur réconcî^ liatîon , \en^ gens furent saisis de joie ; et le bon homme Amhrof se disait , les yeux mouillés de larmes : Dieu soit loué , je' mourrai* content.

- Depuis ce jour , la tendre union de ces époux sert d'exemple k tous ceux de leur âge. Leur divorce les a convaincus que le nM>nde n'avait rien qui put les dédommager l'un de l'autre ; et c'est ce >que f appelle un divorce heureux.

■!■ fc

JLrf'urr de ces boiis pères dé fiunille qui nous rappellent l'âge d'or, Félisonde ^vait marié Hortence , sa ûUe unique , au baron de Yalsain , et sa nièce Amélie au président de Lusane.

Yalsain , galant sans assiduité , asseï tendre san^ jalousie , trop occupé de sa gloire et de son avancement pour s'établir le gardien de sa femme , la laissait , sur sa bonne foi , se livrer aux dissipations d'un monde où, répandu lui-même, il se plaisait à la voir briller. Lusane , plus recueilli , plus assidu , ne inspirait que pour Amélie , qui , de son cèté, ne vivait que pour loi. Le soin mutuel de se complaire les occupait sans <iesse ; et pour eux le plus saint des devoirs était le plus doux des plaisirs. ■ Le vieux Félisonde jouissait de l'union de sa famille , quand la mort d'Amélie et celle de Yalsain y répandirent la tristesse et le deuil. Lusane , dans sa douleur , n'avait pas même la consolation d'être père. Yalsain laissait h Hortence deux enfans , avec peu de bien. Les premiers regrets de la jeune veuve n'eurent peur objet que son époux ; mais on a beau s'oublier soi-même , en y revient insensiblement. Le temps du deuil fat celui des réflexions.

A Paris , une jeune femme qui n'est que dissipée , est k l'abri de la censure tant qu'elle est au pouvoir d'un mari : l'on suppose que le plus intéressé doit être le plus dilficile , et ce qu'il approuve,

p a*ose le bUmer ; mais livrée à elle-même , elle rentre sous la ttteile dL'aa piiblic seTere et jaloux , et ce n'est pas k vingt^eux us que le veuvage est un état libre. Hortence vit donc biea 01^'elle ^tait trop jeune pour ne dépendre que d'elle - même ; !fc Féliâonade le vit encore mieux. Un jour , ce bon père confia les craintes à Lusane , son neveu. Mon ami , lui dit^il , tu es bien a plaindre ; mais je le suis beaucoup plus que toi. Je n'ai qu'une fitte : lu sais si je l'aime ; et tu vois les dangers qu'elle court.- Ce mmade qui l'a sédmfee , la rappelle : son deuil fini , elle va s'y li« Trer ; et j« crains , tout vieux que je suis , de vivre assez pour avoir k rougir. Ma fille a on fond de vertu ; mais notre vertu est en iftoa«, et notre honneur, cet booneur si char, est dans l'opinion des autres.— -Je vous entends, monsieur, et, s'flfiiut l'avouer, je partage votre inqniétade ; mais ne peut «on pas déterminer Hortence à un nouvel engagement ? — Eh ! mon ami , quelles raisons n'a-i-elle pas k m'opposer ! deux enfans , deux enfans sans fortune ; car tu sais que je ne suis pas riche , et que leur père était miné. — N'ianporte, monsieur, consultez Hortence : je connais un honune , s'il lui convenait, qui pense assez bien , qui a le cœur assez bon pour servir de père k ses enfans. Le vieux bon honune crut l'entendre. O toi , dit«4l , qui faisais le bonheur de ma nièce Amélie , toi que j'aime comme mon fils , Lusane ! le ciel Ut dans mon cosur Mais , disHsoi , l'époux que tu proposes Gonnait-il ma fifle? n'est-^il pmnt effrayé de sa jeunesse, de sa légèreté , de l'essor qu'elle a pris dans le monde ? — - Il la coiuiait comme vous-même , et il ne l'en estime pas moins. Féli« sendene tarda point à parler à sa fille. Oui , mon père , je conviens, Itti dit^eUe, que ma position est délicate. 6'observer , se craindre sans cesse, être dans le monde comme devant son juge, c'est le sort d'une veore k mon âge ; il est péntUe et dangereux. — *Eh bien , ma fille , Lnsaae mTa parlé d'un époux qui te conviendrait. — ^Lusane , mon pèrel ah l s'il est possible , qu'il m'en donne un qui lui ressemble. Heureuse mot -même avec Yalsain, je ne laissais pas quelquefois d'envier le sort de sa femme. Le père, enchanté de sa réponse , vint la rendre k son neveu. Si vous ne me flattez pas , lui dit Lusane , deinain nous serons tous contens. — Quoi ! mon ami , c'est toi ! ^*- C'est moi-même.'-* Hélas ! mon cœur me l'avah dit. — Oui c'est moi \ monsieur , qui veux feire la consolation de votre vieillesse , en ramenant k ses devoirs une fille digne de vans. Sans donner dans des travers indécens , je vois qu^Hortence a pris tons les airs , tons les ridicules d'une femme à la mode. La vivacité, le caprice , l'envie de plaire et de s'amuser , l'ont engagée dans le labyrinthe d'une sodété bruyante et frivole ; il s'agit de l'en tirer. J'ei besoia pour cda d'nn peu de courage et de ré-

solution. J'aurai peut-être des larmes à combattre , et c^est coup pour un cœur aussi sensible qne le mien ; cependant je réponds de moi. Mais vous, monsieur, vous êtes përe; et si Ho^

tence venait se plaindre à vous — Ne crains rien ; dispose d«!

ma fille : je la confie à ta vertu ; et si ce n'est pas assès de !'«■■ torité d'un époux, je te remets celle d'un përe.

Lusane (ut reçu d'Hortence avec les grâces les pins toachaate^ Croyez voir en moi , lui dit-elle , l'épouse que vous avei perdue s si je la remplace dans votre cœur , je n'ai plus rien à regretter.

Quand il s'agit de dresser les articles , monsieur , dit («usaifte .à Félisonde , n'oublions pas que nous avons deux orphelins. JJétm% de leur përe ne lui a pas pennis de leur laisser un gros héritage s ne les privons pas de celui de leur mëre ; et que la naissance de mes enfans ne soit pas un malheur pour eux. Le vieîUard fat touché jusqu'aux larmes de la générosité de son neveu , qu'il appela des ce moment son fils. Hortence ne fiit pas moins sensîUe aux procédés de son nouvel époux. Le pins élégant équipage , les plus riches habits , les bijoux les plus précieux , une maison où tout respirait le goût , l'agrément , l'opolence , annoncërent k cette jeune femme un mari soigneux de tous ses piaisifs ; mais la joîe qu'elle en ressentit ne fut pas de longue durée.

Des que le calme eut succédé au tumulte des noces , Lusane crut dévoir s'expliquer avec elle sur le plan de vie qu'il voulait loi tracer. Il prit pour cet entretien sérieux le moment paisible du réveil , ce moment oii le silence des sens laisse à la raison t»ttte sa liberté , ou l'àme elle-même , apaisée par l'évanouissement du soxnmeil , semble renaître avec des idées pures , et , se possédant tout entière , se contemple et lit dans son sein , comme en voit au fond d'une eau claire et tranquille.

Ma chère Hortence, lui dit-il, je veux que vous foyee heo- < reuse , et que vous le soyez toujours ; mais il vous en coÂtera de légers sacrifices , et j'aime mieux vous les demander de bonne foi, que de vous y engager par des détours qui marqueraient de la défiance.Vous avez passé, avec le baron deValsain, quelques années agréables. Fait pour le monde etpour les plaisirs, jeune , brillant , et dissipé lui-même , il vous inspirait tous ses goàts. Maa caractère est plus sérieux , mon état plus modeste , mon humeur un peu plus sévère : il ne m'est pas possible de prendre ses mœun , et je crois que c'est un bien pour vous. La route que voas aves suivie est semée de fleurs et de pièges ; celle que nous allons tenir a moins d'attraits et moins de dangers. Le charme qui vous envi* ronnait se fut dissipé avec la jefunesse; les jours sereins que je vous prépare seront les mêmes dans tous les temps. Ce n'est pas aa milieu du monde qu'une konnéte femme trouve le bonheur; c'est

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dans l'mt^rieiir de son ménage , dans l'amour de ses devoirs , dans le soin de ses enfans , et dans le commerce intime d'une société composée de gens de bien.

Ce début causa quelque surprise à Hortence : surtout le méjiage étonna son oreille ; mais prenant le ton de la plaisanterie : Je serai peat-«tre quelque jour y lui dit-elle , une excellente ménagère : qnant à présent , je n'y entends rien. Mon devoir est de vous aimer , je le remplis : mes enfans n'ont pas encore besoin de moi : ponr ma société , vous savee bien que je ne vois que d'honnêtes gens. — Ne confondons pas , ma cbëre amie y les honnêtes gens avec les gens de bien.— Oui , j'entends votre distinction : mais en fait de connaissances, l'on ne doit pas être si difficile. Le monde , tel qn'il est , m'amuse ; et ma façon d'y vivre n'a rien d'incompatible avec la décence de votre état : ce n'est pas moi qui piorte la rol>e , et je tae vois pas pourquoi madame de Lusane serait plus obligée de s'ennuyer que madame de Yalsain. Soyez donc , mon dier président , au$si grave qu'il vous plaira ; mais trouvez bon <pie Totre femme soit étourdie encore quelques années : chaque Age amènera ses' goûts. Cest dommage , reprit Lusane, de te ramener au sérieux ; car tu es charmante quand tu badines. Il faut cependant te parler raison. Dans le monde , aimes-tu sans choix tout ce qui le compose?— Non pas en détail ; mais ensemble , tout ce mélange me plaît assez. — Quoi ! les méchans , par exemple ? -7- Les méchans ont leur agrément.— -Ils ont celui de donner un tonr ridicule aux choses les plus simples , un air criminel aux plus innocentes , et de publier , en les exagérant , les faiblesses on les travers de ceux qu'ils viennent de flatter. — Il est certain qu'au premier Coup d'onl on est eSrayé de ces caractères , mais , dans le fond , ils sont peu dangereux : depuis qu'on médit de tout le monde , la médisance ne fait plus aucun mal : c'est une espèce de contagion qui s'aiSaiblit à mesure qu'elle s'étend. — Et ces étourdis , dont les seuls regards insultent une honnête femme , et dont les propos la déshonorent , qu'en dis-tu 7 — On ne les croit pas. — Je ne veux pas les imiter en disant du mal de ton sexe : il y a beaucoup de femmes estimables , je le sais ; mais il y en a... -» Cest , comme parmi vous , mélange de vertus et de vices. -^ Eh bien , dis-moi : dans ce mélange qui nous empêche de faire un choix? — ;On en fait un pour l'intimité ; mais dans le monde, on TÎt aTec le monde. — Moi , mon enfant, je ne veux vivre qu'avec des gens qui , par leurs mœurs et leur caractère , méritent d'être mes amis. — Vos amis , monsieur , vos amis ! Et combien en a-t-on dans la vie? — On en a beaucoup, quand on en est digne, et que l'on sait les cultiver. Je ne parle point de cette amitié généreuse dont le dévouement va jusqu'à l'héroïsme : j'appelle amis

a86 CONTES MORAUX.

ceui: qui viennent chez moi arec le désir d'y tronrer la \okc et 1 paix , disposés à me pardonner des faiblesses , à les dis&ûxatili aux yeux du public , à me traiter^ présent , avec franchisa , alli sent, aVec ménagement. De tels amis ne sont pas si rares ; «t. i'om espérer d'en avoir. — A la bonne heure , nous en ferons aotjre mm ciété familière. '-—Je n'aurai point deux sociétés* -— Quoi 9 rMKfM»| sieur, votre porte ne sera pas ouverte ! — Ouverte à jnes ^ynig j toujours ; à tout venant, jamais, je te le jure. — Non, moasieiar^ je ne souffrirai point que vous révoltiez le public par des di$£iao«! tions offensantes. On peut ne pas aimer le monde ; mais on doit le craindre et le ménag^er. -^Oh ! sois tranquille , ma chère «joaitf « t'est moi seul que cela regarde. Ils diront que je suis uo sais» vage , peut-être un jaloux : peu m'importe. — Il m'io^orte à moi. Je veux que mon époux soit considéré , et n'avoir pas ^ me reprocher d'en avoir fait la fable du monde. Composes votre ciété comme bon vous semblera ; mais laisses-moi cultiver anciennes connaissances , et empêcher que la cour et la ville sm se déchaînent contre vous.

Lusane adm.irait l'adresse d'une jeune femme à défendre sa liberté. Ma chère Hortence , lui dit-il , cie n'est pas en étoordi que j'ai pris ma résolution : elle est bien méditée , tu peux m'ai croire ; et rien ^au monde ne peut la changer. Choisis , parmi les gens qu^ tu vois , tel nombre qu'il te plaira de femmes décentes et d'homnies honnêtes , ma maison sera la leur ; mais ce choix fait , prends congé du reste. Je joindrai mes amis aux tiens : nos deux, listes réunies seront déposées ches mon portier , pour être sa règle de tous les jours ; et s'il s'en écarte , il sera renvoyé. YoiU le plan que je me propose , et que j'ai voulu te communiquer.

Hortence resta confondue de voir en un moment tous ses beaux projets s'évanouir. Elle ne pouvait croire que ce fut Lusane, cet homme si doux, si coniplaisant, qui venait de lui parler. Aprè^ cela, dit-elle , que l'on se fie aux hommes : voyes le top que pren^ celui-ci ! avec quel sang-froid il me dicte ses volontés ! Ne voir que des femmes vertueuses , que des hommes accon^lis I.la bonne chimère I et puis l'amusante société que ce cercle d'amis respec-> tables ! Tel est mon plan , dit-il : comme s'il n'y avait plus qu'à obéir, quand il a parlé ! Yoilà conuue on les gAte. Ma cousine était une bonne petite femme , qui s'ennuyait tant qu'en voulait Elle était contente comme une reine dès que son mari daignait lui sourire ; et enchantée d'une caresse , elle venait me le S-^nter conune un homme divin. Il croit sans doute qu'à sm^ exemple , je vais n'avoir d'autre soin que de lui complaire : il se troo^ ; et s'il a prétendu me mener à la lisière , je lui ferai voir que je ne suis plus un enfant.

LE BON MARL 267

ce moment, ii l'air enjoué , libre et caressant qu'elle avait Lusane , succéda un air froid et réservé dont il s'aperçut rveiUe ; mais il ne lui en témoigna rien. Elle n'avait pas man* que de faire part de son mariage à cet essaim de connaissances s qu'on appelle des amis. On vint en foule la féliciter; et ne put s'empêcher de rendre avec elle ces visites de bience : mais il mit dans sa politesse des distinctions si frappantes, ^'îi ne fut pas difficile â Hortence de remarquer ceux qu'il voulait reroir.

I>e ce nombre n'était pas une Ol jmpe , qui , pleine d'un méprit tranquille pour l'opinion dn public , prétend que tout ce qui plait est iNen , et qui joint l'exemple au précepte ; ni une Climëne , qui ne sait pas pourquoi l'on fait scrupule de changer d'amant , quand on est lasse de celui qu'on a pris , et qui trouve les timides précautions du mystère trop au-dessous de sa qualité. De ce nombre n'étaient pas non jltis ces jolis coureurs de toilettes et de coulisses , qui , promenant dans Paris leur oisive inutilité , chenilles le matin et papillons le soif , passent la moitié de leur vie à ne lien faire , et l'autre moitié à faire des riens ; ni ces complaisantes de profession-, qui, n'ajant plus dans le monde d'existence personnelle , s'attachent à une jolie femme, pour passer encore à sa snite , et qui la perdent pottr se soutenir.

Hortence rentra che^ elle inquiète et rêveuse. Elle se crojaît voir an moment d'être privée de tout ce qui fait l'agrément de la vie. Lja ranité , le goût du- plaisir, l'amour de la liberté, tout en elle se révoltait contre l'empire que son époux voulait prendre. Cependant, après s'èU'e armée de résc^ution , elle crut devoir di»simuler encore, pour mieux choisir le moment d'éclater.

L>e lendemain , Lusane lui demanda si elle avait fait sa liste. Non , monsieur , dit-elle , je n'en ai point fait , et je ji'en ferai point. Voici la mienne , poursuivit-il , sans s'émouvoir : voyez si, dans le nombre de vos amis et des miens , j'ai oublié quelqu'un qui TOUS plaise et qui vous convienne. — Je vous l'ai dit, monsieur , je ne me mêle point de vos arrangemens ; et je vous prie , une fois poor toutes , de ne pas vous mêler des miens. Si nos sociétés ne s'accordent pas , faisons ce que fait tout le monde , partageons^nous sans nous gctoer. Ayez à dîner les personnes que vous aiinez ; j'inviterai à souper celles que j'aime. — Ah ! ma chère Hortence , que ce que vous me proposez est éloigné de mes principes ! N'y pensez point : jamais dans ma maison cet usage ne s'établira. Je la rendrai pour vous aussi agréable qu'il me sera possible ; mais point de distinctions , s'il vous plaît , entre vos amis et les miens. Ce soir , tous ceux que contient cette liste sont invi-> tés à souper avec vous. Recevez-les bien , je vous en conjure , et

arrangez- vous pour vivre avec eux. 'A ces mots, îk se retira laissant la liste sous les yeux d'Hortcnce. Voilà donc, dit-ell^^^ sa loi tracée! et en la parcourant des yeux, elle s'encourage«i1 elle-même à ne pas s'y assujëtîr , lorsque la comtesse de Fieirille , tante de Valsain , vint la voir et la trouva les larmes aux yetax- Cette femme hautaine avait pris Hortence en amitié ; et coiiizn.« elle flattait ses penchans, elle avait gagné sa confiance. La jeiunc fenune , dont le cœur avait besoin de se soulager , lui dit la cslmmm^ de son dépit. £h quoi ! s'écria la comtesse , après avoir eu l^i sottise de vous mésallier y auries-vous celle de vous avilir ? Yoas , clave ! et de qui ? d'un homme de robe ! Souvenes^vous que avez eu l'honneur d'être madame de Valsain. Hortence roo^^ d'avoir eu la faiblesse de compromettre son mari. Le tort qu'il peut avoir, dit'-elle, ne m'empêche pas de lé respecter : c'est !«* plus honnête homme du monde, et ce qu'il a fait pour mes en*»

fans — - Honnête homme ! et qui ne l'est pas? c'est un mérite

qui court les rues. Qu'art-il donc fait, cet honnête homme, de si merveilleux pour vos enfans ? Il ne leur a pas volé leur bien. Certes, il eût mieux valu qu'il abusât de la foiblesse de votrepère ! Non , madame , il n'a point acquis le droit de vous parlei^ en maître. Qu'il préside à son audience ; mais qu'il vous laisse commander chez vous. A ces mots, Lusane rentra. €3ieE moi,. lui dit-il , madame , ce n'est ni ma femme ni moi qui conmiande, c'est la raison ; et vraisemblablement ce n'est pas vous qu'elle choisira pour arbitre. Non , monsieur , répliqua la comtesse du Ion le plus imposant, il ne vous appartient pas de faire des lois à madame. Vous m'avez entendue , et j'en suis bien aise : vous savez ce que je pense du ridicule de vos procédés. Madame la comtesse, reprit Lusane , si j'avais les torts que vous me supposez , ce n'est pas avec des injures que l'on me corrigerait. La douceur et la modestie sont les armes de votre sexe , et Hortence toute seule est bien plus forte qu'avec vous. Laissez-nous le soin de nous ac-corder , puisque c'est nous qui devons vivre ensemble. Quand vous lui auriez rendu ses devoir^ odieux vous ne la dispenseriez, pas de les remplir ; quand vous lui auriez fait perdre la confiance et l'amitié de son mari , vous ne l'en dédommageriez pas. Epar-^ gnez-lui des conseils qu'elle ne veut ni ne doit suivre. Pour une autre ils seraient dangereux ; grâce au ciel , pour elle ils né sont qu'inutiles. Hortence , ajouta-t-il en s'en allant , vous n'avez pas. voulu me faire de la peine ; mais que ceci vous serve de leçon.

Voilà donc comme vous vous défendez ? dit madame de Fierville à Hortence , qui n'avait pas même osé lever les yeux. Obéis*^ sez , mon enfant , obéissez : c'est Iç partage des âmes faibles. Juste ciel ! disait-elle en sortant , j^ suis la plus douce, la plus vertueo&ft

e ^ui soil sur la terre ; mais si un mari osait me traiter mmâ y je me vengerais de la bonne façon. Hortence eut à peine |a force 4e se lever pour accompagner madame de Fiervilié , tant die était confuse et tremblante. Elle sentait l'avantage que son imprudence donnait k son époux; 'mais loin de s'en apercevoir, il ne lui en fit pas même un reproche ; et sa délicatesse la punit mieiuL que n'e&t fait son ressentiment.

Le soir , les convives s'étant assemblés , Lusane saisit }e moment DU sa femme était encore ches elle. C'est ici , leur dit -il, le rendez-vous de l'amitié : s'il peut vous plaire , veneï-y souvent , et passons notre vie ensemble. Il n'y eut qu'une voix pour lui repondre que l'on ne demandait pas mieux. Voilà , poursuivit-il en leur présentant le bon homme Félispnde , voilà notre digne et tendre père, qui sera l'âme de nos plaisirs. A son âge, la foie a quelque chose de plus sensible , de plus intéressant que dans la jeunesse ; et rien n'est plus aimable qu'un aimable vieillard. Il a une fille que nous aimons et que nous voulons rendre heureuse. Aides-nous , mes amis , à la retenir au milieu de nous ; et que l'amour, la nature et l'amitié conspirent à lui rendre sa maison plus agréable chaque jour. £lle a pour le monde les préjugés de son âge ; mais quand elle aura goûté les charmes d'une société vertueuse, ce monde vain la touchera peu. Comme Lusane parlait ainsi , le vieux Félisonde ne put s'empêcher de laisser échapper quelques larmes. O mon ami , lui dit-il en le serrant dans ses bras , heureux le père qui peut , en mourant , laisser sa fille en de si bonnes mains!

L'instant d'après, arriva madame de Lusane. Tous les cœurs Folërent au'-devant d'elle ; mais le sien n'était pas content. Elle déguisa son humeur sous l'air réservé de la cérémonie ; et sa politesse , quoique sérieuse , parut encore aimable et touchante : tant les grâces naturelles ont le don de tout embellir !

On joua. Lusane fit remarquer à Hortence que tout son monde jouait petit jeu. Cest , dit-il , le moyen d'entretenir l'union et la joie. Le gros jeu préoccupe et aliène les esprits : il afflige ceux qui perdent ; il impose à ceux qui gagnent le devoir d'être sérieux ; et je le crois incompatible avec une franche amitié. Le souper fut délicieux : l'enjouement , la belle humeur se répandit autour de la table. L'esprit et le cœur étaient à leur aise. La galanterie fut telle , que la pudeur pouvait lui sourire ; et ni la décence , ni la liberté , ne se génèrent mutuellement. Hortence , dans une autre situation , aurait goûté ces plaisirs tranquilles ; mais l'idée de contrainte qu'elle y attachait en empoisonnait la douceur.

]Le lendemain , Lusane fut surpris de lui trouver un air plus libi^ •Iplus enjoué. H se douta bien qu'elle avait pris quelque résolution

nouvelle. Que faisons-nous aujourd'hui? lui demanda-t-il. spectacle , lui dit-^Ue , et je reviens souper chez moi. — O'est l[

bien fait : et quelles sont les femmes avec qui vous allez ? IM

amies de Valsain , Olympe et Artenice. Il est cruel pour xzm dit répoux , d'avoir à vous affliger sans cesse ; mais vous , Hal tence , pourquoi m'y exposer? Me croyez-vous assez inconséqual dans les principes que je me suis faits pour consentir que l'on voil voie en public avec ces femmes? — 11 faut bien que vous y coi sentiez, car la partie est arrangée ; et certainement je n'^ inaâ querai pas. — Pardonnez-moi , madame , vous y manquerez , poil ne pas vous manquer à vous-m^me. — Est-ce me manquer çij de voir des femmes que tout le monde voit? — Oui , c'est Toii exposer à être confondue avec elles dans l'opinion du public. — Le public, monsieur, n'est pas injuste; et dans le monde, chacun répond de soi. — Le public , madame , suppose avec raison que celles qui sont en société de plaisirs sont en société de moeurs; et vous ne devez avoir rien de commun avec Olympe et Artenice. Si vous voulez rompre avec ipénagement , il y a moyen : dispensez-vous seulement du spectacle, et proposez4eurde venir souper: ma porté sera fermée à tous mes amis , et nous serons seuls arec elles. Non, monsieur, non , lui dit-elle avec humeur, je n'abuserai pas de votre complaisance ; et elle écrivit pour se dégager. Rien ne lui avait tant coûté que ce billet : les larmes du dépit l'arrosèrent. Assurément, disait-elle, je me soucie fort peu de ces femmes; la comédie m'intéresse encore moins : mais se voir contrariée en tout! n'avoir jamais de volonté à soi! être soumise à celle d'un autre! l'entendre me dicter ses lois avec une tranquillité insultante ! Voilà ce qui me désespère , ce qui me rendrait capable de tout.

Il s'en fallait cependant bien que la tranquillité de Lusane eût l'air de l'insulte; et il était facile- de voir qu'il se faisait violence! lui-même. Son beau-père, qui vint souper chez lui, s'aperçut delà tristesse oii il était plongé. Ah ! monsieur, lui dit Lusane , je sens que j'ai pris avec vous un engagement bien pénible à remplir ! Il lui raconta ce qui s'était passé. Courage, mon ami , lui dit ce bon père ; ne nous rebutons point : s'il plaît au ciel , tu la rendras digne de tes soins et de ton amour. Par pitié pour moi , par pitié pour ma fille, soutiens ta résolution jusqu'au bout. Je vais la voir; et si elle se plaint.... — Si elle se plaint, consolez-la , mon* sieur ; et paraissez sensible à sa peine : sa raison sera bien plus docile , quand son cœur sera soulagé. Qu'elle me haïsse' dans ce moment, je m'y attendais , je n'en suis point surpris ; mais ni Famef* tume de son humeur altérait dans son âme fés senti mens de la nature , si sa confiance pour vous s'affaiblissait , tout serait perda*

I I>onté de son cœur est ma seule ressource ; et ce n*est que par le douceur inaltérable que nous pouvons l'empêcher de s'aigrir. frès tout y les épreuves 011 je la mets sont douloureuses à son |e ; et c'est à vous d'être son soutien.

€jt^ précautions furent inutiles. Soit vanité , soit délicatesse , {ortence eut la force de dissimuler tès chagrins aux yeux de son ^re. Bon , dit Lusane, elle sait se vaincre ; et il n'y a que les mes £aibles dont on doive désespérer. Le jour suivant on dîna Ste à tête et dans le plus profond silence. Au sortir de table , Hor^ ence ordonna que l'on mit ses chevaux. Où allez-vous? lui de- Mnda.son mari. — M'excuser, monsieur, de Timpolitesse que j'ai Ivite liier. — Allez, Hortence, puisque vous le voulez ; mais si non repos vous est cher, faites vos derniers adieux à ces femmes. Artenice et Olympe, à qui madame de Fierville avait conté la acène qu'elle avait eue avec Lusane , se doutèrent bien que c'était \ui qui avait empêché Hortence d'aller au spectacle avec elles. Oui, lui dirent-elles, c'est lui-même : nous ne l'avons vu qu'un moment; mais nous l'avons jugé : c'est un homme dur, absolu , et qui TOUS rendra ipalheureuse. — II ne m'a parlé jusqu'ici que sur le ton de l'amitié. Il est vrai qu'il a des principes à lui , et une façon de vivre peu compatible avec les usages du monde. Mais

Mais qu'il vive seul , reprit Olympe , et qu'il nous laisse nous amuser en paix. Exigez-vous de lui qu'il vous suive? Un mari est rboznn&e du monde dont on se passe le mieux ; et je ne vois pas pourquoi vous avez besoin de son avis pour recevoir qui bon vous semble , pour aller voir qui vous plaît. Non , madame , lui dit Hortence, il n'est pas aussi facile que vous l'imaginez, de se mettre, à mon âge , au-dessus de la volonté d'un mari qui en a si bien agi avec moi. Elle fléchit , la voilà subjuguée , reprit Artenice. Ah ! Bum enfant, vous ne savez pas ce que c'est que de céder une fois à un homme avec qui l'on doit passer sa vie. Nos maris sont nos tyrans, l'ils ne sont pas nos esclaves. Leur autorité est un torrent qui se grossit -à chaque pas : on ne peut l'arrêter qu'à sa source ; et je vous en parle avec connaissance de cause. Pour avoir eu le malheur de ' complaire deux fois à mon époux , j'ai été six mois à lutter contre l'ascendant que lui avait donné ma faiblesse ; et sans un effort de courage inoui on n'entendait plus parler de moi , j'étais une femme " noyée. Cela dépend des caractères , dit Hortence ; et mon mari n'est pas de ceux que l'on réduit par l'obstination. Détrompezvous , reprit Olympe , il n'y en a pas un que la douceur ramène ; c'est en leur résistant qu'on leur impose; c'est par la crainte du ridicule et de la honte qu'on les retient. Que craignez-vous ? on est» bien forte quand on est jolie et qu'on n'a rien à se reprocher. Votre eanse est celle de toutes les fenmies; et les honunes eux-mêmes ,

:t^z CONTES MORAUX.

les hommes qui savent vivre, se rangeront de votre parti* Hor tence objecta l'exemple de sa cousine que Lusane avait renda heureuse. On lui répondit que sa cousine était une imbécile > qui si la vie qu'elle avait menée était bonne pour elle , c'est qu'elle m connaissait pas mieux ; mais qu'une femme répandue dans le grmn^ monde, qui en avait goûté les charmes , et qui en faisait l'orne-' ment, n'était pas faite pour s'ensevelir dans la solitude de &a mai-' son et dans le cercle étroit d'une obscure société. On lui parla, d'un!

bal superbe que donnait le lendemain madame la duchesse Se

Toutes les jolies femmes y sont invitées , lui dit-on : si votre mari vous empêche d'y aller, c'est un trait qui criera vengeance y et nou^ vous conseillons en amies de saisir cette occasion pour faire un éclat jet pour vous séparer.

Quoique Hortence fût bien éloignée de vouloir suivre ces coo^ seils violens , elle ne laissait pas d'avoir la douleur dans l'Ame , en voyant que son malheur allait être connu dans le monde , et qu'on la ^chercherait vainement des yeux dans ces fêtes oti naguère elle s'était vue adorée^ En arrivant chez elle , on lui remit un billet ; elle le lut avec impatience, et soupira après l'avoir lu. Sa main tremblante le tenait encore, lorsque son mari l'aborda. Cest , lui dit-elle avec négligence , un billet d'invitation pour le bal de la duchesse de.... — £h bien, madame? — Eh bien, monsieur, je^ n'irai pas, soyez tranquille. — Pourquoi donc , Hortence, vous priver des pfaisirs honnêtes? Est-ce moi qui vous les interdis? L'honneur qu'on vous fait me flatte autant et plus que you3^ même : allez au bal , effacez tout ce qu'il y aura de plus aimable ; ce sera un triomphe pour moi. Hortence ne put dissimuler sa surprise et sa joie. Ah ! Lusane , lui dit-elle , que n'êtes-vous toujours le même ! et voilà l'époux que je m'étais promis. Je le » trouve; mais est-ce pour long-temps? La société de Lusane s'j sembla le soir, et Hortence y fut adorable. On proposa des soupers, des parties de spectacle ; elle s'y engagea de la meilleure grâce. Enjouée avec les hommes , caressante avec les femmes , elle les enchantait tous. Lusane lui seul n'osait encore se livrer à la joîe qu'elle inspirait : il prévoyait que cette belle humeur ne serait pas long-temps sans nuages. Cependant il dit un mot à son valet de chambre ; et le lendemain , quand sa femme demanda son domino , ce fut comme un coup de théâtre. On lui présenta une parure de bal que la main de Flore semblait avoir semée des plus belles couleurs du printemps. Ces fleurs ou l'art de l'Italie égale la nature et trompe les yeux enchantés , ces fleurs parcouraient en guirlandes les ondes légères d'un tissu de soie de la plus brillante firaichear. Hortence , amoureuse de son habit , de son époux , et d'ellemême, ne put cacher son ravissement. Son miroir consulté lui

de$ succès éclatans ; et cet oracle ne la trompait jamais :

isftiy en. paraissant dans l'assemblée, jouit-elle du mouveo^ent

Itteur d'une admiration unanime ; et pour une jeune femme , ce

i|x , ce reflux, ce murmure, ont quelque chose de si touchant !

i est aisé de juger qu^à son retour Lusane fut asses bien traité : il

mil>lai^ qu'elle voulût lui peindre tous les transports qu'elle avait

ait naître. H reçut d'abord ses caresses sans réflexion; car le plus

a^e <|^u.elquefois s'oublie. Mais quand il revint à lui-même : Un

hlI y disait— il , un domino tourne cette jeune tête ! Ah ! que j'ai

le coiKx1>ats à livrer encore avant de la voir telle que je la veux I

Hoi-tence avait vu au bal toute cette jeunesse étourdie dont son '

époux, voulait la détacher. Il fait bien, lui dit-on, de devenir

rûsonmable , et de vous rendre â vos amis 1 le ridicule aUait tom*

ber sur lui ; et nous avions fait une ligue pour le désoler partout

oix il aurait paru. Dites-l^i donc, pour son repos, qu'il daigne

permettre qu'on vous voie. Si nous avons le malheur de lui d^

plaire , nous lui permettrons de ne pas se gêner ; mais qu'il se

contente de se rendre invisible , sans exiger que sa femme le soit.

Intimidée par ces menaces , Hortence fit entendre à son époux

qu'on trouvait mauvais que sa porte fût interdite ; que des gens

comme il faut s'en plaignaient , et se proposaient de s'en plaindre

à lui-même. S'ils veulent, dit-il, je leur enseignerai un bon

moyen de se venger de moi : c'est d'épouser chacun une jolÎQ

fenune , de vivre chez eux avec leurs amis , et de me fermer leur

porte au nez toutes les fois que j'irai troubler leur repos.

Quelques jours après , deux de ces jeunes gens , piqués de n'a- Toir pu s'introduire chez Hortence , virent Lusane à l'Opéra , et Fabordërent pour lui demander raison des impolitesses de son. suisse. Monsieur, lui dit le chevalier de Saint-Placide ^ vous a-4-on dit que le marquis de Cirval et moi avons passé deux fois chez vous? — Oui, messieurs, je sais que vous avez pris cette peine. •— Ni vous ni madame n'étiez visibles. -«Cela nous arrive souvent. — Cependant vous voyez du monde ? -» Nous ne voyons guère que nos amis. -^ Nous sommes des amis d'Hortence , et du règne de Valsain nous la . voyions tous les jours. Ah! monsieur, l'aimable homme que Yal-« ' sain! Elle n'a pas perdu au change; mais c'était bien le plus bon-' ' nête , le plus complaisant de tous les maris ! — Je le sais. — C'est loi , par exemple , qui n'était pas jaloux ! -*- Qu'il était heureux ! — Yous en parlez d'un air d'envie. Serait-il vrai, comme on le 4It , que vous n'êtes pas aussi tranquille ? — Ah ! messieurs , si vous vous mariez jamais , gardez-vous bien d'être amoureux de vos femmes ; c'est une cruelle chose que la jalousie ! — Quoi , 'sérieusement , vous en êtes atteint ? — Hélas ! oui , pour mes péchés. \ 'v- Mais Hortence est si honnête ! — - Je le sais bien. — Elle a vécu

5i;4 CONTES MORAUX.

comme an ange ayec Valsain. — Avec moi , j'espère cpi'elle TÎvn de même. — Pourquoi donc lui faire Tinjure d'être jaloux !-^— Cest un mouvement involontaire dont je ne puis me rendre raison. — Yous avouez donc que c'est une folie ? — Elle est au point que je ne puis voir auprès de ma femme un homme d'une jolie figure ou d'un mérite distingué sans que la tête me tourne ; et voilà pourquoi ma porte est fermée aux plus aimables gens du monde. — Le marquis et moi , dit le chevalier, nous ne sommes pas dangereux ; et nous espérons.... — Vous , messieurs ! vous êtes de ceux qui feraient le malheur de ma vie. Je vous connais trop bien pour ne pas vous craindre ; et , puisqu'il faut vous l'avouer, j'ai moimême exigé de ma femme qu'elle ne vous revit jamais. — Mais , monsieur le président , voilà un compliment fort malhonnête. ^- Ah ! messieurs , c'est le plus flatteur que puisse vous faire un jaloux. Chevalier, dit le marquis quand Lusane les eut qnittés, nous voulions , ce me semble , nous moquer de cet homme-là. — C'était mon dessein. -^ Je crois , Dieu me pardonne , que c'est lui qui se moque de nous. -—J'en ai quelque soupçon ; notais je m'en vengerai. -— Comment? — - Comme on se venge d'un mari. Le soir même à soaper chez la marquise de Bellune , ils dénoncèrent Lusane comme le plus odieux des hommes. Et la petite femme , dit la marquise, a la bonté de souffrir qu'il la gêne! Ah! je lui ferai sa leçon. La maison de madame de Bellune était le <rendez*-vous de tous les étourdis de la ville et de la cour; et son secret^ pour les attirer, était d'assembler les plus jolies femmes. Hortence fut invitée à un bal qu'elle donnait. Il fallut en prévenir Lusane ; mais sans avoir l'air de lui demander son aveu , on lui en dit un mot en passant. Non , ma bonne amie , dit Lusane à Hortence , la maison de madame de Bellune est sur un ton qui ne tous va point. Le bal , chez elle , est un rendez-vous dont vous ne devez pas être. Le public n'est pas obligé de vous croire plus infaillible qu'une autre ; et pour lui âter tout soupçon de naufrage , le plus sûr est d'éviter l'écueil. La jeune femme , d'autant plus irritée de ce refiis qu'elle s'y attendait moins , se répandit en plaintes et en reproches. Vous abusez , lui dit-elle , de l'autorité que je vous ai confiée; mais craignez de me pousser à bout. Jevousentends, madame, lui répondit Lusane d'un ton plus ferme et plus sérieux; mais tant que je vous estimerai, je ne craindrai point cette menace; et je la craindrais encore moins si je cessais de vous estimer. Hor« tence , qui n'avait attaché aucune idée aux paroles qui venaient de lui échapper, rougit du sens qu'elles présentaient , et ne fit plu» que verser des larmes. Lusane saisit le moment où la vivacité avait ùlt place à la confusion. Je vous deviens odieux, lui dit->il ; cependant quel est mon crime ? de sauver votre jeunesse des dan^

gers qui Fentironnaient ; de vous détacher de ce qui peut porter atteinte 9 )e ne dis pas à votre innocence , mais à votre réputation ; de Toaloir vous faire aimer de bonne heure ce qu'il faut que vous aimies toujours. — Oui , monsieur, vos intentions sont bonnes ; mais TOUS vous y prenez mal. Vous voulez me faire aimer mes devoirs , et vous m'en faites une servitude ! Il peut 7 avoir dans mes liaisons des conséquences à prévoir ; mais il fallait dénouer au lieu de rompre , et me détacher insensiblement des personnes qui TOUS déplaisent , sans vous donner le ridicule de m'empnsonner cliez moi. Quand le ridicule n'est pas fondé , reprit Lusane , il retombe sur ceux qui le donnent. Cette prisoa dont vous vous plaignez est l'asile des bonnes mœurs , et sera celui de la paix et du bonheur quand il vous plaira. Voua me reproches de n'avoir pas usé de ménagemens avec le monde et avec vous-même ; fai eu mes raisons pour couper dans le vif. Je sais qu'à votre âge la contagion de la mode , de l'exemple et de l'habitude fait chaque jour de nouveaux progrès, et qu'à moins d'interrompre toute communication , il n'y a pas moyen de s'en garantir. Il m'en coûte plus que je ne puis dire de vous parler d'un ton absolu ; mais c'est ma tendresse pour vous qui m'en donne le courage ; un ami doit savoir au besoin déplaire à son ami. Soyez donc bien sûre que tant que je vous aimerai j^aurai la force de vous résister ; et malheur à vous si je vous abandonne ! — Malheur à moi ! Vous m'estimez bien peu si vous me croyez perdue dès que vous cesserez de me tenir à l'attache ! Allez , monsieur, j'ai su me conduire ; et Yalsain , qui me rendait justice , n'a jamais eu k se repentir d'avoir daigné se fier à moi. Je vous déclare que dans mon époux je n'ai pas prétendu me donner un tyran. Il faut , pour condescendre à vos volontés , une force ou une faiblesse que je n'ai pas ; toutes les privations que vous m'imposez me sont douloureuses ; et je ne m'y accoutumerai jamais.

Lusane , livré à lui-même , se reprocha les larmes qu'il lui faisait répandre. Qu'ai-je entrepris? disait-il , et quelle épreuve pour mon âme ! Moi , son tyran , moi qui l'aime plus que ma vie , et à qui ses plaintes déchirent le cœur ! Si je persiste , je la désespère ; et si je fléchis un seul instant , je perds le fruit de ma constance. Un pas dans ce monde qu'elle aime , Jva l'y engager de nouveau. n hnt donc le soutenir, ce personnage si cruel , et bien plus cruel pour moi que pour elle. ^

Hortence passa la nuit dans la plus vive agitation ; tous les partis violens se présentèrent à son esprit ; mais l'honnêteté de son âme en fut effrayée. Pourquoi me décourager ? dit-elle quand son dépit fut un peu calmé. Cet homme-là se possède et me domine , parce qu'il ne m'aime pas; mais s'il venait jamais à m'aimer, je

régnerais bientôt moi^-meme. Employons les seules armes que la nature nous a données ^ la douceur et la séduction.

Lusane ^ qui n'avait pu feUuer l'œil , vint lui demander le -matin , avec Tair de l'amitié , comment elle avait passé la tiuit. Vous le savez , lui dit-^Ue , vous qui vous plaisez à/troubler mon repos. Ah !, (jusane , était^^e à vous de faire mon malheur ? qui m'eût dit que je me repentirais d'un choix que j'avais fait de si boo cœur et de si bonne foi 7 En prononçant ces mots , elle lui arait tendu la maipi et des yeux y les plus éloquens qu'edt janmis fait parler l'amour , lui reprochaient son ingratitude. Moitié de mo^ même y lui dit-il en l'embrassant , crois que j'ai mis ma glaire et mon bonheur à te rendre heureuse. Je veux que ta vie soit se* mée de fleurs ; mais permets que j'en arrache les épines. Fais des vœux qui ne doivent jamais te coûter aucun regret , et sots sûjpe qu'ils seront accomplis dans mon Ame aussitôt que formés dans la tienne.. La loi que je t'impose n'est que ta volonté , non celle di^ moment, qui est une fantaisie , un caprice^ mais celle qui nattra de la réflexion et de l'expérience , celle que tu auras dans dix ans d'ici. J'ai pour toi la tendresse d'un amant , la franchise d'un ami , et Finquiëte vigilance d'un père : voilà mon cœur ; il est digne de toi ; et si tu es encore assez injuste pour t'en plaindre > tu ne le seras pas long-temps. Ce discours fut accompagné des marques les plus touchantes d'un amour passionné ; et Hortence y parut sensible. Huit jours se passèrent dans lapins douce intelligence, dans l'union la plus intime qui puisse régner entre deux époux. Aux channes de la beauté, de la jeunesse et des grâces , Hortence joignait l'enchantement de ces caresses timides que l'amour d'intelligence avec le devoir semble voler à la pudeur. Cest le plus délié de tous les filets pour envelopper un cœur tendre. Mais tout cela était-U bien sincère? Lusane le croyait ; je le crois aussi. Après tout, ce ne serait pas la première femme qui aurait accordé son penchant avec ses vues , et sa politique avec ses plaisirs.

Cependant on approchait de ces jours consacrés k la folie et à la joie , et pendant lesquels nous sommes aussi fous , mais beaucoup moins joyeux que nos pères. Hortence fit entrevoir k Lusane l'envie de donner une fête , où la musique précéderait un souper qui serait suivi de la danse, Lusane y consentit de la meilleure grâce du monde, mais non pas sans précaution; il convint avec sa femme du choix et du nombre des personnes qu'elle inviterait ; et selon cet arrangement , les billets furent distribués.

Le jour arrive , et tout est préparé avec les soins d'un amant magnifique ; mais ce matin même , le suisse demande à parler â laionsieur. Outre les personnes qui se présenteront avec des billets^

LE BON MARI. <e77

sMiadaine veut , lui dit-il , que je laisse entrer celles qui Tiendront sku bal : est-ce l'intention de monsieur? Assurément , dit Luiane ^n dissimulant sa surprise, et tous ne deTez pas douter que je la'approuTe ce que madame tous a prescrit. A l'instant même -il se rendit chez elle; et après lui aToir raconté ce qui venait d'arxiver : Yous vous êtes exposée , lui dit-il y à rougir devant vos domestiques ; vous avez fait plus , vous avez hasardé ce qu'une lemme ne peut trop ménager , la confiance de votre époux. Est-ce a vonSy Hortence, d'user de surprise avec moi? Si j'étais moins persuadé de l'honnêteté de votre âme y quelle idée m'en donneriez- Tous ? et quel eût été le succès de cette imprudence ? Le plaisir de m'affliger un moment , et de me rendre avec vous plus défiant <|ue je ne yenx Têtre. Ah ! laissez-moi vous estimer toujours ; et respectez-vous autant que je vous respecte. Je ne veux point vous liuiiiilier en révoquant l'ordre que vous avez donné , mais vous 'me ferez un chagrin mortel si vous ne le révoquez pas vousmême ; et votre conduite d'aujourd'hui sera la règle de toute ma vie. J'ai fait une faute , dit-elle, je la sens, je vais la réparer. Je vais écrire qu'il n'y aura chez moi ni musique, ni souper, ni danse ; je ne veux point aÎBcher la joie , quand j'ai la mort dans le cœur. Le public saura que je suis malheureuse ; mais je suis lasse de dissimuler. Alors Lnsane tombant à ses pieds : Si je t'aimais moins , lui dit-il, je céderais à tes reproches; mais je t'adore; je me vaincrai. Je mourrai de douleur d'être haï de ma femme; mais je ne puis vivre avec la honte de l'avoir trahie en l'abandonnant. Je me suis fait une joie sensible de te donner une fête ; tu la refuses , parce que jVn exclus ce qui n'est pas digne de t'approcher ; tu m'annonces par-là qu'un monde frivole t'est plus cher que ton époux; c'en est assez; je vais faire dire que la fête n'aura pas lieu. Hortence , émue jusqu'au fond de l'Ame de ce qu'elle venait d'entendre , et plus touchée encore des pleurs qu'elle avait vu couler, fit un retour sur elle-même. A quoi vais-je m'obstiner ? dit-elle. Les gens dont il veut que je me détache sont-ils mes amis? me sacrifieraient-ils le plus léger de leurs intérêts ? et pour eux je perds le repos de ma vie , je la trouble , je l'empoisonne y je renonce à tout ce qui peut en faire la douceur ! C'est le dépit , c'est la vanité , qui m'inspirent. Ai-je seulement voulu examiner si mon époux avait raison ? Je n'ai vu que l'hunoiliation d'obéir. Mais qui commandera , si ce n'est le plus sage? Je suis esclave ; et qui ne l'est pas, ou qui ne doit pas l'être de ses devoirs ? J'appelle tjran un honnête homme qui mte conjure , les larmes aux veux , de prendre soin de ma réputation ! Oii est donc cet orgueil qae je lui reproche ? Ah ! je serais peut-être bien à plaindre , s'il était aussi faible que moi. Je l'afflige dans le moment même

qu'il vient d'avoir l'attention la plus délicate à zne ménager! Voilà des torts , en voilà de réels y et non pas ceux «jue je lui attribue. Ailes , dit-elle à une de ses femmes , allez dire k monsieur que je veux lui parler. A peine eut*«lle donné ce message, qu'il lui prit un saisissement. Je vais donc , dit-^Ue 9 consentir à m'ennujrer toute ma vie ? Car je ne puis me dissimuler qu'on ne s'amuse que dans le monde ; et tous ces honnêtes gens au mh> lieu desquels il veut que je vive , n'ont point l'agrément des amis de Yalsain. Comme cette réflexion avait un peu changé la disposa lion de son âme , elle se contenta de dire à Lusane qu'elle voulait bien céder encore une fois. Elle s'excusa auprès des persomnes qui lui avaient demandé à venir au bal; et la fête , aussi briUante qu'il était possible, eut toute la vivacité de la joie, sans tvanulle et sans confusion.

Dis-moi donc , ma chère amie , s'il a rien manqué k nos amusemens ? demanda Lusane à Hortence. Vous me déguisez quelque- . fois , lui dit-elle , la gène que vous m'imposez ; mais tous les jours ne sont pas des fêtes. C'est dans le vide et dans le silence de sa maison qu'une femme de mon âge respire le poison de Tennui; et si vous voulez voir ce poison lent consumer ma jeunesse , voos en aurez tout le plaisir. Non , madame , lui dit^il pénétré de douleur , je n'ai point cette cruauté froide que vous me supposez. S'il faut que je renonce au soin de vous rendre heureuse , à ce soin si cher et si doux qui devait occuper ma vie , au moins n'aurai-'/V pas à me reprocher. d'avoir empoisonné vos jours. Ni moi, ni les amis vertueux que je vous ai choisis , n'avons de quoi vous dé» dommager des privations que je vous cause ; sans la foule qui vous environnait , ma maison est pour vous une solitude efirajante ; vous avez la dureté de me le déclarer à moi-même ; il faut donc vous rendre cette liberté , sans laquelle vous n'aimez rien. Je n'exige plus de vous qu'un seul acte de complaisance : demaio je vous amènerai une société nouvelle; et si vous ne la jugez pas digne d'occuper vos loisirs , si elle ne vous tient pas lieu de ce monde qui vous est si cher, c'en est fait, je vous rends à vousmême. Hortence n'eut pas de peine à lui accorder ce qu'il eiige^U elle était bien sûre qu'il n'avait rien à lui offirir qui valût sa liberté : mais ce n'était pas l'acheter trop cher que de subir encore cette légère épreuve.

Le lendemain , à son réveil , elle vit entrer son époux avec un front radieux où brillaient l'amour et la joie. Voici , dit-il , la nouvelle société qu,e je te propose ; si tu n'es pas contenté de celle* ci , je ne sais plus comment t'amuser. Que Ton s'imagine la sui^ prise de cette mère sensible , en voyant paraître les deux enfans qu'elle avait eus de Yalsain. Mes cufans , dit Liusane en les pre^

t, AsLXks ses bras pour les élever sur le lit dHorténte , embrassée hre y et obtenez de sa tendresse qu'elle daigne partager les e je prendrai de vous élever. Hortence les reçut dans son les arrosa de ses larmes. En attendant , poursuivit Lusane, vte la. -nature m'accorde le titre de père, l'amour et l'amitié me ^ dcrctnent , et j'en vais remplir les devoirs. Viens , mon ami , i% IdLoTtence , voilà pour moi la plus chëre et la plus touchante ie X/c^ leçons. J'avais oublié que j'étais mëre , j'allais oublier que ton épouse; tu m'en rappelles les devoirs, et ces deux liens m'y attachent pour tonte ma vie.

mw OT7ISSEZ, madame, de tous les agrémens de votre maison;

&ite9-en les honneurs et les délices ; mais ne vous y mêlez de

Tien. Ainsi parlait, depuis près de huit ans, le fastueux Mélidor

k sa femme. C'était un conseil agréable à suivre : aussi la jeune

e't vive Acélie l'avaitr-elle assez bien suiti ; mais la raison vint

ai^ec Page , et l'espèce d'enivrement 011 elle avait été se dissipa.

Mélidor avait eu le malheur de nattre dans l'opulence. Élevé

parmi la jeune noblesse du royaume , revêtu , en entrant dans le

Mnonde , d'une charge considérable , maître de son bieii des l'âge

de raison, ce fiit pour lui l'âge des folies. Son ridicule dominant

ëtaitde vouloir vivre en homme de qualité. Il se familiarisait avec

les grands , en étudiait avec soin les manières; et comme les grâces

nobles et simples d'un véritable homme de cour ne sont pas faciles

â imiter , c'était aux airs de nos petits seigneurs qu'il s'attachait ,

comme à de bons modèles.

n eût été honteux pour lui de ne pouvoir pas dire, mes domaines et mes vassaux/ il employa donc la meilleure partie de ses fonds en des terres , dont le revenu était mince , à la vérité , mais dont les droits étaient magnifiques.

Il avait ouï dire que les grands seigneurs avaient des intend ans qui les volaient , des créanciers qu'ils ne payaient pas , et des maîtresses peu fidèles ; il eût regardé comme au-dessous de lui de voir ses comptes , de payer ses dettes , et d'être délicat en amour. L'aîné de ses enfans avait k peine atteint sa septième année : il ent grand soin de lui choisir un gouverneur suffisant et sot , qui , pour tout mérite , saluait avec grâce.

Ce gouverneur était le protégé d'un complaisant de Mélidor , appelé Duranson , personnage insolent et bas , espèce de dogue qui aboyait à tous les passans , et ne caressait que son maître. Soi^.

a8o CONTES MORAUX.

rôle était celui d'un misanthrope plein d'arrogance et d'hume Riche, mais avare, l'I trouvait commode d'avoir une honne ma qui ne fût pas la sienne , et des plaisirs de toute espèce dont ' autre que lui fit les frais. Taciturne observateur de tout ce qui passait, on le voyait, enfoncé dans un fauteuil, décider de toi par quelques mots tranchans , et s'ériger en censeur domestiquai Malheur à l'homme de bien qui n'était pas à craindre ; il le dé^ chirait sans ménagement , pour peu que son air lui eût déphi.

Mélidor prenait l'humeur de Duranson pour de la philosophie- Il savait bien qu'il était son héros ; et l'encens d'un honmne de ce caractère était pour lui un parfum délicat. Le brusque flatteur n*avait garde de se compromettre et de s'afficher. S'il applaudis-» ^ait Mélidor en public, ce n'était que d'nn coup d'oeil ou d'un sourire complaisant : il gardait la louange pour le téte-à-tête ; mais alors il l'en rassasiait. Mélidor avait de la peine 4 &« croire doué d'un mérite si éminent s mais il fallait bien qu'il eu f&t quelque chose ; car Fami Duranson , qui l'en assurait, n'était riea moins qu'un fade adulateur.

C'était peu de plaire au mari , Duranson s'était aussi flatté de séduire la jeune fenune. Il commença par lui dire du bien d'elle seule , et du mal de toutes celles de son âge et de son état ; mais elle fut aussi peu touchée de ses satires que de ses éloges. H essaya de se faire craindre ; et, par des traits malins et piquans , il lui fit sentir qu'il ne tenait qu'à lui d'être méchant aux dépens d'elle-même. Cela ne réussit pas mieux. Je puis avoir des ridicules, lui dit«-elle , et je permets qu'on les attaque, mais d'an peju pins loin , s'il vous plaSt. Chez moi , un censeur assidu m' nuierait presque autant qu'un complaisant servile.

Au ton résolu qu'elle prit , Duranson vit bien que pour la duire il fallait un plus long détour. Tâchons , dit-il , qu'elle ait besoin de moi : affligeons-la pour la consoler ; et quand sa vanité blessée me la livrera sans défense , je saisirai un moment de dépit. Le confident des peines d'une fenpune en est souvent l'heureux vengeur.

Je vous plains , lui dit-il , madame , et je ne dois plus vous dissîmuler-ice qui m'afflige sensiblement. Depuis quelque temps Mélidor se dérange ; il fait des folies ; et s'il continue , il n'aura plus besoin d'un ami tel que moi.

Soit légèreté , soit dissimulation avec un homime qu'elle n'estimait pas , Acélie reçut cet avis sans daigner en paraître émue. Il insista , fit valoir son sèle , déclama contre les caprices et les travers des maris d'à présent, dit en avoir fait rougir Mélidor; et, opposant les charmes d' Acélie aux vains appas qui touchaient son époux I il s'snima si fort qu'il s'oublia , et se trahit bientôt lui-

même. Elle sourit ayecjdédain de la maladresse du fourbe. Voilà .ee que j'appelle un ami , dit-elle , et non pas ces vils complaisans que le vice tient à ses gages pour le flatter et le servir. Je suis bien sûre , par exemple , que vous avez dit à Mélidor en face tout ce que vous venez de me dire. — Oui , madame , et beaucoup plus encx>re. — Vous aurez donc bien le courage de lui reprocher devant moi ses torts y de l'en accabler? — Devant vous y madame ! Ah! gardez-vous de faire un éclat; ce serait l'éloigner sans retour. Il est fier , il serait indigné d'avoir à rougir à vos yeux. Il ne ver^ rait en moi qu'un perfide ami. Et qui sait même quel motif caché 3 donnerait à notre intelligence ? — N'importe ; je veux le con* vaincre , et lui opposer en vous un témoin qu'il ne puisse désavouer. •— Non , madame , non , vous série? perdue. C'est en dissimulant qu'une femme règne : les ménagemens , la douceur et vos charmes y voilà sur nous vos avantages. La plainte et le reproche ne font que nous aigrir ; et de tous les moyens de nous corriger , le plus mauvais , c'est de nous confondre. Il avait rai-^ son y mais inutilement ; Acélie ne voulait rien entendre. Je sais , disait-elle , tout ce que je risque ; mais fallùt-il en venir à une rupture , je ne veux pas être y par mon silence y la complaisante de mon mari» Il eut beau vouloir la dissuader , il fut réduit à lui demander grâce et à la supplier de ne pas le punir d'un zèle peutêtre imprudent. Et voilà donc , lui dit Acélie y cette franchise courageuse que nen ne peut intimider ? Je serai plus sage que vous ; mais souvenez - vous y Duranson, de ne jamais dire de vos amis ce que vous ne voulez pas qu'ils entendent. Quant à moi , quelque tort que mon mari se donne , je vous défends de m'en parler jamais.

Duranson , furieux d'avoir été si mal reçu , jura la perte d'Acélie ; mais il fallait d'abord l'entraîner dans la ruine de son mari. Personne à Paris n'a autant d'amis qu'un homme opulent et prodigue. Ceux de Mélidor y à son souper , ne manquaient pas de le louer en face ; et ils avaient l'honnêteté d'attendre qu'on fût hors de table pour se moquer de lui. Ses créanciers y qui croissaient en nombre , n'étaient pas si complaisans ; mais l'ami Duranson en écartait la foule. Il savait , disait-il , la manière d'imposer à ces fripons-là. Cependant , conune ils n'étaient pas tous également timides , il fallait de temps en temps , pour apaiser les plus mutins , avoir recours aux expédions ; et Duranson , sous un nom supposé y venant au secours de son ami , lui prétait sur gages à la plus grosse usure.

Plus les affaires de Mélidor se dérangeaient , moins il voulait en entendre parler. Faites , disait-il à son intendant, je signerai; mais laissèE-inQi tranquille. Enfin l'intendant vint lui annoncer

aSa CONTES MORAUX.

qu'il ne savait plus oii donner de la tète, et que ses biens allaiei être saisis. Mëlidor s'en prit à l'homme d'affaires , et lui dit ipA était un fripon. Je suis tout ce qu'il vous plaira , lui répondit | tranquille intendant ; mais vous devez , il faut payer y faute d( quoi l'on va vous poursuivre.

Mélidor fit appeler le fidèle Duranson , et lui demanda s?U étaîl sans ressource. — Vous en avez une bien sibre : madame n'a qu'l s'engager. — Oui; mais y consentira-t-elle ? — Assurément : peuU elle hésiter , quand il y va de votre honneur ? Cependant ne l'alarmez p4s : traitez légèrement la chose, et ne lui laissez voûr^ dans cet engagement , qu'une formalité d'usage qu'elle ne peut s'empêcher de remplir. Mélidor embrassa son ami , et il se rendit chez sa femme.

Acélie , tout occupée de ses amusemens , ne savait rien de ce qui se passait ; mais heureusement le ciel l'avait douée d'un esprit juste et d'une âme ferme. Je viens , madame , lui dit son mari , de voir votre nouvelle voiture ; elle sera délicieuse. Vos cfaeranx neufs sont arrivés ; ah! madame , le joli attelage ! Cest le comte de Pise qui les dresse. Ils sont fringahs , mais il les domptera : c'est le meilleur cocher de Paris.

Quoiqu' Acélie fût accoutumée aux galanteries de son époux, elle ne laissa pas d'être surprise et flattée de celle - ci. Je vous ruine , lui dit-elle. £h ! madame , quel plus digne usage puis-je faire de mon* bien que de l'employer à ce qui peut vous plaire ? Désirez sans ménagement , et jouissez sans inquiétude 7 je n'ai rien qui ne soit à vous ; et je me flatte que vous pensez de même. A propos, ajouta-t-il négligemment, j'ai quelque arrangement à faire , oii , pour reùiplir les formalités , j'aurai besoin de rotre seing ; mais nous parlerons de cela ce soir. A présent ce qui m'occupe , c'est la couleur de votre voiture : le vemisseur n'attend qn^ votre goAt. Je me consulterai , dit-elle ; et dès qu'il fut sorti , elle tomba dans les réflexions.

Acélie était une riche héritière ; et la loi lui assurait son bien. Elle entrevit les conséquences de l'engagement qu'on lui proposait ; et le soir , au lieu d'aller au spectacle , elle passa diez s<m notaire. Quelle fut sa surprise en apprenant que Mélidor était réduit aux expédiens les plus ruineux ! Elle employa le temps du spectacle à s'instruire et h. se consulter.

A son retour , elle dissimula sa peine aux yeux du monde qu'elle avait à souper ; mais lorsque son mari , tête à tête avec elle , lui proposa de s'engager pour lui : Je ne vous abandonnerai pas , lui dit -elle, si vous daignez vous fier à moi ; mais j'exige une confiance entière , un plein pouvoir de régir ma maison.

Mélidor lut humilié de l'idée d'avoir sa femme pour tuteur. D

LA FEMME COMME IL Y EN A PEU. a83

n iit qu'elle prenait Talarme mal à propos , et qu'il ne souffrilit point qu'elle entrât dans un détail ennuyeux pour elle. — ton , monsieur , je l'ai trop négligé : c'est un tort que je n'aurai Ins. n ne crut pas devoir insister davantage ; et les créanciers étant assemblés le lendemain : Messieurs , leur dit-il y vos visites l'obsèdent ; voilà madame qui veut bien vous entendre ; voyez rec elle à vous arranger. Ifilessieurs, leur dit Acélie d'un ton sage, lais assuré , quoique mon bien soit à mes enfans , je sens qu'il it juste que j'en aide leur përç ; mais je veux de la bonne foi. Les umnêtes gens me trouveront exacte ; mais je ne réponds point à les fitipons des folies d'un dissipateur. Vous m'apporterez demain lopîe de vos titres. Je ne veux que le temps de les examiner : je le vous ferai pas languir.

Dès qu' Acélie se vit à la tête de sa maison, ce ne fut plus la nême femme ; elle jeta les yeux sur sa vie passée , et n'y vit que le papillotage de mille vaines occupations. Sont-ce là , dit-elle , b devoirs d'une mëre de famille ? Est-ce donc au prix de son Kmneur et de son repos qu'il faut payer de jolis soupers , des équipages lestes y et de brillantes frivolités ?

Monsieur , dit-elle à son mari , j'aurai demain l'état de vos lettes; il me faut, celui de vos revenus ; faites venir votre intenknt. L'intendant vint , et rendit ses comptes. Rien déplus clair ; loin d'avoir des fonds , il se trouvait avoir fait des avances , et il loi était d le double de ses gages accumulés. Je vois, dit Acélie, ;ae monsieur l'intendant sait son compte un peu mieux que nous. D ne nous reste qu'à le payer , en le remerciant de ce qu'il ne lui est pas dû davantage. — Le payer ! dit Mélidor tout bas , et avec qnoi? — I>e ma cassette. Le premier pas, dans l'économie , est le renvoi d'un intendant.

La réforme fut mise l'instant d'après dans le domestique et dans la dépense; et Acélie donnât l'exemple : Courage, monsieiur, disaitr-elle , coupons dans le vif; nous ne sacrifions que notre vanité. — Et la décence, madame? — La décence , monsieur, consiste à ne pas dissiper le bien d'autrui , et à jouir du sien sans reproche. — Mois , madame , en renvoyant vos gens , vous les payez ; et c'est épuiser notre unique ressource. — Soyez tranquille, mon ami ; j'ai des bijoux , des diamans , et en sacrifiant ces panures je m'en fais une qui les vaut bien.

Le jour suivant , les créanciers arrivent , et Acélie leur donne audience. Ceux dont Mélidor avait acheté des meubles de prix ou des curiosités superflues consentirent à les reprendre avec un bé« néfice honnête ; les autres , enchantés de l'accueil et de la bonne îolonté d'Acélie , s'accordèrent , tout d'une voix , à n'avoir qu'elle

pour arbitre , et les grâces conciliatrices réunirent tous les e§p

Un seul , d'un air assez confus , disait ne pouvoir se relil

sur rien. Il avait des effets précieux en gage , et sur la liste

ranson aurait pu se passer de me faire jouer ce vilain persoimi •— Duranson ! dites-vous , quoi ! c'est lui qui sous votre nom •— Cest lui-même. — Ainsi , nos gages sont dans ses znains^ Oui , sans doute , et un écrit de moi , oii je déclare qu'il ne m rien d&. — £t cet écrit qu'il a de vous y puis-je en avoir un donli "— Assurément , et tout à l'heure ^ si vous voulez , car le a d'usurier me pesé. Cétait une arine pour Acélie ; mais il n'é( pas temps d'éclairer Mélidor et de révolter Duranson ; éDe a devoir dissimuler encore.

Son notaire , qui vint la voir , trouVa que dans vhxgt — qnti heures elle avait mis en épargne une bonne partie de son rêva et acquitté une foule de dettes. Tous êtes , lui dit— il , dans I bons principes : l'économie est de toutes les ressources la plus st et la plus facile ; on s'enrichit dans un instant de tout le bien qa'i dissipait.

Pendant leur entretien , Mélidor confondu s'affligeait de voir

maison dépouillée. £h ! monsieur , lui dit sa femme , consoiei

vous ; je ne vous retranche que des ridicules. Mais il ne voy«

. que le monde , rhumillation de déchoir. Il se retira €:onstemé

laissant Acélie avec le notaire.

Une jeune femme a dans les affaires un avantage prodigieia sans inspirer ce qu'on entend par l'espoir et le désir de plûn elle' intéresse , elle engage à une espèce de facilité que les honuocp n'ont pas l'un pour l'autre, ^a nature ménage , entre les den sexes , une intelligence secrète ; tout s'aplanit , tout se concilie et au lieu que l'on traite en ennemis d'homme k homme, ave une femme on se livre en ami. Acélie en fit plus d'une fois n preuve , et son notaire mit à la servir un zèle et une affection qa i n'eût pas eus pour son mari.

Madame , lui dit-il , en faisant la balance des biens de MéH^i avec la somme de ses dettes , je trouve assez de quoi l'acquitter mais des biens vendus à la hâte le sont communément à vil pru Supposons que les siens soient libres , ils peuvent répondre, et ai delà, de deux cent mille écus qu'il doit, et si vous voulez vou engager pour lui , il n'est pas impossible de réduire cette foule a< créances ruineuses et bruyantes à un petit nombre d'articles pl^^ simples et moins onéreux. Faites , monsieur ; dit Acélie ^ je consent

[tout : je m'engage pour mon mari , mais (pie ce soit à son insu. notaire usa de prudence y et Acélie (îit autorisée à contracter nom de Mëlidor.

ui-ci avait été de bonne foi sur tous les. articles , excepté sur seul , qu'il n'avait osé déclarer à sa femme. La nuit y Acélie , tendant gémir , tâchait avec douceur de le consoler. Vous ne es pas tout , lui dit-il , et ces mots furent 8ui;iris d'un profond ce. Acélie le pressait .en vain ; la honte lui étouffait la voix, quoi ! lui dit-elle j vous avez des peines que vous n'osez me fier ! avez-vous un ami plus tendre , plus sûr , plus indulgent moi? Plus vous avez droit à mon estime , reprit Mélidor , plus dois rougir de l'aveu qui me reste à vous faire. Vous avez ndn parler de la courtisane Ëléonore. . . . que vous dirai-je ? a- de moi pour cinquante mille écus de billets. Acélie vit avec ipk le moment de regagner le cœur de son mari. Ce n'est pas le llmps de vous reprocher , lui dit-elle , une folie dont vous avez pâte , et à laquelle ma dissipation a peut-être contribué. Réparons à oublions nos torts ; celui-ci n'est pas sans remède. Mélidor ne ||ncevait pas qu'une femme, jusque-là si légère, eût tout à coup loquis tant de raison. Acélie n'était pas moins surprise qu'un ^mme si haut et si vain fût tout k coup devenu si modeste. Serait-ce un bien pour nous , disaient-ils Tun et l'autre ^ d'être |ombés dans le malheur ?

, Le lendemain , Acélie , s'étant bien consultée , se rendit ellemènie chez Ëléonore. Vous ne savez pas , lui dit-elle , qui vient ^us voir ? Cest une rivale ; et sans détour elle se nomma. Madame, lui dit Ëléonore , je suis confuse de l'honneur que vous me (Sûtes. Je sens que j'ai des torts avec vous ; mais mon état en est f excuse. Cest Mélidor qu'il faut blâmer , et en vous voyant , je le blâme moi-même ; il est plus injuste que je ne croyais. Mademoiselle , lui dit Acélie, je ne me plains ni de vôustni de lui. Cest la punition d'une femme dissipée d'avoir un mari libertin , «t f ai du moins le plaisir de voir que Mélidor a dans ses goûts ;eiicore quelque délicatesse. Vous avez de l'esprit , l'air de la décence, et des grâces qui seraient faites pour embellir la vertu. — Vous me voyez, madame, avec trop d'indulgence; et cela prouve ce qu'on m'a dit souvent , que les femmes les plus honnêtes ne sont pas celles qui nous ménagent le moins. Gomme elles n'ont rien à nous envier , elles ont la bonté de nous plaindre. Celles qui nous ressemblent sont bien plus injustes ; elles nous déchirent en ! nous imitant. Ecoutez, reprit Acélie qui voulait l'amener au but, ce que l'on blâme le plus dans celles de votre état , ce n'est pas cette faiblesse dont tant de femmes ont à rougir, mais une passion plus odieuse encore. Le feu de l'âge , le goût des plaisirs, l'attrait

286 CONTES MORAtIX-

d'une vie voluptueuse et libre , quelquefois même le seiitiitt< car je vous en crois susceptibles , tout cela peut avoir son eza mais eu renonçant à la vertu d'une femme , vous n'en êtes plus obligées d'avoir au moins celle d'un hoomie ^ et il est <

sorte d'honnêteté à laquelle vous ne renoncez pas. Non , i

doute. — Eh bien ! dites-moi , cette honnêteté vous permets d'abuser de l'ivresse et de la folie d'un amant au point d'exigi d'accepter de lui des engagemens insensés et ruineux pour famille? Mélidor, par exemple, vous a fait pour cinquante m écus de billets ; en sentes-vous la conséquence , et combien Foi droit de sévir contre une telle séduction ? Madame , repos Eléonore , c'est un don volontaire , et M. Duranson m'est ténu que j'ai refusé beaucoup mieux. — Vous connaissez Ouransoi — Oui y madame ; c'est lui qui m'a donné Mélidor , et j'ai bi voulu pour cela le tenir quitte de ses promesses. — Fort hien ; â mis son article sur le compte de son ami. — Il me l'a dit , et j^ supposé que Mélidor le trouvait bon. Du reste , Mélidor était JiJb/i je n'ai de lui que ce qu'il m'a donné , et rien » je crois , n'ei mieux acquis. — « Vous le croyez ; mais le croiriez-vous , si rou étiez l'enfant qu'on dépouille ? Mettez-vous à la place d'une mcn de fiimille dont l'époux se ruine ainsi j qui touche au momeo de le voir déshonoré , poursuivi , chassé de ses biens , privé de son état , obligé de se cacher aux yeux du monde , et de laisser a femme et ses enfans en proi^ à la honte et à la douleur : soyez an moment cette femme sensible et désolée , et j ugez-vous dans cet état. Que ne feriez-vous pas, mademoiselle? vous auriez sans doute iv* cours aux lois qui veillent sur les mœurs ; vos plaintes et \os larmes réclameraient contre une surprise odieuse , et la voix de la natiziv et celle de l'équité s'élèveraient en votre faveur. Oui , mademoiselle , les lois sévissent contre le poison , et le don de plaire en est un , lorsqu'on en abuse. Il n'attaque pas la vie , mais il attaque h raison et l'honneur ; et si, dans l'ivresse qu'il cause , on exige , on obtient d'un homme des sacrifices insensés , ce que vous appelés des dons libres sont réellement des larcins. Voilà ce qu'une autre dirait , ce que vous diriez peut-être à ma place. Eh bien ! je suis plus modérée ; il vous est AA. ; je viens vous payer ; mais noble^ ment , et non pas follement. Il y a six mois que Mélidor vous aime, ?t en vous donnant mille louis , vous avouerez qu'il est magnifique' Eléonore , attendrie et confuse , n'eut pas le courage de refuser; elle prit les billets de Mélidor , et suivit Acélie chez son notaire.

N'aimerie^vous pas mieux, lui dit Acélie en arrivant, une rente de cent louis , que cette somme , qui dans vos mains sera peut-être bientôt dissipée ? Le moyen de se détacher du vice , mon enfant , c'est de se mettre au-dessus du besoin , et j'ai dans Tidée

quelque jour tous serez bien aise de pouvoir être honnête. Eléonore , baisant la main d'Acélie , et laissant échapper quéll||aes larmes : Ah ! madame , dit-elle , que sous vos traits la vertu msl aimable et touchante ! si j'ai le bonheur de revenir k elle , toon cœur vous devra ce retour.

I Le notaire , enchanté d'Acélie , lui apprit que les deux cent mille écus étaient dans ses mains , et qu'ils l'attendaient. Elle s'en fldla comblée de joie ; et en revoyant Mélidor , voilà vos billets doux, lui dit-elle ; on a eu bien de la peine à s'en dessaisir ; n'en i^rives plus de si tendres. L'ami Duranson était présent ; et à l'air ^IKunbre de Mélidor , elle vit bien qu'il l'avait fait rougir de s'être' hlîvré à sa feomie. Vous recevez bien froidement , dit-elle à son : siari , ce qui pourtant vous vient d'une main chëre I — Youlez- ^^us , madame , que je me réjouisse d'être la fable de Paris ? On b3ie parle que de ma ruine ; et vous la rendez si éclatante , que mes ^ i amis eux-mêmes ne peuvent plus la désavouer. — Vos amis ' avaient donc , monsieur, quelque moyen d'y remédier sans bruit ? Ds sont venus apparemjnent vous offrir leur crédit et leurs bons ^ offices? M. Duranson , par exemple. • • — Moi , madame ! je ne -ynis rien; mais je crois que sans un éclat déshonorant il était fitdle de trouver des ressources. — Oui , de ces ressources qui n'en laissent aucune ? Mon mari n'en a que trop usé ; vous le savez mieux que personne. Quant au déshonneur que vous attachez à Féclat de notre malheur , je sais quelle est votre délicatesse , et je l'estime conune je dois. — Madame ! je suis un honnête homme ; et on le sait. — On doit le savoir, car vous le dites à tout le monde ; mais comme Mélidor n'aura plus d'intrigue amoureuse à nouer , votre honnêteté lui devient inutile. Mélidor , k ces mots, prit feu lui-même, et dit à sa fenune qu'elle lui manquait , en insultant son ami. Elle allait poursuivre ; mais sans vouloir l'entendre , il se retira transporté de colère ; et Duranson suivit ses pas. Acélie n'en fut pas plus émue ; et les laissant conspirer ensemble , elle s'occupa du soin de sa maison. Le gouverneur de son fils , depuis leur décadence , trouvait ses fonctions au-dessous de lui , et le témoignait sans ménagement. Il fut renvoyé le soir même ; et à sa place vint un bon abbé , simple , modeste et assez ' instruit , qu'elle pria d'être leur ami , et de donner ses mœurs à son élève.

Méhdor à qui Duranson avait fait regarder comme le comble de l'humiliation l'ascendant qu'avait pris sa femme , fut révolté d'apprendre que le gouverneur était congédié. Oui , monsieur , lui dit-elle , je donne à mon fils , pour modèle et pour guide , un homme sage , au lieu d'un fat; je prétends aus^ éloigner de

TOUS vja complaisant plein d^insolence , qui vons fait payer ses plaisirs. Yoilà mes torts , je les avoue, et vous pouves les ren4xe publics, n est odieux, lui dit Mëlidor sans Técouter , il est odieux d'abuser de l'état oii je suis pour vouloir me faire la loi. Non , madame , mon malheur n'est pas tel qu'il me réduise à être TOtre esclave. Votre devoir était de contracter l'engagement que je vous proposais ; vous ne l'avez pas fait ; vous ne m'êtes plus rien ; et vos soins me sont inutiles. Si je me suis dérangé, c'est pour vous ; le seul remède à mon malheur , c'est d'en éloigner la cause ; et dès demain nous nous séparons. — Non , monsieur , ce n'est pas le moment. Dans peu vous jouirez paisiblement et sans reproche d'une fortune honnête ; vous serez libre , tranquille , heureux. Alors , après avoir rétabli votre honneur et votre repos , je verrai si je dois faire place aux artisans de votre ruine , et vous abandonner , pour vous punir , au bord de l'abîme d'où je vais vous tirer. Jusque-là nous sonunes inséparables ; et mon devoir et votre malheur sont des liens sacrés pour moi. Du reste , vous jugerez demain quel est l'homme qui m'est préféré. Cest devant lui que je vous donnerai les preuves de sa perfidie ; et je renonce k votre estime s'il ose les désavouer.

Mélidor, interdit de la généreuse fermeté d'Acélie, fut combattu toute la nuit entre le dépit et la reconnaissance ; mais à son réveil il reçut une lettre qui le jeta dans le désespoir. On lui écri* vait qu'il n'était bruit à la cour que de son luxe , de sa dépense , et du malheur qui en était le fruit; que chacun le blâmait hautement ; et qu'on ne se proposait pas moins que de l'obliger à quitter sa charge. Lisez , dit-il en voyant Acélie , lisez , madame, et frémissez de l'état oii vous m'avez réduit. O mon ami! dit-il à Dnranson qui venait d'arriver, je suis perdu; vous me l'aviez prédit. L'éclat qu'elle a fait me déshonore. On m'ôte ma charge et mon état. Duranson fit semblant d'être accablé de cette nouvelle- N'ayes pas peur, lui dit Acélie : votre créance est assurée. Vous n'y perdrez que l'usure efiroyable que vous vouliez tirer de votre ami. Oui, Mélidor, vous voyez en lui notre usurier, notre prêteur sur gages. — Moi , madame I — Oui, monsieur, vous-même, et h preuve en est dans mes mains. La voilà , dit-elle à son mari ; mais ce n'est pas tout : ce digne ami vous faisait payer à Eléonore les faveurs qu'il en avait reçues ; il osait vouloir séduire votre femme en l'instruisant de vos amours; et il vous ruinait sous* un nom supposé. Ah! c'en est trop, dit Duranson; et il se levait pour sortir. Encore un mot, lui dit Acélie. Yous êtes démasqué dans une heure , connu de la ville et de la cour, et noté partout d'infamie, si à l'instant mémç vou9 n'apportez chez mon notaire, oà je vais

«us attendre, et les gages et les billets que vous avez de Melidor. >iransoii pâlit , se troubla , disparut et laissa Melidor confonda, mmobile d'indignation et d'étonnement.

Vous , mon ami , rassurez-vous, dit Acélie à son mari ; je prends ar moi le soin de conjurer Torage. Adieu; ce soir il sera dissipe. Elle se rend chez le notaire , s'engage , reçoit les deux cent nille écus , acquitte ses dettes, en déchire les titres, à commencer par ceux de Duranson , qui prudemment s'était exécuté. De là, û\e monte en chaise de poste , et sans délai se rend à la coui*.

Le ministre rie lui dissimula point son mécontentement , ni la résolution qu'on avait prise d'obliger Mélidor à vendre sa charge. le ne prétends pas l'excuser , dit-elle ; le luxe est une folie dans Dcytre état , je le sais ; mais cette folie a été la mienne plutôt que celle de mon mari. Sa complaisance est son unique faute ; et , monsieur , que ne fait-on pas pour une femme que l'on aime ! J'étais jeune , et belle à ses yeux ; mon mari a consulté mes désirs plutôt que ses moyens ; il n'a su craindre, il n'a connu que le malheur de me déplaire ; voilà son imprudence ; elle est réparée : il ne doit plus rien que ma dot, et je lui en fais le sacrifice. Quoil madame , s'écria le ministre, vous vous êtes engagée pour lui? — Et qui devait réparer son malheur, si ce n''est celle qui en était la cause? Oui, monsieur, je me suis engagée; mais j'ai acquis par-là le droit de ménager son bien , et d'assurer l'état de mes enfans. Mélidor est facile, mais il est honnête. 11 ignore ce que j'ai fait pour lui , et il ne laisse pas de me donner le plein pouvoir dé disposer de tout. Je suis à la tête de ma maison, et déjà tout y est réduit à la plus sévère économie. Voici en deux mots ce que j'ai fait , et ce que je me propose de faire. Alors elle entra dans quelques détails que le ministre voulut bien entendre. Mais, pour- ' mivit-elle , l'amitié , l'estime , la confiance de mon mari , tout est perdu pour moi , si vous le punissez d'une faute qu'il doit me reprocher, tant que je ne l'ai pas effacée. Vous êtes juste, sensible, : humain ; de quoi voulez -vous le punir ? D'avoir trop aimé la moitié de lui-même? de s'être oublié, sacrifié pour moi? Je lui : Serai donc odieuse ; et il aura sans cesse à rappeler à mes enfans j ^égarement et le déshonneur où leur mëre l'aura plongé ! A qui rtoulez-vous satisfaire en le punissant? Au public? Ah ! monsieur » il est un public envieux et méchant qui n'est pas digne de cette tomplaisance. Quant au public indifférent et juste, laissez-nous lui donner un spectacle bien plus utile et plus touchant que celui de notre ruine. 11 verra qu'une femme sensée peut ramener un mari honnête homme , et qu'il y a pour des cœurs bien nés des ressources inépuisables dans le courage et dans la vertu. Notre retour sera un exemple ; et s'il est honorable pour nous de le dop^ 2. 19

•ner , il sera glorieux de le suirre ; au lieu que si la peine 4'oiie in prudence qui ne nuit qu'à nous seuls excède la faute et lui surri^ on sera peut-être indigné sans fruit de nous voir mallieureux $am crime.

Le ministre rëcoutait avec étonnement. Loin de mettre obslad à vos vues, lui dit-il, madame, je les seconderai, même en puAîs sant votre époux. Il faut qu'il renonce au titre de sa charge. — Ah ! monsieur ! — J'en ai disposé en faveur de votre fils ; et c'es par égard par respect pour vous , que j'en laisse an père la survivance. La surprise ou fut Acélie d'ohtenir une grâce au lieu d'oo châtiment , la fît presque tomber aux genoux du ministre. Monsieur, lui dit-elle, il est digne de vous de corriger ainsi un père de famille. Les larmes que vous voyez couler sont l'expression de ma reconnaissance. Mes enfans , mon mari et moi ne cesserons de vous bénir.

Mélidor attendait Acélie avec frayeur; et l'inquiétude fit place à la joie , quand il apprit avec quelle douceur on punissait sa dissipation. £h bien , lui dit Acélie en l'embrassant , estrce aujourd'hui que nous nous séparons ! As-tu encore quelque bon ami que tu préfères à ta femme ?

, On sait avec quelle facilité les bruits de Paris se répandent et sont détruits aussitôt que semés : l'infortune de Mélidor avait fait la nouvelle de quelques jours ; son arrangement, ou plutôt le parti courageux qu'avait pris sa femme, fît une espèce de révolutioa dans les esprits et dans les propos. On ne parlait que de la sagesse, de la résolution d' Acélie ; et lorsqu'elle parut dans le monde, avec l'air modeste et libre d'une personne qui ne brave ni n'appréhende les regards du public, elle fut reçue avec un fespect qu'elle n'avait jamais inspiré. Ce fut alors qu'elle sentit le prix de la considération que donne la vertu ; et les hommages qu'on avait rendus à sa jeunesse et à sa beauté ne l'avaient jamais tant flattée.

Mélidor , plus timide , ou plus vain , ne savait quel ton il devait prendre , ni quelle contenance il devait tenir. Ayons , lui dit sa femme , l'air d'avouer de bonne foi que nous avons été imprudens, et que nous sommes devenus sages. Personne n'a rien à nous re^ procher; ne nous humilions pas nous-mêmes. Si l'on nous voit bien aises d'être corrigés , on nous en estimera davantage. Et de quel œil verrez-vous , lui dit-il , cette multitude de faux amis qui nous ont abandonnés ? — Du même œil dont je les ai vus , comme des gens qu^ le plaisir attire , et qui s'envolent avec lui. De quel droit comptiez-vous sur eux ? Etait-ce pour eux que se donnaient vos ' fêtes ? La maison d'un homme opulent est une salle de spectacle oii chacun croit avoir payé sa place , quand il l'a remplie avec chroment. Le spectacle fini , chacun se retire , et l'on ne se doit

LA FEMME COMME IL T EN A PEU. ^i

plias rîen. Cel& est fâcheux k imaginer ; mais en perdant riHusioa «l'être aime , vous changez une agréable erreur contre une expë^ «-i^-nce utile ; et il en est de ce remède comme de bien d'autres ; VaLKnerlume en fait la bonté. Voyez donc le monde comme il est, ««I ns être humilié de l'avoir méconnu j sans vous ranter de le mieux ^cynnaitre. Surtout , que personne ne soit instruit de nos petits dé» Lclés ; qu'aucun de nous deux n'ait l'air d'avoir cédé à l'autre % lais qu'il semble qu'un même esprit nous anime et nous fait agir. ^^uoiqu'il ne soit pas aussi ridicule qu'on le dit de se laisser conduire par une femme , )e ne veux pas que l'on sache que c'est moi «jui vous ai décidé.

Mélidor devait tout à sa femme; mais rien ne Pavait tooché arassi sensiblement que œ trait de délicatesse ; et il eut la bonne •IFoi de l'avouer. Acélie avait une autre vue que de ménager la vavûté de son mari ; elle voulait l'engager , par sa vanité même , à suivre le plan qu'elle lui avait tracé. S'il voit tout le monde persuadé 9 disait-elle , qu'il n'a fait que ce qu'il a voulu , il le croira bientôt cotnme tout le monde ; on tient à ses propres résolutions par ce sentiment de liberté qui résiste à celles des autres ; et le point le plus essentiel dans l'art de mener les esprits, c'est de leur cacher qu'on les mène. Acélie eut donc l'attention de renvoyer à ten mari les éloges qu'on lui donnait ; et Mélidor , de son coté ,«e fartait d'dle qu'avec estime.

Cependant elle craignait pour lui la solitude et le silence de sa maison. On ne retient point un homme qui s'ennuie; et avant que Mélidor se fût fait des occupations , il lui fallait des amusemens. Acélie eut soin de lui former une société peu nombreuse et choi<« sie. Je ne vous invite point k des fêtes , disait'-elle aux femmes qu'elle y engageait ; mais au lieu du faste , nous aurons le plaisir. Je vous donnerai de bon cœur un bon souper qui ne coûtera guère ; nous y boirons en liberté k la santé de nos amis ; peut>-étre même y riron^nous , chose assez rare dans le monde. Elle tint ce qu'elle avait promis ; et son mari lui seul regrettait encore l'opulence oii il avait vécu. Ce n'est pas qu'il ne fit de son mieux pour s'accoutumer à une vie simple; mais on eût dit qu'il s'était fait dans son âme le même vide que dans sa maison. Ses yeux et son oreille y habitués à un mouvement tumultueux , étaient comme étonnés du calme et du repos. Il voyait encore avec envie ceux qui se ruinaient comme lui ; et Paris , oii il se trouvait condamné aux privations au milieu 4|es jouissances , lui était devenu odieux.

Acélie y qui s'en aperçut , et qui suivait son plan avec cette constance que l'on ne trouve que dans les femmes , lui proposa d'aller ensemble voir les terres qu'ils avaient acquises ; mais avant de partir y elle chargea son notaire de lui louer , au lieu de l'hôtel

qu'ils occupaient , une maison simple avec agrément j pour y loger à son retour.

Des trois terres qu'avait Mélidor, les deux plus honorables produisaient à peine le tiers de rinlerét des fonds. D fut décidé qu'il fallait les vendre. L'autre, des long-temps négligée , ne de* •mandait que des avances pour devenir un excellent bien. Voilà celle qu'il faut conserver , dit Acélie ; donnons tous nos soins à la mettre en valeur. L'air en est sain , l'aspect riant , et le terrain fertile; nous y passerons les beaux jours de l'année ; et, si tu m'en crois, nous nous y aimerons. Ta femme n'aura .pas les airs , les caprices , l'art des coquettes , mais une bonne et tendre amitié , , qui fera , si tu la partages , ton bonheur , le mien , celui de nos enfans , et la joie de notre maison. Je ne sais , mais depuis que je respire l'air de la campagne , mes goûts sont plus simples et plus naturels ; le bonheur me semble plus près de moi , plus accessible à mes désirs ; je le vois pur et sans nuages d^ns l'innocence des mœurs chaiiipetres ; et j'ai , pour la première fois , l'idée de la sérénité d'une vie innocente qui coule en paix jusqu'à sa fin. Mélidor écoutait sa femme avec complaisance ; et la consolation se répandait dans son âme comme un baume délicieux.

11 consentit , non sans répugnance , à la vente de celles de ses terres dont les droits l'avaient le plus flatté ; et le bon notaire fit si bien , que , dans l'espace de six mois , Mélidor se trouva ne plus rien devoir à personne.

Il n'y avait plus qu'à l'affermir contre la pente de l'habitude; et Acélie , qui connabsait son faible, ne désespéra point de détruire en lui le goût du luxe , par un goût plus sage et plus satisfaisant. La terre qu'ils s'étaient réservée offrait un champ>aste à d'utiles travaux; et Acélie, pour les diriger, imagina de se former un petit conseil d'agricoles. Ce conseil était composé de sept bons villageois pleins de sens , à qui tous les dimanches- elle donnait à diner. Ce dîner s'appela le banquet des sept sages. Le conseil se tenait à table ; et Mélidor , Acélie et le petit abbé assistaient aux délibérations. La qualité des* terrains et la culture qui leur convenait , le choix des plants et des semences, l'établissement de nouvelles fermes et la division de leur sol en bois , en pâturages et en moissons , la distribution des troupeaux destinés à l'engrais et au labourage , la direction et l'emploi dés eaux , les plantations et les clôtures , et jusqu'aux plus petits détails de l'économie rurale , étaient traités dans le conseil. Nos sages , le verre à la main, s'animaient, s'éclairaient l'un l'autre; on croyait voir, à les entendre, des trésors enfouis dans la terre , et qui n'attendaient que des mains qui vinssent les en retirer.

Mélidor fut flatté de cet espoir , et surtout de l'espèce de d<^

mînation qu'ilexerceraît dans la conduite de ces travaux; mais il ne 'V'ojait pas les moyens d'y suffire. Gnumençons, lui dit AcéHe , et la. terre nous aidera. On fit peu de chose cette première ann^e^ assez pour donner à Mélidor l'avant-goât du plaisir de créer, conseil , au départ d'Acélie , reçut d'elle une petite rétribua tioTi , et sa bonne grâce en augmenta le prix.

Mélidor j de retour à la ville , fut enchanté de sa nouvelle maison. Elle était.commode et riante , meublée sans faste , mais avec goÀt. Voilà , mon ami , ce qui nous convient , lui dit sa femme. n y en a assez pour être heureux, si nous sommes sages. Elle eut le plaisir de le voir s'ennuyer k Paris , oii il se trouvait confondu dans la foule , et soupirer après la campagne 9 911 le rappelait le désir de régner.

Ils y devancèrent le retour du printemps ; et les sages s'étànt assemblés , on régla les travaux de l'année.

Dès que Mélidor vit la terre vivifiée par son influence , et une multitude d'hommes occupés à la fertiliser pour lui , il se sentît élever au-dessus de lui-même. Une nouvelle ferme , qu'il avait établie , fut adjugée par le conseil ; et Mélidor eut la sensible joie d'y voir naître la première moisson.

Leur jouissance se renouvelait tous les jours , en voyant ces mêmes campagnes , qui, deux ans auparavant, languissaient incultes et dépeuplées, se couvrir de cultivateurs et de troupeaux , de bois , de moissons et d'herbages ; et Mélidor vit à regret arriver la saison qui le rappelait à Paris.

Acélie ne put résister à l'envie d'aller revoir le ministre qui , dans son malheur, lui avait tendu la main. Elle lui fit un tableau si touchant du bonheur dont ils jouissaient , qu'il en fut ému jusqu'au fond de l'àme. Vous êtes , lui ditr-il , le modèle des femmes ; puisse un tel exemple faire sur tous les cœurs l'impression qu'il fiait sur le mien ! Continuez , madame , et comptez sur moi. On est trop honoré de pouvoir contribuer au bien que vous faites.

Cette terre fortunée oii nos époux furent rappelés par la belle saison , devint le plus riant tableau de l'économie et de l'abondance. Mais un tableau plus touchant encore, fut celui de l'éduca* tion qu'ils y donnèrent à leurs enfans.

On parlait, dans le voisinage, de deux époux, comme eux éloignés du monde , et qui , dans une riante solitnde , faisaient leurs délices de cultiver les tendres fruits de leur amour. Allons les voir , dit Acélie, allons prendre de leurs leçons. En arrivant, ils virent l'image du bonheur et de la vertu , M. et madame de Lisbé , au milieu de leur jeune famille , uniquement occupés du soin de lui former l'esprit et le cœur.

Acélie fut touchée de la grâce y de la décence et surtout de l'air

de gaieté quVUe remarqua dans ces enfans. Ha n'ayaient ni la tlmidîté sauvage, ni Tindiscrëte familiarité de l'enfance. Dans leur stbord , leur maintien , leur langage , <yn ne croyait voir qu'an naturel exqub , tant l'habitude avait rendp faciles tons les 'vemens qu'elle avait dirigés.

Ce n'est point ici une visite de bienséance , dit Acélîe à dame de Lisbé : nous venons nous instn^ire auprès de tous dans l'art d'élever nos enfans , et vous supplier de nous donner les principes et la méthode que vous avea suivis avec tant de succès.

Hélas ! madame , rien n'est plus simple , lui répondit madbaie de Ijisbé. Nos principes se réduisent k traiter les enfans comme des en&ns , à leur faire un jeu des choses utiles , à simplifier ce qu'on leur enseigne , et à ne leur enseigner que ce qu'ils peuvetit concevoir. Notre méthode se borne encore à peu de chose : elle consiste à les mener à l'instruction par la curiosité , à leur cacher y sous cet appÂt , l'idée du travail et de la gène , et à diriger leur curiosité même parquelques idées qu'on lui jette et qu'on lui donne envie de saisir. Le plus difficile est d'exciter en eux de l'émulation sans jalousie ; et en cela peut-être nous avoirs moins de mérite que de bonheur. — Vous leur avez donné sans doute d'exceUens maîtres ^ — ^ Non , madame , nous avons appris ce que nous voulions leur apprendre. Ne voyes-vous pas comme la colombe digère la nour* riture de ses petits ? Nous l'imitons ; et il en résulte deux avan* tages et deux plaisirs , celui de nous instruire nousHmemes, et celui d'instruire nos enfans.

Ce petit travail est d'autant plus amusant , reprit monsieur de lâsbé , que nous avons réservé pour l'âge de raison toutes les connaissances abstraites, et que nos leçons se bornent aujourd'hui à ce qui tombe sous les sens. L'eniance est l'âge oii Fimagination est la plus vive et la mémoire la plus docile ; c'est aux objets de ces deux organes que nous appliquons Fâme de nos ea^ fans. La surface de la terre est une image , l'histoire des hommes et celle de la nature sont une suite de tableaux , le physique des langues n'a que des sons , la partie sensible des mathéma-^ tiques se réduit à des lignes, tous les arts peuvent se décrire, la religion même et la morale s'inspirent mieux par sentiment qu'elles ne se conçoivent en idée ; en un mot , toutes nos perceptions simples et primitives nous viennent par les sens ; or les sens de l'enfance ont plus «de finesse, de dâicatesse, de vivacité que ceux de l'âge mûr. C'est, donc prendre la nature dans sa force , que de la prendre dans l'enfance , pour apercevoir et saisir faut ce qui ne demande pas les combinaisons de l'esprit. Ajoutes que l'âme, libre de tout autre soin , vaque à celui-ci tout entière; qu'elle est avide de connaissances , exempte de préventions , et

ne toutes les cases de l'entend ement et de la mémoire étant ides , on y range à son gré les idées, surtout si , dans l'art de les KiftrodLuire « on suit leur ordre naturel , si on ne se hâte pas de les ftCcuxKi.ixler , et si on leur donne le loisir de s'asseoir chacune à leur

•Je Yois, dit Acélie , mais sans m'en effrayer, que cela demande ime att^ention suivie. Cette attention y reprit madame de Lisbé , a' a. rien, de gênant ni de pénible. On vit avec ses enfahs ; on les a sans les jeux ; on communique avec eux ; on les accoutume à exaxKliner et à réfléchir; on leur aide , sans impatience , à développer leur s idées ; on se les rebute jamais par un ton d'humeur on. de mépris ; la sévérité , qui n'est bonne qu'à remédier au mal q[a.'a. fait la négligence , n'a presque jamais lieu dans une éducation de tous les instans ; et comme on ne laisse prendre à la nature aucun mauvais pli , on n'est pas obligé de la mettre à la gène.

N^e seraï-je pas indiscrète j lui dit Acélie , en vous témoignant

le désir d'assister à l'une de vos leçons ? Madame de Lisbé appela

«es etifans , qui s'occupaient ensemble dans un coin du salon. II9

Tolèrent dans les bras de leur mëre avec une joie naïve , dont Acélie

fut touchée. Mes enfans , leur dit la mëre, madame veut bien

TOUS entendre z nous allons vous interroger.

Acélie admira l'ordre et la netteté des connaissances qu'ils aTaient acquises ; mais elle fut encore plus enchantée de la grâce et de la modestie avec lesquelles ils répondaient tour à tour, de riirtelligence qui régnait entre eux , et du vif intérêt qu'ils prenaient réciproquement aux succès l'un de l'autre.

L'objet a Acélie était d'intéresser Mélidor à ce spectacle ; et il en fut ému jusqu'aux larmes. Que vous êtes heureux, disait-il sans cesse à M. de Lisbé , que vous êtes heureux d'avoûr de tels enfans ! c'est la plus douce des jouissances.

Acélie, en quittant ses voisins, leur demanda leur amitié; elle embrassa mille fois leurs enfans , et les pria de trouver bon qu'elle vînt quelquefois s'instruire à leurs études.

Quoi de plus étonnant et quoi de plus simple? disait-elle à Mélidor en s'en allant. Se peut-il qu'un plaisir si pur soit si peu connu ; et que ce qu'il y a de plus naturel, soit ce qu'il y a de plus rare au monde ? On a des enfans ; et l'on s'ennuie , et l'on cherche au dehors des amusemens , lorsqu'on a chez soi des plaisirs si touchans , et des devoirs de cette importance ! Il est vrai , disait Mélidor , que tous les enfans ne sont pas aussi bien nés. Et qui nous a dit, reprit Acélie, que le ciel ne nous ait pas accordé la même faveur ? Va , mon ami , c'est pour s'épargner des reproches qu'on en fait tant à la nature. Le plus souvent on la calomnie, afin de Se justifier soi-même. Pour avoir droit de la croire incorrigible ,

il faut avoir tout fait pour la corriger. Nous ne sommes ni imbéciles ni mëchans ; nos enfans ne doivent pas Tétre. V i vous ave eux et pour eux ; je te promets qu'ils nous resseinbleroot.

Vous allez avoir deux collègues , dit-elle le soir à JVl. Fabbe Nous venons de goûter d'avance le plaisir d'ëleier nos eafaiis», ei elle lui fit le récit de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre. Noiu voulons suivre le même plan, ajouta-t-elle. \ous , mon sthhê , vous enseignerez les langues ; Mëlidor va s'appliquer â Fétude des arts et de la nature, pour être en état d'en donner des leçons; je me réserve ce qu'il y a de plus facile et de plus simple, les mœurs, les choses de sentiment; et j'espère, dans tin an , être assez habile pour aller de pair avec vous. C'est à vous de nous in* diquerles sources , et de diriger pas à pas nos études sur le plan le plus abrégé.

L'abbé applaudit à cette émulation ; et chacun d'eux se mit k remplir sa tâche avec une ardeur qui , loin de s'affaiblir, ne 6t que redoubler.

Mélidor ne trouva plus de .vide dans les loisirs de la campagne, n lui semblait que le. temps avait précipité son cours. Les jours n'étaient plus assez longs pour vaquer ^aux soins de l'agriculture et aux études du cabinet. On eût dit que ces occupations se le dérobaient l'une à l'autre. Acélie était partagée de même entre les soins de son ménage et l'instruction de ses enfans. La nature seconda ses vues. Ses enfans, appliqués et dociles , soitàl'eKempIe de leurs parens, soit par une émulation mutuelle, se firent un jeu de leurs petits travaux. .

Mais, ce succès , tout satisfaisant qu'il- était pour le cœur d'une bonne mère, n'était pas son objet le plus sérieux. Elle avait assuré à Mélidor l'unique ressource inépuisable contre l'ennui de la soli" tude et l'attrait de la dissipation. Je suis tranquille , dit-«lle enfin , lorsqu'elle lui vit un goût décidé pour l'étude : c'est un plaisir qui coûte peu , qu'on trouve partout , qui jamais ne lasse , et avec lequel on est sûr de ne pas être obligé de se fuirl

Mélidor, rendu à lui-même, loin de rougir d'avouer qu'il devait ce retour à sa femme , faisait gloire de raconter tout ce qu'elle avait fait pour le ramener de son égarement : il ne cessait de louer le courage , l'intelligence , la douceur , la fermeté qu'elle y avait mise ; et tout le monde disait , en l'écoutant , voilà une femme comme il y en a peu.

Uaws l'une de ces écoles de morale où la jeunesse anglaise va étudier les devoirs de rhomme et du citoyen , s'éclairer l'esprit et s'élever Tâme , Nelson et Blaaford étai'^nt connus par une amitié digne des premiers âges. G>mme elle était fondée sur un parfait accord de sentimens et de principes , le temps ne fit que l'affermir ; et plus éclairée chaque jour , elle devint chaque jour plus intime. Mais cette amitié fut mise à une épreuve qu'elle eut de la peine à soutenir.

Leurs études finies , chacun d'eux prit l'état auquel l'appelait la nature. Blanford, actif, robuste et courageux, se décida pour le parti des armes et pour le service de mer. Les voyages furent son école. Endurci aux fatigues , instruit par les dangers , il parvint , de grade en grade , au commandement d'un vaisseau.

Nelfioa , doué d'une éloquence mâle et d'un esprit sage et profond , fut du nombre de ces députés dont la nation compose son sénat ; et dans peu de temps il s'y rendit célèbre.

Ainsi , chacun d'eux servait sa patrie , heureux du bien qu'il lui faisait. Tandis que Blanford soutenait l'épreuve de la guerre et des élémens, Nelson résistait à celle de la faveur et de l'ambition. Exemples d'un zèle héroïque, on eût dit que, jaloux Fun de l'autre, ils disputaient de vertu et de gloire, ou plutôt que , des deux extrémités du monde , le même esprit les animait tous deux.

Courage, écrivait Nelson à Blanford , honore l'amitié en servant la patrie : vis pour l'une , s'il est possible , et meurs pour l'autre , s'il le faut : une mort digne de ses pleurs vaut mieux que la plus longue vie. Courage , écrivait Blanford à Nelson , défends les droits du peuple et delà liberté : un sourire de la patrie vaut mieux que la faveur des rois.

Blanford s'enrichit en faisant son devoir : il revint k Londres ayec le butin qu'il avait fait sur les mers de l'Inde ; mais de ses trésors , le plus précieux était une jeune Indienne , d'une beauté rare dans tous les blimats. Un bramine, à qui le ciel , pour prix de ses vertus , avait donné cette fille unique , l'avait remise , en expirant , aux mains du généreux Anglais.

Coraly n'avait pas encore atteint sa quin£iëme année ; son père en faisait ses délices et le plus doux objet de ses soins. Le village où il habitait fut pris et pillé par lés Anglais. Solinzeb (c'était le nom du bramine ) se présente su^ le seuil de sa demeure. Arrêtes ^

dit-il aux soldats qui étaient parvenus jusqu'à son humble asil« , arrêtez : qui que tous soyez , le Dieu de la nature , le Dieu bieo-* faisant , est le votre et le mien ; respectez en moi son miniatre.

Ces paroles , le son de sa voix , son air vénérable iin priment le respect ; mais le trait fatal est parti , le bramine tom.be mor-? tellement Uessé entre les bras de sa fille tremblante.

Dans ce moment y Blanford arrive*, U vient réprimer la féareur du. soldat. Il s'écrie ^ il se fait un passage ; il voit le bramine pen- €hé sur une jeune fille qui le soutient à peine , et qui , chancelante elle-même , baigne le vieillard de ses pleurs. A cette vue , la nature, la beauté, l'amour exercent tous leurs droits sur Vèsne de Blanford. U n'a pas de peine 4 reconnaître dans Solinceb le përe de celle qui l'embrasse avec une douleur si tendre.

Barbares , dit-il aux scddats , éloigne»-vou8. Est-ce à la £ublesse et à l'innocence , à des vieillards et à des eufans que tous devez vous attaquer ? Mortel sacré pour moi , dît-il an bramine , vivez » vivez ; laissez-moi réparer le crime de ces âmes féroces. A ces mots , il le prend dans ses bras , le £ait coucber ^ vi^e sa plÀie , et appuie à lui tous les secours de l'art. Goraly , témoin de la piété , de la sensibilité de cet inconnu , croyait voir un Dieu descendu du ciel pour secourir et soulager son père.

Blanford , qui ne quittait pas Solinxeb , tâchait d'adoucir la douleur de sa fiUe; mais elle semblait pressentir son malbenr, et passait les nuits et les jours dans les larmes.

Le bramine sentant approcher sa fin : Je voudrais bien, dit-il à Blanford , aller mourir au bord du Gange, et me purifier dans ses eaux. Mon père , bii dit le jeune Anglais , ce serait nne consolation facile à vous donner, si tout espoir était perdu. Mais pourquoi ajouter au péril 011 vous êtes , celui d'un transport douloureux? Il y a si loin d'ici au Gange ! et puis ( ne vous offenseï pas de ma sincérité ) , c'est la pureté du cœur que le Dieu de la nature exige ; et si vous avez observé la loi qu'il a gravée au fond de nos âmes , si vous avez fait aux hommes tout le bien que vous avez pu , si vous avez évité de leur nuire , le Dieu qui les aime vous aimera.

Tu es consolant, lui dit le bramine. Mais toi, qui réduis les disvoirs de l'homme à une piété simple et à des mœurs pures , comment se peut-il que tu sois à la tête de oes brigands qui ravagent l'Inde et qui se baignent dans le sang ?

Vous avez vu , lui dit Blanford , si j'autorise ces ravages. Le commerce nous attire dans l'Inde ; et si les hommes étaient de bcmne foi , ce mutuel échange de secours serait équitable et paisible. La violence de vos maîtres nous a mis les armes à la mais; et de la défense à l'attaque le pas e0t si ^sant , q^u'au premier

es, an plus fkible avantage , Popprimë devient opprenear. La te êstmn ^lat violent qu'il est malaisé d'adoucir. Hélas ! quand !inne mst dénaturé, comment vonlec-vous qu'il loit juste? Ici . devoir est d« protéger le commerce du peuple anglais , d'y r honorer, respecter ma patrie. En m'acquittant de cet emploi, lénage ^ autant que je le puis , le sang et les pleurs que fait er la guerre : heureux si la naoït d'un homme juste , la mort fsre Ae Ooraly , est un des crimes et des malheurs que je suis Q épargner an monde ! Ainsi parlait le vertueux Blanford , et mbrassnît le vieillard.

Pu me persuaderais, lui dk Solinneh , que la wrtu est partout la ■M. Maïs tu ne crois point au dieu Yistnou et à ses neuf méta- Hpboses; comment se peut«-il qu'un homme de bien refuse d'y «ter ÊM ? Écoutes , mon père , reprit l'Anglais , il y a des mil- M Sommes sur la terre qui n'ont jamais entendu parler ni de islnoii ni de ses aventures , et pour qui le soleil se lève tous les on^ et c|iri respirent un air pur, et qui boivent des eaux saluires, et à q>« la terre prodigue les fruits de toutes les saisons. Le tHfe«-*vons ? Il y a parmi ces peuples , comme entre les enfans e Brama, des cœurs vertueux, des hommes justes. L'équité, la indeur, la droiture, la bienfaisance, la piété, sont en vénéraios ches eux , et même parmi les méchans. O mon père ! les sages de l'inaagination différent selon les climats ; mais le senti*^ ■eat est partout le même ; et la lumière , dont il est la source , xt aussi répandue que celte du soleil.

Cet étranger m'éclaire et m'étonne , disait Sol nseb en lui-* iBâme X tout ce que mon oœur , ma raison , la voix intime de la MftiLTt , me disent de croire , il le croit aussi ; et de inon culte , ^ Be èésiiyoue que ce que j'ai tant èe peine moi-même à ne pas ^vvvvér insensé. Tu penses donc, div-il à Blanford , cpe Thomme ^hien peut naourir tranquille? — Assurément. —Je le pense de nème; et j'attends la mort ^oonme nn doux sommeil. Mais, après moi , que deviendra ma fille ? Je ne vois plus dans ma patrie ^ la servitude et la désolidion. Ma fille n'avait que moi au »«ade, et dans peu 'd'ÎMtans je ne serai plus. Ah! dit le jeune Anglaib, si tel est son malheur que la mort la prive d'un pcrc , ^^iffoei la confier k mes aoins. J'atteste le ciel que sa pudeur , •M innocence et sa liberté seront un dépôt gardé par l'honneur c^ à jamais inviolable. — Et dans quels principes sera-4-elle élevée ? -^Dans les vôtres , ai vous voulez ; dans les miens , si vous dai-^ 9^ nk'en croire ; mais toujours dans la modestie et l'honnêteté > î* font partout la gloire d'une femme. Jeune homme , reprit le utftinÛM avec un air auguste et menaçant , Dieu rient d'entendre ^ pwnles^ et le vieillard à qui tu parles , sera peut-être àam

3oo CONTES Moraux.

une heure avec lui. Vous n'avez pas besoin , lui ait Blanlbrd , me faire sentir la sainteté de mes promesses. Je ne suis quj faible mortel, mais rien sous le ciel n*est plus imnoLuable q Thonnéteté de mon cœur. Il dit ces mots d'un courage si lena que le bramine en fut pénétre. Viens, Coraly , dit-tl à sa fiQ viens embrasser ton përe expirant , viens embrasser ton nonTC) përe ; qu'il soit après moi ton guide et ton soutien. Voilà , n fille , ajouta-t-il , le livre de la loi de tes aïeux , le F^^id4Mn^ après l'avoir bien médité, tu te laisseras instruire dans la crojran( de ce vertueux étranger ; et tu choisiras celui des deux caltes qp te semblera le plus propre à faire des gens de lûen.

La nuit suivante , le bramine expira. Sa fille , qui remplissai l'air de ses cris , ne pouvait se détacher de ce corps livide et glaq qu'elle arrosait de %^^ larmes. Enfin la douleur épuisa ses forcet et l'on profita de son abattement pour l'enlever.de ce funeste liev

Blanford , que son devoir rappelait d'Asie en Europe , enuneai donc avec lui sa pupille ; et quoiqu'elle fût belle et facile à séduirq quoiqu'il, fût jeune et vivement épris , il respecta son innocence^ Pendant le voyage, il s'occupa à lui apprendre un peu d'anglais f À lui donner une idée des mœurs de l'Europe , et à dégager soa esprit docile des préjugés de son pays.

Nelson était allé au-devant de son ami. Ils se revirent l'un l'autre avec la plus sensible joie ; mais d'abord la vue de Coralj surprit et aflligea Nelson. Que fais-tu de cette enfant? dit-il à Blanford d'un ton sévère ; est-ce une captive , une esclave ? l'as-ta enlevée à ses parens ? a^tu fait gémir la nature ? Blanford lui raconta ce qui s'était passé ; il lui fit un portrait si touchant de l'innocence , de la candeur , de la sensibilité de la jeune Indienne , que Nelson lui-même en fut attendri. Voici j|K>n dessein , continua Blanford : auprès de ma mère et sous ses yeux elle s'instruira dans nos mœurs ; je formerai ce cœur simple et docile, et si elle peut être heureuse avec moi, je l'épouserai. — Me voilà tranquille , et je retrouve mon ami.

On vous a peint souvent les surprises et les diverses émotions d'une jeune étrangère à qui tout est nouveau ; Coraly éprouva tous ces mouvemens ; mais son heureuse facilité à tout saisir , à tout concevoir, devançait les soins qu'on prenait de Tiostruire. L'esprit , les talens et les grâces étaient en elle des dons innés ; on n'eut que la peine de les développer par une légère culture. Elle touchait à sa seizième année , et Blanford allait Tépouser, quand la mort lui enleva sa mère. Coraly la pleura comme si elle e&t été la sienne , et les soins qu'elle prit de consoler Blanford Ifr touchèreïit sensiblement. Mais pendant le deuil qui retarda la noce, il eut ordre d^ s'embarquer pour une nouvelle expédition i^il

UAMITIÈ A L'ÉPREUVE. 3ot

tm. "voir Nelson , et il lui confia , non pas la douleur qu'il avait de Ittttcr ia jeane Indienne, Nelson l'en aurait fait rougir, mais la pnletirde la laisser livrée à elle-même, au milieu d'un monde qui pétait inconnu. Si ma mëre, dit-il, vivait encore , elle serait son feîde ; mais le malheur, qui poursuit cette enfant, lui a enlevé ht unique appui. As-*tu donc oublié , lui dit Nelson , que j'ai une iBar et que ma maison est la tienne ? Ah ! Nelson , reprit Blanird en fixant les yeux sur les siens , si tu savais quel est ce dépôt ne tu veux que je te confie ! A ces mots , Nelson sourit amëremt. Voilà , dit-il , une inquiétude bien digne de nous deux ! \wt n'oses me confier une femme ! Blanford , interdit et confus , ba^t. Pardonne , dit-il , à ma faiblesse ; elle m'a fait voir du Émger oii ta vertu n'en trouve aucun. J'ai jugé de ton cœur par t mien ; c'est moi que ma crainte humilie. N'en parlons plus ; je Artîrai tranquille , en laissant le dépôt de l'amour sous la garde le l'amitié ; mais, mon cher Nelson, si je meurs , puis-*je exiger b toi que tu prennes ma place ? -— Oui , celle de përe , je te le vomets ; n'en demande pas davantage. — Cen est assez ; rien ne ne retient plus.

L«s adieux de Coralj et de Blanford furent mêlés de larmes ; nais les larmes de Goraly n'étaient pas celles de l'amour ; une rhre reconnaissance , une amitié respectueuse ét^ent les sentittens le$ plus tendres que Blanford lui eût inspirés. Sa sensibilité le lui était pas connue ; le dangereux avantage de la développer (tait réservé à Nelson.

Nanford était plus beau que son ami ; mais sa beauté , comme Mm caractère , avait une fierté mâle et sérieuse. Les sentimens |n'il avait conçus pour sa pupille tenaient plus de l'âme d'un père que de celle d'un amant ; c'étaient des soins sans complai- Hince , de la bonté sans agrémens , un intérêt tendre , mais triste, H le désir de la rendre heureuse avec lui , plutôt que le désir f être heureux avec elle.

Nelson , doué d'un caractère plus liant , avait aussi plus de ionceur dans les traits et dans le langage. Ses yeux , surtout , ses feu^ avaient l'éloquence de l'âme.

Son regard , le plus touchant du monde , semblait pénétrer jusqu'au fond des cœurs , et lui ménager avec eux de secrètes întellleences. Sa voix tonnait lorsqu'il fallait défendre les intérêts de laSpatrie , ses lois , sa gloire , sa liberté ; mais dans un entretien &milîer , elle était sensible et pleine de charmes. Ce qui le rendait plus 'intéressant encore , c'était un air de modestie répandu dans toute sa personne. Cet homme , qui , à la tête de sa nation , aurait £adt trembler un tyran , était , dans la société , d'une timidité craintive ; un seul mot de louange le faisait rougir.

3oa CONTES MORAUX.

Lady Juliette Albury , sa sœur, était une ires,ve d*iul «< sage et d'un cœur excellent , mais de cette prudence inquiet^ Ta toujours au devant du malheur, et qui l'aocëlère au lic^ l'éviter. Ce fut elle qui fut chargée de consoler la jeune JtiJiai J'ai perdu mon second père , lui disait cette aimable fille ; )e % plus que toi et Nelson dans le monde. Je vous aônerai f je% obéirai ; ma vie et mon cœur sont à vous. Comme elle eiiibra« Juliette , Nelson arrive , et Coralj se lève avec un visage riaol céleste , mais encore arrosé de pleurs.

£h bien ! demanda Nelson à sa sœur , l'avesB-vous un. peu ca solée ? Oui , je suis consolée i je ne suis plus k plaindre , s'éotl la jeune Indienne en essuyant ses beaux yeux noirs. Alors faisw asseoir Nelson à coté de Juliette , et tombant à genoux. der<i| eux 9 elle leur prit les mains , les mit l'une dans l'autre , et Ul pressant tendrement dans les siennes : Yoilà ma mère , éit-tUe Nelson avec un regard qui eÀt amolli le marbre ; et toi , Nelsov i que seras-tu pour moi? — Moi y mademoiselle? votre Immi anri.-* Mon bon ami ! cela est charmant ! Je serai donc au^si ta bonai amie ? Ne me donne que ce nom-là. — Oui , ma bonne amie f aat chère Coraly , votre naïveté m'enchante. Mon Dieu , disait-il à sa sœur , la jolie enfant ! elle fera le bonheur de ta vie. Si ék ne fait pas le malheur de la tienne , lui répondit sa prévoyante sœur. Nelson sourit avec dédain. Non , lui dit-il , jamais ramour ne balance dans mon âme les droits de la sainte amitié. Sois tranquille , ma sœur , et livre-toi sans crainte au soin de cultiver œ joli naturel. Blanford sera enchanté d'elle, si, à son retour, elle sait bien la langue ; car on lui entrevoit des idées y des nuances de sentiment qu'elle s'afHige de ne pouvoir pas rendre. Ses yeaif ses gestes , les traits de son visage , tout en elle annonce des pensées ingénieuses , qui , pour éclore , n'attendent que des mots. Ce sera , ma sœur , un amusement pour toi , et tu verras son espnt se développer comme une fleur. — Oui , mon frère , comme ifBf fleur qui nous cache bien des épines.

Lady Albury donnait assidûment des leçons d'anglais à sa pupille , et celle-ci les rendait plus intéressantes chaque jour , en J mêlant des traits de sentiment d'une vivacité , d'une délicatesse qui n'appartientqu'à la simple nature. C'étai t pour elle Vntnompite que la découverte d'un mot qui exprimait quelque do^ce affection de l'âme; elle en faisait les applications les plus naïves et Jesp/o< touchantes. Nelson arrivait ; elle volait à lui , et lui répétait sâ leyon avec une joie , une simplicité qu'il ne trouvait qu'am»**^''^ encore. Juliette seule en voyait le danger ; elle voulut le prévenir.

Elle commença par faire entendre à Coraly qu'il n'était pa* ^^ la politesse de se tutoyer , et qu'il fallait se dire voftSy à moins

L'AMITIÉ A L'ÉPREUVE. . 3o3

i^n'oa ne fût frère et sœur. G>raly se fit expliquer ce que c'^ait ^mfuft la politesse , et demanda à quoi elle ëtail bonne , si le frère et i-la sœur n'en avaient pas besoin. On lui dit que dans le monde ^elle suppléait à la bienveillance ; elle conclut qu'elle était inutile ^ aui gens qui se voulaient du bien. On ajouta , qu'elle marquait

> le désir d'obliger et de plaire ; elle répondit que ce désir se mart qnait tout seul , sans la politesse ; puis , donnant pour exemple le f petit chien de Juliette , qui ne la quittait pas , et qui la caressait

sans cesse y elle demanda s'il était poli. Juliette se retrancha sur f la bienséance , qui n'approuvait pas , disait-elle , l'air trop libre i et trop enjoué de Coraly avec Nelson ; et cellê^i , qui avait l'idée

> de la jalousie , parce que la nature eU donne le sentiment , s'ima- ^ gîna que la sœur était jalouse des amitiés que lui faisait le frère.

> Non, lui dit-elle , je ne vous affligerai plus; je vous aime , je vous ^ sois soumise , et je dirai muê à Nelson.

Il fut surpris de ce changement dans le langage de Coraly , et ' il s'en plaignit k Juliette. Le uouêy disait-il , me déplaît dans sa ^ bouche ; il ne va point à sa naïveté. Il me déplaît aussi , reprit I l'Indienne ; il a quelque chose de repoussant et de sévère ; au lieu que le Ui est si doux, si intime y^si attrayant ! — Entendes- vous , ma soeur? Elle commence à savoir la langue. — Eh! ce n'est pas ce qui m'inquiète ; avec une Âme comme la sienne on ne s'exprime que trop bien. Expliquee-moi , demanda Coraly à Nelson , d'oii peut venir le ridiculç usage de dire voua en parlant à un setil ? — Cela vient , mon enfant , de l'orgueil et de la faiblesse de l'homme : il sent qu'il est peu de chose quand il n'est qu'un ; il tAche de se doubler , de se multiplier en idée. — Oui , je concis cette folie ; mais toi , Nelson , tu n'es pas assez vain Encore , interrompit Juliette d'un ton sévère. — Eh quoi! ma sœur, ailes*- vous la gronder ? Venez, Coraly, venez auprès de moi. — Je le lui défends. — Que vous êtes cruelle ! est-ce avec moi qu'elle est en danger? Me soupçonnez - vous de lui tendre detf pièges ? Ah ! laissez-lui ce naturel si pur ; laissez-lui l'aimable candeur de son pftys et de son âge. Pourquoi ternir en elle cette fleur d'innocence plus précieuse que la vertu même , et à laquelle nos mœurs factices ont tant de peine k suppléer? Il me semble , à moi , que la nature s'afflige , lorsque l'idée du mal pénètre dans une âme. Hélas ! c'est une plante venimeuse qui ne vient que, trop d'elle-même sans qu'on se donne le soin de la semer. — Ce que TOUS dites là est le plus beau du monde ; mais puisque le mal existe , il faut l'éviter ; et pour l'éviter , il faut le connaître. Ah ! ma pauvre petite Coraly , disait Nelson , dans quel monde es-tu transplantée ! quelles mœurs que celles oii l'on est oblige de perdre la moitié de son innocence pour en sauver l'autre moitié !

3o4 CONTES MORADX.

A mesure que les idées morales s'accumulaient dans l'entende i inent de la jeune Indienne , elle perdait de sa gaieté , <]o ^on ié\ génuité naturelle. Chaque nouvelle institution lui &^xzil>laît dll nouveau lien. Encore un devoir ! disait-elle , encore uime dSFcns^ mon âme est enveloppée comme d'un filet; on va bientôt ist rendit immobile. Que Ton fit un crime de ce qui pouvait nwM.ire y Oh raly le concevait sans peine i mais elle ne pouvait im ag^oer'dd mal dans ce qui n'en faisait à personne. Quoi de plus ÈRcnrcux^ lorsqu'on vit ensemble , disait^-elle , que de se voir avec jAsisiir ? Et pourquoi se cacher une impression si douce? Le plaisir n'e.>t^ il pas un bienfait? Pourquoi le dérober à celai qui le cairse ? On feint d'en avoir avec ceux que l'on n'aime pas , et de n'en stvoir pas avec ceux que l'on aime ! c'est quelque ennemi de la vérité qvti m. imaginé ces mœurs-là. -

De semblables réflexions la plongeaient dans la mélancc^ie ; et lorsque Juliette la lui reprochait , vous en savez la cause , lui disait-elle ; tout ce qui contrarie la nature doit l'attrister ; et dans vos mœurs tout la contrarie.

Coraly , dans ses petites impatiences , avait quelque chose de si doux et de si touchant ^ que lady Albury s'accusait elle-même de l'afHiger par trop ie rigueur. Sa manière de la consoler et de lui rendre sa belle humeur , était de l'employer à de petits ser^ vices , et de lui commander comme à son enfant. Le plaisir de penser qu'elle était utile la flattait sensiblement ; elle en prévoyait l'instant pour le saisir ; mais les mêmes soins qu'elle rendait i à Juliette , elle eût voulu les rendre à Nelson ; et on la désolait en modérant son zèle. Les bons offices de la servitude, disait-elle, sont bas et vils, parce qu'ils ne sont pas volontaires ; mais des qu'ils sont libres , il n'y a plus de honte , et l'amitié les ennoblit. N'ayes pas peur, ma bonne amie , que je me laisse humilier. Quoique bien jeune , avant de quitte;* l'Inde , j'ai su quelle est la dignité de la tribu oii je suis née; et lorsque vos belles dames et vos jeunes lords viennent m'examiner avec une curiosité si familière , leur dédain ne fait que m'élever Tàme ; et je sens que je les vaux bien. Mais avec vous et Nelson , qui m'aimez comme votre fille , que peut-il y avoir d'humiliant pour moi ?

Nelson lui-même semblait quelquefois confus des peines qu'elle se donnait. Vous êtes donc bien glorieux , lui disait-elle , puisque vous rougissez d'avoir besoin de moi ! Je ne suis pas si flère que vous 2 servez-moi , j'en serai flattée.

Tous, ces traits d'une âme ingénue et sensible inquiétaient lady Albury. Je tremble, disait-elle à Nelson quand ils étaient seuls, je tremble qu'elle ne vous aime , et que cet amour ne cause son malheur. Il prit cet avis pour une injure qu'elle faisait à l'iono-

L'AMITIÉ A L'ÉPREUVE. 3o5

cence. Voilà , dit-il , comme l'abus des mots altère et déplace . les idées. Coraly m'aime , je le sais ; mais elle m'aime comme die TOUS aime. Ya-t-il rien de plus naturel que de s'attacher à qui sous fait du bien ? Est-ce la faute de cette enfant , si la douce et vire expression d'un sentiment si juste et si louable est profanée ^ns nos mœurs ? Ce qu'on y attache de criminel lui est-il jamais tombé dans la pensée ?*— Non , mon ami , vous ne m'entendez pas. Rien de plus innocent que son amour pour vous ; mais. . . . — Mais , ma sœur , pourquoi supposer , pourquoi vouloir que ce soit de l'amour ? C'est de la bonne et simple amitié qu'elle a pour moi , qu'elle a pour vous de même. -^ Vous vous persuadez , Helson y que c'est le même sentiment ; voulez-vous en faire l'épreuve ? Ayons l'air de nous séparer , et de la réduire au choix de ^ilter l'un ou l'autre. — Nous j voilà : des pièges ! des détours ! , Pourquoi lui en imposer ? pourquoi l'instruire à feindre ? Hélas ! ion ànie se déguise*t«^lle ? —- Oui , je conunence à la gêner ; elle. me craint depuis qu'elle vous aime. — Et pourquoi la lui avoir inspirée , cette crainte? On veut que l'on soit ingénu , et l'on met du péril à l'être ; on recommande la vérité , et si elle échappe , on en fait un reproche^ Ah ! la nature n'a pas tort ; elle serait franche , si elle était libre ; c'est l'art qu'on emploie à la contraindre, qui la plie à la fausseté. — Voilà des réflexions bien sérieuses , pour ce qui n'est au fond qu'un badinage ; car enfin de quoi s'agit-il? d'inquiéter un moment Coralj , pour voir de quel côté penchera son cœur : voilà tout. — Voilà tout ! mais voilà un mensonge, et , qui pis est , un mensonge aiffigeant. — N'y pensons plus , il est inutile d'examiner ce qa'on ne veut pas voir. — Moi , ma sœur ! je ne demande qu'à m'éclairer pour mieux me conduire. Le moyen seul m'en a déplu ; mais qu'à cela ne tienne ; qu'exigez-vous de ^moi ? -^ Le silence et l'air sérieux. Coraly vient : yons allez nous entendre.

Qu'est-ce donc? leur dit Coraly en les abordant. Nebon dans im coin ! Juliette dans l'autre ! Est-Kre que vous êtes fâchés ? Nous Tenons de prendre , lui dit Juliette , une résolution qui nous afflige , mais il fallait en venir là. Nous ne logerons plus ensemble ; chacun de BOUS aura sa maison ; et nous sommes convenus de vous laisser le choix.

A ces mots Coraly regardait Juliette avec des yeux immobiles de douleur et d'étonnement. Cest moi , dit-*elle , qui suis la cause que- Tous voulez quitter Nelson. Vous êtes fâchée qu'il m'aime ; vous êtes jalouse de la pitié que lui inspire une jeune orpheline. Hélas ! qne n'envierez->voûs pas , si vous enviez la piCié , si vous l'enviez à celle qui vous aime , et qui donnerait pour vous sa vie, le seul bien qui lui soit resté? Vous êtes injuste , milady, oui , vous êtes injuste. 2. 20

Votre frère , en m'aimant , ne vous aime pas moins , et , s^il était possible , il vous aimerait davantage ; car mes sentimens passe* raient dans son âme ; et je n'ai à lui inspirer pour vous que la com* plaisance et l'amour.

Juliette eut beau vouloir lui persuader qu^elle et Nelson se quit* taient bons amis. Il n'est pas possible , dit^-elle. Vous faisiez vos délices de vivre ensemble. Et depuis quand vous faut*il deux maisons? Les gens qui s'aiment ne ^ont jamais à l'étroit ; l'éloignement ne platt qu'aux gens qui se haïssent. Vous , 6 ciel, vous haïr ! reprit-«lle ; et qui s'aimera , si deux cœurs si bons , si vertueux ne s'aiment pas? C'est moi , malheureuse, qui ai porté le troable dans la maison de la paix : je veux m'en éloigner ; oui , je vous en sup» .plie , renvoyezp-moi dans mon pays. J'y trouverai des âmes seor sibles à mon malheur et à mes larmes , et qui ne me feront pas uo crime d'inspirer un peu de pitié.

Vous oubliez , lui dit Juliette , que vous êtes un dépôt remis en nos mains. Je suis libre , répondit fièrement la jeune Indienne ; il m^est permis de .disposer de moi. Et que ferais-je ici ? auprès de qui vivrais-je? de quel œil l'un de vous verrait-il en moi celle qui l'aurait privé de l'autre? Tiendrais-je lieu à Nelson de sa sœur? vous consolerais-je de la perte d'un frère ? Moi , destinée à faire le malheur de ce que j'aime uniquement ! Non , vous ne vous quitterez point ; mes bras sont pour vous une chaîne. Alors se précipitant vers Nelson , et le saisissant par la main : Venez y vous , lui dit-elle , jurer à votre sœur que vous n'aimez rien au monde autant qu'elle. Nelson , ému jusqu'au fond de l'âme , se laissa conduire aux genoux de sa sœur ; et G>raly se jetant au cou de Juliette : Vous , poursuivit-elle , si vous êtes ma mère, pardonnex-lui d'aimer votre enfant ; son cœur a de quoi nous suffire ; et si vous y perdez quelque chose , le mien vous en dédommagera. Ali ! dangereuse fille , lui dit l'Anglaise attendrie , que vous allez nous causer de peines ! Ah ! ma sœur, s'écria Nelson qui se sentait presser par G>raly contre le sein de Juliette, avez-vous le courage d'affliger cette enfant?

Coraly, enchantée de son triomphe, baisait tendrement Juliette dans l'instant même que Nelson appuyait son visage sur celui de sa sœur. Il sentit toucher à sa joue la joue brûlante de Coraly qui était encore mouillée de larmes. Il fut surpris du trouble et du saisissement que cet accident lui causa. Heureusement ce n'est là , dit-il , qu'une simple émotion des sens ; cela ne va point jusqu'à l'âme. Je me possède , et je suis sûr de moi. Il dissimula cependant à sa sœur ce qu'il eût voulu se cacher k lui-même. Il consola doucement Coraly, en lui avouant que tout ce qu'on venait ^e lui dire pour l'inquiéter n'était qu'un jeu^ mais ce qui n'en est pas un,

|oata-t-il y c^est le conseil que je vous donne de vons défier, ma hère Coraly , de votre cœur trop simple et trop sensible. Rien de Ins charmant que ce caractère affectueux et tendre; mais les neîlleures choses deviennent bien souvent dangereuses par leur vcès.

"Ne calmerez^vous pas mes inquiétudes ? demanda Coraly à Ju« îette sitôt que Nelson se fut retiré. Quoiqu'on me dise^ il n'est pas naturel que l'on se fasse un jeu de ma douleur. Il y a quelque Bkose de sérieux dans ce badinage. Je vous vois tristement émue ; Nelson lui-même était saisi de je ne sais quelle frayeur; j'ai senti sa main trembler dans la mienne ; mes yeux ont rencontré les siens, et j'y ai vu quelque chose de tendre et de douloureux a la fois, n craint ma sensibilité ; il semble avoir peur que je ne m'y livre. Ma bonne amie , serait-ce un mal d'aimer? — Oui , mon enfrnt , puisqu'il faut vons le dire , c'en est un pour vous et pour lui. «Une- femme , vous Faves pu voir dans l'Inde comme parmi nous , nue femme est destinée à la société d'un seul homme ; et par cette union solennelle et sainte , le plaisir d'aimer est pour elle un de» . voir. Je sais cela ,'dit Coraly ingénument : c'est ce qu'on appelle mariage. ^ — Oui, Coraly; et cette amitié est louable entre deux ^poux; mais jusque-là elle est interdite. — Cela n'est pas raisoniiable , dit la jeune Indienne ; car avant de s'unir l'un & Tautre , il faut savoir si l'on s'aimera ; et ce n'est qu'autant que l'on s'aime déjà que Ton est sur de s'aimer encore. Par exemple , si Nelson m'aimait comme je l'aime , il serait bien clair que chacun de nous aurait rencontré sa moitié. — Et ne voyezrvous pas de combien d'égards et de convenances nous sommes esclaves, et que vous n'êtes pas destinée à Nelson? Je vous entends , dit Coraly en bais^ sant les yeux ; je suis pauvre , et Nelson est riche ; mais mon malheur au moins ne me défend pas d'honorer , de chérii* la vertu bienfaisante. Si un arbre avait du sentiment , il se plairait à voir celui qui le cultive se reposer sous son ombrage , respirer le par*fum de ses fleurs , goûter la douceur de ses fruits : je suis cet arbre cultivé par vous deux , et la nature m'a donné une âme.

Juliette sourit de la comparaison ; mais bientôt elle lui fit sentir que rien ne serait moins décent que ce qui lui semblait si juste. Coraly l'écouta, rougit; et dès-lors à sa gaieté, à son ingénuité naturelle, succédai l'air le plus réservé et le maintien, le plus tioûde. Ce qui la blessait le plus dans nos mœurs , quoiqu'elle en eût pu voir des exemples dans l'Inde , c'était l'excessive inégalité des richesses ; mais elle n'en avait point encore été humiliée : elle le fut pour la prenriëre fois.

Madame , dit-elle le lendemain à Juliette , ma vie se passe à ^'instruire de choses assez superflues. Une industrie qui donne du

3o8 ODNTES MOHAUX.

pain me sera beaucoup plus utile. Cest une ressource que |e toi supplie de vouloir bien me procurer. Vous n'y serez jamais n duite , lui dit l'Anglaise ; et sans parler de nous, ce n'e^t pas ii vain que Blanford a pris avec vous la qualité de père. lues bies faits , reprit Coraly, engagent souvent plus qu'on ne veut. H n'en pas honteux d'en recevoir; mais je sens bien qu'il est encor plus honnête de s'en passer. Juliette eut beau se plaindre à cet excès de délicatesse, Coraly ne voulut plus entendre parle d'amusemens ni de vaines études. Parmi les travaux qui convîennent k de faibles mains , elle choisit ceux qui demandaient le pla d'adresse et d'intelligence ; et en s'y appliquant , sa seule inquiétude était de savoir s'ils donnaient de quoi vivre. Vous voulez donc me quitter? lui demanda Juliette. Je veux me mettre y répondit Coraly, au-dessus de tous les besoins , -excepté celui de vous aimer. Je veux pouvoir vous délivrer de moi , si je nuis à votre bonheur ; mais si je pui$ y contribuer , n'ayes pas peur que je m'éloigne. Je vous suis inutile , et je vous suis chère ; ce désintéressement est an exemple que je me crois digne d'imiter.

Nelson ne savait que penser de l'application de Coialy à un trâ" vail tout mécanique , et du dégodt qui lui avait pris pour les choses de pur agrément. Il voyait avec la même surprise la modeste simplicité qu'elle avait mise dans sa parure ; il lui en demanda la raison. Je m^essaie à être pauvre , lui répondit-elle avec un sourire^ et ses yeux baissés se mouillèrent de pleurs. Ces mots , ces larmes échappées l'émurent jusqu'au fond du cœur. O ciel ! dit-il , ma •œur lui aurait-elle fait craindre de se voir pauvre et délaissée ! Dès qu'il fut seul avec Juliette, il la pressa de l'en éclaircir.

Hélas ! dit-il après l'avoir entendue , quels soins criiels vous vous donnez pour empoisonner sa vie et la mienne ! Quand vous séries moins sûre de son innocence , ne l'êtes-vous pas de maa honnêteté? — Ah ! Nelson, ce n'est pas le crime, c'est le malheur qui m'épouvante. Vous voyez avec quelle sécurité dangereuse elle se livre au plaisir de vous voir, connue elle s'attache insensiblement à vous , comme la nature l'attire , à son insu , dans les pièges qu'elle lui cache. Allez , mon ami , à votre âge et au sien le nom d'amitié n'est qu'un voile. Eh ! que ne puisse vous laisser tous les deux dans l'illusion ! Mais , Nelsoii , votre devoir m'est plus cher que votre repos. Coraly est destinée à votre ami ; lui-même il vous l'a confiée; et sans le vouloir vous la lui enlevez. -— Moi , mt sœur ! qu'osez^-vous me prédire ? — Ce qu^ vous devez éviter. Je vetuc qu'en vous aimant elle consente à se donner à Blanford ; je veux qu'il se flatte d'en être aimé , et qu'il soit heureux arec elle ; sera-t-elle heureuse avec lui ? £t ne fussiez-vous sensibie qu'à la pitié dont elle est si digne , quelle douleur n'aurec-voiM

L'AMITIÉ A L'ÉPREUVE. 3o$

isd*aToir troublé , peut-être à jamais , le repos de cette infortanée? lais encore serait-ce un prodige de la voir se consumer d'amour, t de vous l>omer à la plaindre. Vous l'ai mères.... que di»»je? Il ! Nelson , plat au ciel qu'il fût temps encore !. . . — Oui , ma œur, il est temps de prendre telle résolution qu*il vous plaira^ Je le vous demande que de ménager la sensibilité de cette àme in» locente , et de ne pas trop l'affliger. -— Votre absence Faffligera ans doute ; mais cela seul peut la guérir. Voici le temps de la campagne : je devais vous y suivre , j mener Ck>raly ; vous iree lenl : nous resterons à Londres. Ecrives cependant à Blanford que nous avons besoin de lui.

Dès que l'Indienne vit que Nelson la laissait à Londres avee 3\]i\ieite , elle se crut jetée dans un désert , -et abandonnée de la nature entière ; mais comme elle avait appris à rougir, et par conséquent à dissimuler, elle prit pour excuse de sa douleur le r^ procbe qu'elle se faisait de les séparer l'un de l'autre. Vous dévies le suivre , disait-elle à milady ; c'est moi qui vous retiens. Ah ! malheureuse que )e suis ! laisses-moi seule , abandonnesr^noi. -Et en disant ces mots elle pleurait amèrement. Plus Juliette voulait la dissiper, et plus elle augmentait ses peines. Tons les objets qui l'environnaient ne faisaient qu'effleurer ses sens ; une seule idée occupait son âme. Il fallait une espèce de violence pour l'en distraire; et dès qu'on la laissait livrée à ses réflexions, à l'instant même sa pensée rev/olait vers l'objet qu'on lui avait fait quitter. Si devant elle on prononçait le nom de Nelson , une vive rougeur colorait son visage , son sein s'élevait , ses lèvres palpitaient , tout son corps était saisi d'un tremblement sensible. Juliette la surprenait à la promenade, traçant sur le sable , d'espace en espace, les lettres de ce nom chéri. Le portrait de Nelson décorait l'appartement de Juliette ; les yeux de Coral j ne manquaient jamais àe s'y attacher dès qu'ils étaient libres : elle avait beau vouloir les en détourner, ils y revenaient bientôt comme d'eax-mémes , et par un de ces mouvemens dont l'âme est complice , et non pas confidente. L'ennui oii elle était plongée se dissipait à cette vue , ton ouvrage lui tombait des mains ; et tout ce que la douleur et l'amour ont de plus tendre animait alors sa beauté.

Lady Albury crut devoir encore éloigner cette faible image. Ce • fut pour Giraly un malheur désolant : son désespoir ne se modéra plus. Cruelle amie , dit-elle à Juliette, vous vous plaises a m'affliger ; vous voules que toute ma vie né soit que douleur et amertume ; si quelque chose adoucit mes peines, vous me l'ôtes impi* toyablement. C'est peu d'éloigner de moi celui que j'aime, son ombre même a pour moi trop de charmes : vous m'envies le plai- ^> le faible plaisir de la voir. -— Ah! malheurease enfant, que

3id CONTES MORAUX.

TOulez-YOttS? -^ L'aimer, Tadorer, vivre pour lui, tandis qu'il yivra pour une autre. Je n'espère rien, je ne demande ri&a^- Mes mains me suffisent pour vivre, mon cœur me suffit pour Aimer. Jr vous suis importune , peut-être odieuse ; ëloignes-moi «le tous, et Q!e me laissez que cette image oii son âme respire , oix je croî»i du moins la voir respirer. Je le verrai , je lui parlerai, je me per* suaderai qu'il voit couler mes larmes , qu'il entend mes soopîrs , et qu'il en est touché. — Eh ! pourquoi nourrir , ma chère Coraly , ce feu cruel qui vous consume? Je vous afflige , mais c'est pour votre bien , et pour le repos de Nelson. Voulez-vous le rendre malheureux ? Il le sera , s'il sait que vous l'aimez , et plus encore s'il vous aime. Vous n'êtes pas en état d'entendre mes raisons ; mais ce penchant , que vous croyez si doux , serait le poison de sm rie. Ayez pitié, mon aimable enfant, de votre ami et de mpn frhrez épargne»*lui des remords, des combats qui le conduiraient air tombeau. Coraly frémit à ce discours. Elle pressa miladj de lui dire ce que l'amour de Nelson poulr elle aurait de funeste pour foi, M'expliquer davantage , lui dit Juliette , ce serait vous rendre odieux ce que vous devez à jamais chérir ; mais le plus saint de tous les devoirs lui interdit l'espoir d'être à vous.

Comment exprimer la désolation ou l'Ame de Coraly fut ploB* gée ? Quelles moeurs , quel pays , disait-elle , oii l'on ne peut pas disposer de soi , oh le premier des biens , l'amour mutuel , est un mat efiroyable ! Il faut donc que je tremble de revoir Nelson! îl faut que je tremble de lui plaire ! De lui plaire ! hélas ! j'aurais donné ma vie pour être un m<»nent à ses yeux aussi aimable qu'il l'est aux miens. Éloignons-nous de ce bord funeste oii l'on se fiût un malheur d'être aimé.

Coraly entendait parler tous les jours de vaisseaux qui faisaient voile pour sa patrie. Elle résolut de s'embarquer, sans dire adien à Juliette. Seulement un soir, à l'heure du sommeil, Juliette sentit qu'en lui baisant la main , ses lèvres la pressaient plus ten«* drement que de coutume , et qu'il lui échappait de profonds son* pirs. Elle me quitte plus émue qu'elle ne le fut jamais , se dit Juliette alarmée : ses yeux se sont attachés sur les miens avec l'expression la plus vive de la tendresse et de la douleur. Que se passet-il de nouveau dans son âme? Cette inquiétude la troubla toute la nuit; et le lendemain matin elle envoya savoir si Coraly reposait encore. On lui apprit qu'elle était sortie seule et dans l'habit le plus simple , et qu'elle avait pris le chemin du port. Lady Aibnry se levé désolée , et fait courir après l'Indienne. On la trouve à bord d'un vaisseau , y soUieifant une place , environnée de matelots, que sa beauté , ses grâces , sa jeunesse , le son de sa voix , et surtout la naïveté de sa prière, ravissaient de surprise et d'admira-*

L'AMITIÉ A L'ÉPREUVE. Su

tion. Elle n'avâît pour tout équipage que ce qu'exigeait le besoin. Toat ce qu'on lui avait donné de précieux , eUe l'avait laissé , hors un petit cœur de cristal qu'elle avait reçu de Nelson.

An nom de lady Albury , elle céda sans résistance , et se laissa remmener. Elle parut devant elle un peu confuse de son évasion ; mais à ses reproches , elle répondit qu'elle était malheureuse et libre. — £h quoi ! ma chère Goraly , ne voyes-vous ici pour vous que le malheur 7 Si )e n'y voyais que le mien , dit-elle , {e ne m'é* loigneraîs jamais : c'est le malheur de Nelson qui m^épouvante ; et c'est pour son repos que je veux le fuir.

Juliette ne savait que répondre : elle n'osait lui parler des droits que Blanford avait acquis sur elle ; c'eAt été le lui faire haïr comme k cause de son malheur. Elle aima mieux diminuer ses craintes. Je n'ai pu vous dissimuler > lui dit-elle , tout le danger d'un inu* tile amour ; mais le mal n'est pas sans remède. Six mois d'absence ,

la raison , l'amitié ^ que sais-*)e? un autre objet peut-être

L'Indienne l'interrompit. Dites , la mort : voilà mon seul remède. Quoi , la raison me guérira d'aimer le plus accompli , le plus digne des hommes ! six mois d'absence me donneront une âme qui ne l'aime pas l Ije temps change-t-il la nature ? L'amitié me plain* dra ; mais me gnérira-t-eUe ? Un antre objet !. . . vous ne le croyeis pas; vons ne nous faites pas cette injure. Il n'y a pas deux Nelsons dans le inoode : niais quand il y en aurait mille , je n'ai qu'un cœur; il est donné. Cest, • dites-vous ^ un don funeste: je ne le conçois pas; mais si cela est , laisses-moi m'éioigner de Nelson , loi dérober ma vue et mes larmes. Il n'est pas insensible, il en serait^mu ; et si c'ef t pour lui un malheur de m'aimer , la pitié pourrait Fy conduire. Hélas ! qui peut se voir avec indifférence chérir comme un père, révérer comme un Dieu? qui peut se voir aimer conune je l'aime , et ne pas aimer à son tour ? Vous ne l'exposerez pas à ce péril , reprit Juliette : vous lui cacheres votre faiblesse , et vous en triompheras. Non , G>raly , ce n'est pas la force qui voui manque , c'est le courage de la vertu. •*— Hélas ! j'ai du courage contre le malheur ; mais en est-il contre l'amour? El quelle vertu vônleie-votts que je lui oppose? Elles sont toutes d'accord avec lui. Non , milâdy , vont avez beau dire ; vous jetez des nuages dans mon esprit , vous n'y répandez aucune lumière. J'ai besoin de voir et d'entendre Nelson : il décidera de ma vie.

Lady Albury , dans la plus cruelle perplexité, voyant la mal«beureuse Coraly sécher et languir dans les larmes , et demander qa'on la laissât partir , se résolut k écrire à Nelson qu'il vint dissuader cette enfant du dessein de retourner dans l'Inde , et la sauyer du dégoût de la vie, qui la consumait tous les jours ; mais Nelson lui-même n'était pas mcins à plaindre. A peine s'était-il

3i2 CONTES MORAUX.

éloigné de Coraly , qu'il avait senti le danger de la voir , par k, répugnance qu,'il avait à la fuir. Tout ce qui ne lui avait paru. «pi'M badinage auprès d'elle , devint sérieux par la privation. X>axLS il silence de la solitude , il avait interrogé son âme ; il y avait l'amitié languissante , le zèle du bien ppiblic affaibli , éteint , et l'amour seul y donunant avec cet empire doox et rible qu'il exerce sur les bons cœurs. Il s'aperçut , avec effroi , sa raison même s'était laissé séduire. Les droits de Blanfond n'étaient plus si sacrés ; le crime involontaire de lui enlever le oœur de Coraly était au moins très-excusable ; après tout , l'Indienne était libre, et Blanford hii-méme n'aurait pas voulu lui faiirc un devoir d'être à lui. Ah ! malheureux , reprit Nelson épouranté de ces idées , oii m'égare un aveugle amour ? Le poison du viœ xne gagne, mon cœur est déjà corrompu. £st-<:e à moi d'examiner sa le dépôt qui m'est remis appartient à celui qui me le confie ? et m'en suis-ye établi le juge quand j'ai promis de l» garder? L'Indienne est libre ; mais le suis»je moi«-méme ?(Douterais-je des àrwts de Kanford , si ce n'était pour les nsurper? Mon crin&e a commencé par être involontaire; mais il ne Test plus sitôt que y y consens. Moi, justifier le parjure! moi , trouver excusable un in* fidèle sm I Qui te l'eÂt dit , Nelson , qui te l'eût dit, en embrassant le vertueux Blanford , que tu révoquerais en doute s'il te serait permis, de lui ravir celle qui doit être son- épouse , et qu'il a remise à ta foi ? A quel excès l'amour avilit l'homme ! et qaelle étrange révolution son ivresse fait dans un cœur ! Ah ! qu'il déchire le mien , s'il veut ; il ne le rendra ni perfide ni lâche ; et si ma raison m'abandonne , ma conscience du moins ne me trahira pas. Sa lumière est incorruptible : le nuage des passions ne peut l'obscurcir : voilà mon guide ; et l'anûtié , l'honneur , la bonne foi , ne sont pas encore sans appui.

Cependant l'image de Coraly le poursuivait sans cesse. S'O ne l'eût vue qu'avec tous ses charmes , parée de sa simple beauté, portant sur le front la sérénité de l'innocence , le sourire de la candeur sur les lèvres, le feu du désir dans les jeux, et dans toutes les grâces de sa personne l'air attrayant de la volupté , il eût trouvé dans ses principes , dans la sévérité de ses mœurs, de quoi résister à la séduction ; mais il croyait voir cette aimable enfant , aussi sensible que lui , plus faible, et n'ayant pour défense qu'une sagesse qui n'était pas la sienne, s'abandonner innocemment à un penchant qui ferait son malheur y. et la pitié qu'elle lui inspirait servait d'aliment à l'amour. Nelson s'accusait d'aimer Coraly ; mais il se pardonnait de la plaindre. Sensible aux maux qu'il allait lui causer, il ne pouvait se peindre ses larmes sans pea« ser aux beaux yeux qui devaient les répandre , au sein naissant

L'AMITIÉ A L^ÉPREUVE. 3i3

n'eUes arroseraient : ainsi , la résolution de l'oublier la lui renaît encore plus chère. 11 s'y attachait en j renonçant; mais à desure qu'il se sentait plus faible, il devenait plus courageux. lessons , disait-il , de vouloir nous guérir i je m'épuise en efforts Butiles ; c*est un accès qu'il faut laisser passer. Je brûle , je languis, je me meurs, mais tout cela se borne à souffrir ; et je ne lois compte qu'à moi de ce qui se passe au dedans de moi-même. Pourvu qu'il ne m'échappe au dehors rien qui décèle ma passion, mon ami n'a point à se plaindre. Ce n'est qu'un malheur d'être faible ; et j'ai le courage d'être malheureux.

Ce fut dans cette résolution de mourir plutôt que de trahir l'amitié , que le trouva la lettre de sa sœur. Il la lut avec une cmoûoii y un saisissement inexprimables. O douce et tendre victime ! disait-il , tu gémis ! tu veux t'immoler à mon repos et à vum devoir ! Pardonne : le ciel m'est témoin que je ressens plus vivement que toi toutes les peines que je te cause. Puisse bientôt mon ami , ton époux , venir essuyer tes précieuses larmes ! Il t'aimera conxme je t'aime ; il fera son bonheur du tien. Cependant il Êiut que je la voie , pour la retenir et la consoler. Que je la voi^! k quoi )e m'expose ! Ses grâces touchantes, sa douleur, son amour, ces larmes que je fais couler et qu'il serait si doux de recueillir , ces soupirs, que laisse échapper un cœur simple et sans artifice , ce langage de la nature, oii l'âme la plus sensible se peint avec tant de candeur; quelles épreuves à soutenir! Que deviendrai-je? et que puis-je lui dire ? N'importe, il faut la voir , lui parler en ami, en père. Je n'en serai , après l'avoir vue, que plus troublé, plus malheareux ; mais ce n'est pas de mon repos qu'il s'agit ; il y va Au sien ; il y va surtout du bonheur d'un ami pour lequel il faut qu'elle vive. Je suis sûr dé nie vaincre moi-même; et quelque pénible que soit le combat, il y aurait de la faiblesse et de la honte k l'éviter.

A l'arrivée de Nelson , Coraly , tremblante et confuse , osait à peine se présenter à lui. Elle avait souhaité son retour avec ardeur; et en le voyant, un froid mortel se glissa dans ses veines. £lle parut conune devant un juge qui allait d'un seul mot décider de son sort. ^

Quel fut l'attendrissement de Nelson , de voir les roses de la jeunesse fanées sur ses belles joues, et le feu de ses yeux presque éteint! Yenes , dit Juliette à son frère, tranquilliser l'esprit de ^tte enfant , et la guérir de sa mélancolie. L'ennui la consume auprès de moi ; elle vent retourner dans l'Inde.

Nelson , lui parlant avec amitié , voulut l'engager, par de doux vef roches , à s'expliquer devant sa sœur : mais Coraly gardait U uleace : et Juliette , qui s'aperçut qu'elle la gênait, s'éloigna.

3i4 CONTES MORAUX.

Qu'avez-Yous, Coraly ? que vous avons-nous fait, lui dit N'elson ;^ quelle douleur vous presse? ^- Ne le savez-vous pas ? n'aveaB-roos pas dû voir que ma joie et que ma douleur ne peuvent plus qu'une cause ? Cruel ami , je ne vis que pour vous ; et yovls fuyez ! vous voulez que je meure !... Mais non , vous ne le touIcx pas ; on'voos le fait vouloir; on fait plus , on exige de moi que je renonce à vous et que je vous oublie. On m'épouvante , oo me flétrit rame , et on vous oblige à me désespérer. Je ne vous 3^^ mande qu'une grâce , poursuivit-elle en se jetant k ses genoux , c*est de me dire qui j'offense en vous aimant , quel devoir je trahis , et quel malheur je cause. Y a-t-il ici des lois assez cmelles ; y a-t-il des tyrans assez rigoureux , pour m'interdire ie plus digne usage de mon cœur et de ma raison ? Faut-il ne rien aimer dans le monde 9 ou , si je puis aimer , pouvais-je mieux choisir ?

Ma chère Coraly, lui répondit Nelson , rien n'est plus vrai , rien n'est plus tendre que l'amitié qui m'attache à vous. Il serait impossible , il serait même injuste que vous n'y fussiez pas sensible.

— Ah ! je respire : c'est là parler raison. — Mais quoiqu'il fût bien doux pour moi d'être ce que vous avez de plus cher au monde ; c'est à quoi je ne puis prétendre , ni ne dois même consentir. — ^ Hélas! je ne vous entends plus. — Lorsque mon ami vous a confia à ma foi, il vous était cher? — Il l'est encore. — Vous eussiez fait votre bonheur d'être à lui 7]-^ Je le crois. — ^Vous n'aimiez rien tant que lui dans le monde? — Je ne vous connaissàilB pas. -^ Blanford , votre libérateur , le dépositaire de votre innocence , en vous aimant, a droit d'être aimé. — Ses bienfaits me sont toujours pré- > sens : je le chéris comme un second père. — Eh bien , sachez qu'il a résolu de vous unir à lui par un lien plus doux encore et plus sacré que celui des bienfaits. Il m'a confié la moitié de lui-même; et , à son retour , il n'aspire qu'au bonheur d'être votre époux. Ah ! dit Coraly soulagée , voilà donc l'obstacle qui nous sépare ? Soyez tranquille, il est détruit. — Comment? — Jamais^ jamais , je vous le jure , Coraly ne sera l'épouse de Blanford.-— Il ftiut que cela soit. — Cela n'est pas possible ; Blanford lui-même l'avouera.

— Quoi ! celui qui vous a reçue de la main d'un père expirant , et qui lui-même vous a servi de përe ! — ^A ce titre sacré , je révère Blanford ; mais qu'il n'exige rien de plus. -^ Vous avez donc résolu

\ son malheur? — J'ai résolu de ne tromper personne. Si je m'étais donnée à Blanford , et que Nelson me demandât ma vie , je donnerais ma vie à Nelson , je serais parjure à Blanford. — ^Que ditesvous ? — Ce que j'oserai dire à Blanford lui-même. Et pourquoi dissimulerais-je ? Est-ce de moi qu'il dépend d'aimer ? — Ah ! que vous me rendez coupable ! — Vous ? et de quoi ? d'être aimahie à mes yeux? Ah! le ciel dispose de nous. Cest lui qui a donné k

L'ÀMITIÊ A L'ÉPREUVE. 3i5

Kebon ces grâces , ces vertus qui m'enchantent ; c'est lui qui m'ft donné cette âme qu'il' a faite exprès pour Nelson. Si l'on savait comme elle en est remplie, comme il est impossible qu'elle aime rien plus que vous , rien comme vous L... Ah ! qu'on ne me parle [aBiais de vivre , si ce n'est pas pour vous que je vis. — Et c'est ce qui me désespère. De quels reproches mon ami n'a-t-il pas le droit de m'accabler? — Lui? et de quoi peut-il se plaindre ? qu'a-t-il perdu? que lui aves-vous ravi? J'aime Blanford comme un père tendre; j'aime Nelson comme moi-même, et plus que moi-même*; ces sentimens ne sont pas exclusifs. Si Blanford m'a remise en vos mains , comme un dépôt qui était à hii , ce n'est pas vou6 , c'est lui qui est injuste. — Hélas ! c'est moi qui vous oblige à le réclamer , ce bien que je lui enlève : il serait à lui , s'il n'était pas à moi ; et le gardien en est le ravisseur.^-* Non , mon ami, soyes . équitable. J'étais à moi , je suis à vous : moi seule j'ai pu me doimer , et c^est à vous que je me suis donnée. En attribuant à Famitié des droits qu^elIe n'a pas , c'est vous qui les usurpez pour elle ; et vous vous rendez complice de la violence qu'on me fait. —Lui , mon ami , vous faire violence ! — Et que m'importe qu'il Teterce lui-même , ou que vous l'exercie» pour lui? en suis-jè moins traitée en esclave ? Un seul intérêt vous occupe et vous Umche; mais qu'un autre que votre ami voulût me retenir captive , loin d'y souscrire , ne vous feriez-^ous pas une gloire de m'affranchir? Ce n'est donc que pour l'amitié que vous trahissez la nature! Que dis-je , la nature ! Et l'amour , Nelson , l'amour aussi n'a-t-il pas «es droits? N'y a-t-«-il pas quelque loi parmi vous en faveur des âmes sensibles ? £st«-il juste et généreux d'accabler, de Jiésespérer une amante , et de déchirer , sans pitié , un coeur dont le seul crime est df vous aimer ?

Les sanglots lui coupèrent la voix ; et Nelso^ , qui l'en vit suffoquée, n'eut pas même le temps d'appeler sa sœur. Il se hâte de dénouer les rubans qui tenaient son sein à la gêne ; et alors tout ce que la jeunesse dans sa fleur a de charmes , fut dévoilé aux yeut de cet amant passionné. La frayeur dont il était saisi l'y rendit d'abord insensible; mais lorsque l'Indienne , reprenant ses esprits, et se sentant presser dans ses bras, tressaillit d'amour %t de joie , et qu'en ouvrant ses beaux yeux languissans , elle chercha les JtvLX de Nelson : Puissances du ciel , dit-il , soutenez-moi ; toute »ïa vertu m'abandonne. Vivez , ma chère Coraly, — Vous voulez que je vive , Nelson 1 vous voulez dont que je vous aime ? — î^on , je serais parjure à l'amitié , je serais indigne de voir la lumière, indigne de revoir mon ami. Hélas ! il me l'avait prédit, *t je n'ai pas daigné l'en croire. J'ai trop présumé de mon «œm*. Ayee-en pitié , Coraly , de ce cœur que vous déchirez.

3i6 CONTES MOftAUX.

Laissez-moi vous fiiîr et me vaincre. Ah ! ta yeax ma mort , Ii| ditrelle en tombant de défaillance^ à ses g<moux. Nelson , qi croit voir expirer ce qu'il aime y se précipite pour l'embrasser^ et se retenant tout à coup à la vue de Juliette : Ma sœiu- , dit-^îl, secoure£-la : c^est à moi de mourir. En achevant ces mots, il s'éloigne.

Où est-il ? demanda Coraly en ouvrant les yeux. Que lui tàrj/t fait ? pourquoi me fuir ? et vous , Juliette , plus cruelle encore | pourquoi me rappeler à la vie ?

Sa douleur redoubla quand elle apprit que Nelson venait de partir ; mais la réflexion lui rendit un peu d'espoir et de coura^. .Le trouble et l'attendrissement que Nelson n'avait pu lui dissimuler, l'effroi dont elle l'avait vu ,saisi, les paroles tendres qni lui étaient échappées , et la violence qu'il s'était faite pour se vaincre et pour s'éloigner , tout lui persuada qu'elle était aimée. S'il est vrai , dit-elle , je suis heureuse. Blanford reviendra , jje lui avouerai tout ; il est trop juste et trop généreux pour vouloir me tyranniser. Mais cette illusion fut biei^tôt dissipée.

Nelson reçut , à la campagne , une lettre de son ami qui lui annonçait son retour. J'espère , disait-41 à la fin de sa lettre , me voir dans trois mois réuni à tout ce que j'aime. Pardonne, mon ami , si je t'associe dans mon cœur l'aimable et tendre Coraij. Mon Àme fut long-temps à toi seul ; aujourd'hui elle se partage. Je t!ai confié les plus doux de mes vœux » et j'ai vu l'amitié ap-^ plaudir à l'amour. Je fais mon bonheur de l'une et de l'autre ; je fais mon bonheur de penser que , par tes soins et les soins de ta sœur, je reverrai ma chère pupille , l'esprit orné de nouvelles cou* naissances , l'âme enrichie de nouvelles vertus , plus aimable , s'il est possible, et plus disposée à m'aimer. Ce sera pour moi la felidté pure de posséder en elle un de vos bienfaits.

Lisez cette lettre , écrivait Nelson à sa sœur , et la faites lire à Coraly. Quelle leçon pour moi ! quel reproche pour elle !

C'en est fait , dit Coraly après avoir lu , je ne serai jamais à Nelson ; mais qu'il n'exige pas que je sois à un autre. La liberté de l'aimer est un bien auquel je ne puis renoncer. Cette résolution la soutint ; et Nelson , dans sa solitude , était bien plus malheureux qu'elle.

Par quelle fatalité , disait-»il , ce qui fait le charme de la nature et les délices de tous les cœurs , le bien d'être aimé , fait-il mon supplice? Que dis-je , être aimé ? ce n'est rien ; mais être aimé de ce que j'aime ! toucher au bonheur ! n'avoir qu'à m'y livrer!.... Ah ! tout ce que je puis c'est de fuir : inyiolable et sainte amitié » n'en demande pas davantage. En quel état ^'ai vu cette enfant l en quel état je l'ai abandonnée ! Elle a bien raison de le dire » elle

fAMITIÉ A L'ÉPREUVE. S17

^ttt esclave ie mes devoirs. Je rimmole comme une victime; et c'est à ses dépens que je suis généreux. Il j a donc des vertus qui blessent la nature ; et pour être honnête , on est donc quelquefois obligé d'être injuste et cruel ! G mon ami , puisses-tu recueillir le fimit des effortf qu'il m'en coûte , jouir du bien que je té cède , et vivre heureux de mon malheur ! Oui y je désire qu'elle t'aime ; je le désire , le ciel m'en est témoin ; et de toutes mes peines y la plus sensible est de douter du succès de mes vœux.

il n'était pas possible que la nature se soutint dans un état si violent. Nelson , après de longs combats , cherchait le repos. Plus de repos pour lui. Sa constance enfin s'épuisa, et son âme découragée tomba dans une langueur mortelle. La faiblesse de sa raison, IHnutilitë de sa vertu , l'image d'une vie pénible et douloureuse , le vide et le néant oii tomberait son âme , s'il cessait d'aimer G>ralj, les maux sans relâche qu'il avait à souffrir. s'il l'aimait toujours , et plus encore l'idée effrayante de voir , d'envier , de haïr peut-être un rival dans son fidèle ami, tout lui faisait un tourment de la vie, .tout le pressait d'en abréger le cours. Des motifs plus forts le retinrent. Il n'était pas dans les principes de Nelson qa'un homme, un citoyen pût disposer de soi. Il se fit une loi de vivre, consolé d'être malheureux, s'il pouvait encore être utile au monde, mais consumé d'ennui et de tristesse, et devenu conmie insensible à tout.

Le temps marqué pour le retour de Blanford approchait. Il était essentiel que tout fût disposé pour lui cacher le mal qu'avait £iit son absence ; et qui résoudrait Coraly 9 dissimuler , si ce n'était Nelson? Il revint donc à Londres , mais languissant, abattu, au point d'en être méconnaissable. Sa vue accabla de douleur Juliette ; et quelle impression ne fit*elle pas sur l'âme de Coraly ! Nelson prit sur lui pour les rassurer ; mais cet effort même acheva de l'abattre. La fièvre lente qui le consumait, redoubla : il fallut céder; et ce fut alors un nouveau combat entre sa sœur et la jeune Indienne. Celle-ci ne voulait pas quitter le chevet du lit de Nelson. £lle demandait instamment qu'on agréât ses soins et ses veilles. On l'éloignait par pitié pour elle et par ménagement pour lui ; mais elle n'en goûtait pas davantage le repos qu'on voulait lui rendre. A tous les instans de la nuit, on la trouvait errante autour de l'appartement du malade , ou immobile sur le seuil de la porte , les larmes aux yeux , l'âme sur les lèvres , l'oreille attentive aux bruits les plus légers , qui tous la glaçaient de frayeur.

Nelson s'aperçut que sa sœur ne la lui laissait voir qu'à regret. Ne l'afRigez pas , lui dit-il ; cela est inutile : la sévérité n'est plu<«. de saison; c'est par la douceur et la patience qu'il faut tâcher de aoas guérir.

3i8 CONTES MORAUX.

Coraly, ma bonne amie, lui dit-*n un jour qu'ils étaient sed avec Juliette, vous donneriez bien quelque chose pour me rendi la santé, n'est-ce pas?~-0 ciel ! je donnerais ma vie. — Yol pouvez me guérir k moins. Nos préjugés sont peut-être injustes et nos principes inhumains ; mais Thonnéte homme en est esclave Je suis Tami de Blanford dès l'enfance; il compte siajr moi comm sur lui-même; et le chagrin de lui enlever un cœur dont il m' fait. dépositaire, creuse tous les jours mon tombeau. Vous ponve voir si j'exagère. Je ne vous cache pas la source du poison lent qu me consume. Vous seule pouvez la tarir. Je ne l'exige pas ; voh serez toujours libre ; mais on chercherait vainement un autre remède à mon mal. Blanford arrive. S'il s'aperçoit de Totre ëloignement pour lui, si vous lui refusez cette main qui , sans moi^ Ivà était accordée , soyez bien sûre que je ne survivrai pas à son malheur et à mes remords. Nos embrassemens seront nos aàieax. G)nj5ultez-vous , ma chère enfant; et si vous voulez que je vive, réconciliez-moi avec moi-même , justifiez^moi envers mon ara/. Ah ! vivez , et disposez de moi , lui dit Coraly s'oubliant ellemême; et ces mots , désolans pour l'amour, portèrent la joie aa sein de l'amitié.

Mais, reprit l'Indienne après un long silence, comment pui»-je me donner à celui que je n'aime plus , le cœur plein de celui que j'aime ? — Mon enfant, dans une âme honnête , le. devoir triomphe de tout. En perdant l'espoir d'être à moi, vous en perdrez bientdt l'idée. Il vous en coûtera sans doute, mais il y va de ma vie; et vous aurez la consolation de m'avoir sauvé. — C'est tout pour moi; je me donne à ce prix. Sacrifiez votre victime ; elle gémira, mais elle obéira. Vous cependant , Nelson , vous, la vérité même, vous voulez que je me déguise , que j'en impose à votre ami ! m'instruirez-vous dans l'art de feindre? — Non , Coraly , la feinte est inutile. Je n'ai pas eu le malheur d'éteindre en vous la reconnaissance , l'estime , la douce amitié a ces sentimens sont dus k votre bienfaiteur, et ils suffisent à votre époux; ne lui en marqnet pas davantage. Quant à ce penchant qui n'est pas pour lui , vous lui en devez le sacrifice , et non pas l'aveu. Ce qui nuirait s'il était connu, doit demeurer à jamais caché ; et la vérité dangereuse a le silence pour asile.

Juliette abrégea cette scène trop, pénible pour l'un et poar l'autre. Elle emmena Coraly avec elle*; et il n'est point de caresses et d'éloges qu'elle n'employât pour Jla consoler. C'est ainsi, disait la jeune Indienne avec un sourire plein d'amertume , que , suri^ Gange, on flatte la douleur d'une veuve qui va se dévouer aux flammes du bûcher de son époux. On la pare, on la couronne de fleurs , on l'étourdit par des chants de louange. Hélas ! son sacW^ice

L'AMITIÉ A L'ÉPKEUVE. 319

st bientôt consommé; le mien sera cruel et durable. Ma bonne KHiie 9 îe n'ai pas dix-huit ans ! que de larmes encore à répandre rici au moment ou mes yeux se fermeront pour jamais ! Cette èée méla.ncolique fit voir à Juliette une âme absorbée dans sa louleur. Il ne s'agissait plus de la consoler, mais de s'affliger avec ^Ue. La complaisance , la persuasion , l'indulgente et sensible pitié y tout ce que l'amitié a de plus délicat fut mis en usage inutilement.

Enfin l'on apprend que Nanford arrive ; et Nelson , tout faible et défaillant qu'il est, va le recevoir et l'embrasser au port. Blanferd , en le voyant , ne put dissimuler son étonnement et son inquiétude. Bassure-toi, lui dit Nelson , j'ai été bien mal ; mais ma •anté revient. Je te revois ; et la joie est un baume qui v^a bientôt me ranimer. Je ne -suis pas le seul dont la santé se soit ressentie de ton absence* Ta pupille est un peu cbangée : l'air de nos climats y peut contribuer. Du reste , elle a fait des progrès sensibles ; son esprit y ses talens se sont développés ; et si l'espèce de langueur oîi elle est tombée se dissipe, tu posséderas ce qui est assez rare, une femme en qui la nature ne laisse rien à désirer.

Blanford ne fut donc pas surpns de trouver Coraly faible et languissante ; mais il en fut vivement toucbé. Il semble , dit-il , que le ciel ait voulu modérer ma joie , et me punir de l'impatience que mes devoirs me causaient loin de vous. Me voilà libre et rendu à moi-même, rendu à l'amour et à l'amitié. Ce mot d'amour fit frémir Coraly. Blanford s'aperçut de son trouble. Mon ami, lui ditil , a dû vous préparer à l'aveu que vous venes d'entendre. — Oui , vos bontés me sont connues ; mais puis-je en approuver l'excès ? — Voilà un langage qui se ressent de la politesse d'Europe : daignez l'oublier avec moi. Naïve et tendre Coraly , j'ai vu le temps 011 si je vous avais dit : Veux-tu que l'hymen nous unisse ? TOUS m'auriez répondu sans détour : J'y consens , ou bien : Je n'y puis consentir ; usez de la même franchise. Je vous aime , Coraly , nuis je Vous aime beureuse ; votre malheur ferait le mien. Nelson tremblant regardait Coraly , et n'osait prévoir sa réponse. J'hésite, dit-elle à Blanford par une crainte pareille à la votre. Tant que. je n'ai vu en vous qu'un ami , qu'un second père^ j'ai dit en moimême : Il sera content de ma vénération et de ma tendresse ; mais si le nom d'époux se mêle à des titres déjà si saints, que n'aves&vous pas droit d'attendre ! ai-je de quoi m'acquitter envers vous ? — Ah ! cette aimable modestie est digne d'orner tes vertus. Oui , moitié de moi-même , tes devoirs sont remplis , si tu réponds à ma tendresse. Ton image m'a suivi poï'tout. Mon âme revolait vers toi à travers les abîmes qui nous séparaient. J'ai appris le nom de Coraly aux échos d'un autr^ univers. Madame , dît-il à Juliette ,

pardonnez si je vous envie le bonheur de la posséder. Il est temp bientôt que je veille moi-même à une santé qui m'est si précîeose Je vous laisserai le soin de celle de Nelson : cVst un dépôt qui ne \ m'est pas moins cher. Vivons heureux , mes amis ; c'est vous qui m'avez fait sentir le prix de la vie ; et en l'exposant , j'ai souTent éprouvé que j'y tenais par de puissans liens.

Il fut décidé que dans moins de huit jours Coraly serait l'epouse de Blanford. £n attendant, elle était encore auprès de Juliette ; et Nelson ne la quittait pas. Mais son courage s'épuisait k soutenir celui de la jeune Indienne. Avoir sans cesse à dévorer ses larmes , en essuyant les pleurs d'une amante , qui , tantôt désolée â ses pieds, tantôt défaillante et tombant dans ses bras, le conjurait d'avoir pitié d'elle; l'entendre sans cesse exprimer ce que Vskmaar et la douleur ont de plus touchant , sans se permettre un moment de faiblesse, et sans cesser de lui rappeler sa cruelle résolution ; ce tourment parait au-dessus de toutes les forces de la nature ; aussi la vertu de Nelson l'abandonnai t-elie à chaque instant. Laissez^ moi , lui disait-il , malheureuse enfant ! je ne suis pas un tigre ; j'ai une âme sensible, et vous la déchirez. Disposez de vous-' même , disposez de ma vie ; mais laissez-moi mourir fidèle k mon ami. — Et puis-je , au péril de vos jours, fsiire usage de ma volonté ? Ah ! Nelson , du moins promettez-moi de vivre , non pins pour moi , mais pour une sœur qui vous adore. — Je vous tromperais, Coraly, en vous promettant de survivre au malheur que j'aurais causé. Non que je veuille attenter sur moi-même ; mais voyez l'état où ma douleur m'a mis ; voyez l'effet de mes remords et de ma honte anticipée ; en serais-je moins odieux , moins inexch* rable à moi-même , quand le crime serait achevé ? — Hélas ! vous me parlez de crime ; ce n'en est donc pas un de me tyranniser ? — Vous êtes libre ; je n'exige plus rien ; je ne sais pas même quels sont vos devoirs ; mais je sais trop quels sont les miens ; et je ne veux pas les trahir.

C'est ainsi que leurs entretiens ne servaient qu'à les désoler ; mais la présence de Blanford était pour eux plus accablante encore. Chaque jour il venait les entretenir , non pas de stériles propos d'amour , mais des soins qu'il se donnait pour que dans sa maison tout respirât l'agrément et l'aisance , que tout y prévint les désirs de sa femme et contribuât à son bonheur. Si je meur» sans enfans , disait-il , la moitié de mon bien est à elle , l'autre moitié est k celui qui , après moi , saura lui plaire , et la consoler de m'avoir perdu. C'est toi , Nelson , que cela regarde. On ne vieillit guère au métier que je fais : remplace-moi quand je ne serai plus. Je n'ai point l'odieux orgueil de vouloir que ma veuve soit fidèle à mon ombre. Coraly est faite pour embellir le

UAMITIÉ A L'ÉPREUVE. 32i

mde 9 et pour enrichir la nature des fruits de sa fécondité. n est plus aisé de concevoir que de décrire la situation de nos ux amans. L'attendrissement et la confusion étaient les' mêmes ms run et dans l'autre ; maisily avait pour Nelson une espèce de olagement à voir Coraly en de si dignes mains , au lieu que les eniaits et l'amour de Blanford étaient pour elle un tourment de ios. £n perdant Nelson , elle eût préféré l'abandon de la nature [itiere aux soins, aux bienfaits , à l'amour de tout ce qui n'était as lui. Il fut décidé cependant, de l'aveu même de cette inforonée , qu'il n'y avait plus k balancer , et qu'il fallait qu'elle subit on sort.

Elle fut donc amenée en victime dans cette maison qu'elle avait jiérie coi^ime son premier asilé^^ et qu'elle redoutait comme son tombeau. Blanford l'y reçoit en souveraine ; et ce qu'elle ne peut lui cacher du violent état de son âme, il l'attribue à la timidité , au trouble qu'inspire , à son âge , l'approche du lit nuptial.

Nelson atait ramassé toutes les forces d'une âme stoïque pour se présenter à cette fête avec un visage serein.

On fit lecture de l'acte que Blanford avait fait dresser. C'était d'un bout à l'autre un monument d'amour , d'estime, et de bien- (ûsance. Les larmes coulèrent de tous les yeux, et même des yeux de Coraly.

Blanford s'approche respectueusement ; et lui tendant la main : Venet , dit^il , ma bien-aimée , donner k ce gage de votre foi , à ce titre du bonheur de ma vie , la sainteté inviolable dont il doit tire revêtu.

Coraly , se faisant à elle-même la dernière violence , eut à peine

Ja force d'avancer et de porter la main à la plume. Au moment

qu'elle veut signer , ses yeux se couvrent d'un nuage ; tout son

corps est saisi d'un tremblement soudain ; ses genoux fléchissent :

elle allait tomber, si Blanford ne l'eût soutenue. Interdit, glacé

àe frayeur , il regarde Nelson , et il lui voit la pâleur de la mort

sur le visage. Milady s'était précipitée vers Coraly pour la secourir.

0 ciel ! s'écne Blanford , qu'est-ce que je vois ? La douleur , la

mort m'environnent. Qu'allais-*] e faire? que m'avez-vous caché?

^ ! mon ami , serait-il possible ! Revoyez le jour , ma chère

Coraly ; je ne suis point cruel , je ne suis point injuste ; je ne veux

^e votre bonheur.

Les femmes qui environnaient Coraly s'empressaient k la rani* mer ; et la décence obligeait Nelson et Blanford k se tenir éloignés <i'sUe. Mais Nelson demeurait immobile et les yeux baissés , comme I un criminel. Blanford vient à lui , le serre dans ses bras. Ne suis^je plus ton ami ? lui ditr-il ; n'es-*tu pas toujours la moitié de nlot- ''^e? Oidrre-moi ton cœur; dis^moi ce qui se passe...» Mais a, «i

^22 CONTES MOAAUX.

ûon y ne me dis rien : je sais tout. Cette enfant n'a pu te Yoîr l'entendre , vivre auprès de toi sans t'aimer. Elle est sensible , elU a été touchée de ta bonté , de tes vertus. Tu l'as condamnée a« silence , tu as exigé d'elle qu'elle consommât le plus douloureui sacrifice. Ah ! Nelson , s'il était accompli , quel malheur ! Le justi ciel ne l'a pas voulu ;. la nature , à qui tu faisais violence, a r«pni ses droits. Ne t'en a/Rige pas : c'est un crime qu'elle t'épargne. Oui y le dévouement du Coraly était le crime de l'amitié. Je Ta- Toue, répondit Nelson, en se jetant k ses genoux : j'ai fait, sain le vouloir, ton malheur, le mien , celui de cette fille aimable; mais j'atteste la foi , l'amitié , l'honneur. . . Laisse là tes sermeas, interrompit Blanford ; ils nous outragent l'un et l'antre. Va , mon ami , poursuivit-il en le relevant, tu ne serais pas dans mes bras • si j'avais pu te soupçonner d'une honteuse perfidie. Ce que j avais prévu est arrivé , mais sans ton aveu. Ce que )e viens de voir en est la preuve ; et cette preuve même est inutile , ton ami n'en a pas besoin. 11 est certain , reprit Nelson , que je n'ai à me reprocher que qiia présomption et mon imprudence. Mais c'en est asset , et j'en serai puni. Coraly ne sera point à toi , mais je ne serai point à elle. Elst-ce ainsi que vous répondez à un ami généreux? lui répliqua Blanford d'un ton ferme et sévère. Vous croyez-vous obligé avec moi à de puérils ménagemens? Coraly ne sera point k mm^ parce qu'elle ne serait point heureuse avec moi. Mais un mari honnête homme , que sans vous elle aurait aimé , est pour elle une perte dont vous êtes la caase ; et c'est à vous de la réparer. Le contrat est dres^ , Ton va chan^ les noms ; mais j'exige que les articles restent. Ce que je donnai» à Coraly en. qualité d'époox, je le lui donne en qualité d'ami , ou , si vous voules , en qualité de père. P^elson , ne me faitei pas rougir par un refus humiliant. Je siûs confondu , et ne suis point surpris , lui dit Nelson , de cette géQér<^té qui m'accaUa. Cest à moi d'y souscrire avec confusion , et de la révérer en silence. Si je ne savais pas combien le respect se concilie avec l'amitié , je n'oserais plus vous nommer mon ami.

Pendant cet entretien, Coraly était revenue à elle-même, el revoyait avec frayeur la lumière qui lui était rendue. Quelle fat sa surprise , et la révolution qui tout à coup se fit dans son âme! Tout est coimu , tout est pardonné , lui dit Nelson en l'enabrassaniii tombée aux pied« de notre bienfaiteur : c'est de sa main que je re« çois la vAtre. Coraly voulut se répandre en actions de grâces. Vous êtes un enfant , lui dit Blanford ; il fallait me tout avouer. K'eii parlons plus ; mais n'oublions jamais qu'il est des épreuves aut* quelles la vertu même fait bien de ne pa^ s'exposer.

CONTES MORAUX. 3a3

%Ji9 né corrige |>diilt lé naturel , me dîrâ-t-mi , et f en conviens ; sMiis eiiti*e hlille aecidens coinbinéâ qui composeiit un caractère , ^uel œil assez fitl démélèi^ ce naturel indélébile? Et combien ^e vices et de travers 6n attribue h la nature , qu^ellé ne se donna jamais ! Telle est , dans l'homme , la haine des hommes : cVst un caractère factil^è , un personnage qu'on prend par humeur , et qu'on carde par habitude , mais dans lequel l'âme est à la gèn^ , et dont elle né demande qu'à se délivrer. Ce qui arriva aiu misanthrope que nous a peint Molière en est un exemple ; et l'cm va voir comme il fut rànd&né.

Aicésté mécototetlt ^ comme vous sAvée , de sa maîtresse et de ses juges , détestant la ville et la cour, et résolu à fuir les hommes , se retira bien loiii dé Paris , dans lès Yosges , pi*ès de Laval , et sur les bords de la Yologné. Cette rivière , dont les coquillages jnenferment la perlé, est encore plus précieuse par la fertilité qu'elle donne à ses bords. Lé vallon qu'elle arrose é^t une belle prairie. D'un cdté s'élèvent dé riantes collines semées de bois et de hameaux; de l'autre, s'étendent en plaine dévastes champs couverts dé înoisSdris. Cest là qu'Alceste était allé vivre , oublié de là nature entière. Libre de soins et de devoirs , tout ii lui-même , et enfin délivré du spectacle odieul du mondé , il respirait, il louait le ciel d'avoir rompu tous ses liens. Quelques études , beaneottp d'exei-ci<:e , les plaisirs peu vifs , mais tranquilles , d'une douce tégétation; eii tin tfnort, une vie paisiblement active, le iaùvéit de l'ennui dé la solitude. Il désirait ^ il ne regrettait^ rien.

l/uh des agrémëtis de sa retraite fut dé vdr autour dé lui la terré , cultivée et fertile , iiourrir un peuple qui lui semblait heureux. Un misantbrofte qui l'est par vertu , ne croit haïr tés hotnmes que parce qu'il les aijué : Alceste éprouva un attendrissement Èièlé de îdie à la vue' de se^ seinblables , riches du travail dé leurs Aiaîiis. Ces gehà- là, dit-il, sont bien heureux d'étfe encore à démt- #anTages; iU seraient biéùtdt corrompus ^ s'ils étaient plus civilisés.

Su ée prômtttkatni dans là campagne, il aborda Un laboureur qui trifçait son âiUon et qui chantait. Dieu vous gdrde, bon honÉtàoë , lui ditr-il : vous voilà bien gai ! Comme de coutume , lui répondit le villà^ois. — J'en suis hiètt aise : cela prouve que vous êtes content de vdtre état. -^ Jusqu'à présent )'ai lieu dé l'étré. •* Éte«-2Vou< fiiarié? — Oui, grâce au ciel. — Avez-vous des enfans ? <— J^ea avals cinq : j'eu ai perdu un { mais ce malheur peut se

réparer. — ^Votre femme est jeune? — Elle a vingt-cinq ans. — Estelle jolie? — Elle Test pour moi; mais elle est mieux que jolie , elle est bonne. — Et vous l'aimez ? — Si je l'aime ! Et qui ne Faimerait pas ? — Elle vous aime aussi sans doute ? — OK ! pour cela y de tout son cœur, et comme avant le mariage. — Vous tous aimiez donc avant le mariage ? -^ Sans cela nous serions^^nous pris ? — Et vos enfans , viennent-*ils bien ? — Ah ! c'est un plaisir, î'ainé n'a que sept ans ) il a déjà plus d'esprit que son père. £i mes deux filles > c'est cela qui est charmant ! Il y aura bien du malheur si celles-Jà manquent de maris ! Le dernier tette encore ; mais le petit compère sera robuste et vigoureux. Croiries-vous bien qu'il bat ses sœurs quand elles veulent baiser leur miëre ? U a toujours peur qu'on ne vienne le détacher du téton. — Tout cela est donc bien heureux ? — Heureux ? Je le crois ! Il faut voir la joie , quand je reviens du labourage. On dirait qu'ils ne m'ont tu. d'un an : je ne sais auquel entendre. Ma femme est à mon cou , mes filles dans mes bras , mon aîné attend que son tour vienne ; il li'y a pas jusqu^au petit Jeannot, qui > se roulant sur le lit de sa mère , me tend ses petites mains ; et moi , je ris , et je pleure, et je les baise ; car tout cela m^attendrit. — Je le crois. — Vous deve» le sentir, car sans doute vous êtes përe? ; — Je n'ai pas ce bonheur.

— Tant pis : il n'y a que cela de bon. — Et comment vivc»-vous?

— Fort bien : d'excellent pain , de bon laitage , et dès fruits de notre verger. Ma femme , avec un peu de lard , fait une soupe aux choux dont le roi mangerait. Nous avons encore les œufe de nos poules ; et le dimanche nous nous régalons , et nous buvons un petit coup de vin. — Oui , mais quand l'année est mauvaise? On s'y -est attendu > et l'on vit doucement de ce qu'on a épargné dans la bonne. — H y a encore la rigueur du temps , le froid, k pluie , les chaleurs , que vous avez à soutenir. — On s'y accoutume , et si vous saviez quel plaisir on a de venir le soir respirer le frais après un jour d'été , ou l'hiver, se dégourdir les mains au feu d'une bonne bourrée, entre sa fenune et ses enfans ! et puis on soupe de bon appétit et on se couche ; et croyez-vous qu'on se souvienne du mauvais temps? Quelquefois ma femme me dit : Mon bon homme , entends-tu le vent et l'orage ? Ah ! si tu étais dans les champs ! •— Je n'y suis pas, je suis avec toi, lui dis-je.; et pour l'en assurer, je la presse contre mon sein. Allez , monsieur, il y a bien du beau monde qui ne vit pas aussi content que nous.

— Et les impôts ? — Nous les payons gaiement : il le &ut bien. Tout le pays ne peut pas être noble. Celui qui nous gouverne et celui qui nous juge , ne peuvent pas venir labourer. Ils font notre besogne , nous faisons la leur ; et chaque état , comme on dit , a ses'peines. Quelle équité ! dit le misanthrope : voilà , elideux mots.

LE MISANTHROPE CORRIGÉ. SaS

toute Véconomié de la société primitive. O nature ! il n'y a que toi de jiiâte ; c'est dans ton inculte simplicité qu'on trouve la saine raison. Mais en payant si bien le tribut , ne donnei^-vous pas lieu de vous charger encore? — Nous en avions peur autrefois ; mais^ dieu merci , le seigneur du lieu nous a 6té cette inquiétude. Il fait Toffice de notre bon roi : il impose , il reçoit lui-même ; et au be «oin il fait les avances. Il nous ménage comme ses enfans. — Et quel est ce galant homme? — Le vicomte de Laval. Il est asser. conim : tout le pays le considère. •*- Réside-t-il dans son château? — Il y passe huit mois de Tannée. — Et le reste? — A Paris , je croîs. — Voit-il du monde ? — Les bourgeois de Bruyères , quelquefois aussi nos vieillards , qui vont manger sa soupe et causer avec lui. — Et de Paris , n'amène-t-il personne ? — Personne que sa fille. — Il a bien raison. Et à quoi s'occupc-t>-il ? — A nous îuger, à nous accorder, à marier nos enfans , à maintenir la paix dans les familles, à les aider quand les temps sont mauvais. Je veux , dit Alceste , aller voir son village ; cela doit être intéressant. Il fut surpris de trouver les chemins , même les chemins de traverse , bordés de haies et tenus avec soin ; mais ayant rencontré des gens occupés à les aplanir , Ah ! dit-il , voilà les corvées ! Les corvées ! reprit un vieillard qui présidait à ces travaux , on ne les connaît point ici : ces gens-là sont payés ; l'on ne contraint personne. Seulement , s'il vient au village un vagabond , un fainéant , on me l'envoie , et s'il veut du pain , il en gagne , ou il en va chercher ailleurs. — Et qui a établi cette heureuse police? — Notre bon seigneur , notre père à tons. — Et les fonds de cette dépense , qui les fait? — La conununauté ; et comme elle s'impose elle-même , il n'arrive pas ce qu'on voit ailleurs , que 1^ riche s'exempte à la charge du pauvre.

Alceste redoubla d'estime pour l'homme sage et bienfaisant qui gouvernait ce petit peuple» Qu'un roi serait puissant , disait-il , et qu'un état serait heureux , si tous les grands propriétaires suivaient l'exemple de celui-ci ! Mais Paris absorbe et les biens et les hommes ; Û dépouille , il envahit tout.

Le premier coup-d'œil du rillage lui présenta l'image de l'aisance et de la santé. Il entre dans un bâtiment simple et vaste dont la structure a l'apparence d'un édifice public , et il y trouve une foule d'enfans , de femmes , de vieillards occupés à des travaux utiles. L'oisiveté n'était permise qu'à l'extrême faiblesse. L'enfance , presque au sortir du berceau , prenait l'habitude et le goàt du travail ; et la vieillesse , au bord de la tombe , y exerçait encore ses tremblantes mains. La saison oit la terre se repose rassemblait à l'jatelier les hommes vigoureux ; et alors la navette , la scie et la hache donnaient aux productions de la nature une

nouvelle valeur. Je ne m'étonne pas , dit Alceste , que ce penpk soit exempt de vices et de besoins : il est laborieux et sans cesse occupé. Il demanda coimnent l'atelier s'était établi. Notre boa I seigneur , lui dit--on, en a fiait les avances. C'était peu de cho^e d'abord , et tout se disait à ses risques , à ses frais , et à spn profit ; mais après s'être bien assuré qu'il y avait ^e l'avantage , il nous a cédé l'entreprise ; il ne se mêle plvis que de la protéger ; ^t tous les ans il donne au village les instcumens de quelqu'un ^e nos arts : c'est le présent qu'il fait à la premier^ noce qui se célèbre dans l'année. Je '\e^% voir cet ^loi^me-là , dit Alceste , moi^ catrractëre me convient.

Il s'avance dansk village , et il rem^^que une niaison oii l'on va et vient avec inquiétude. Il demande la cause de ces mouvemens ; on lui dit que le chef de cette. iam^Ue est ^ l'extrémité. Il entre , et il voit un vieillard qui , d'un cipil expirant , mai^ s^ein y semble dire adieu à ses enfans , qui fondent en larmes autour de lui. Il distingue au milieu de la foule un hq^ime attendri , mais moins affligé , qui les encourage e( qui les console. A soi^ habit simple et sérieux , il le prend pour le médecin du village. Monsieur, lui dit-il , ne vous étonnez pas de voir ici un inç{>nnu. Ce n*est point une oisive curiosité qui m'amène. Ces bopnes gens peuvent

avoir besoin de secours dans vaçt Spiouient si triste ; et je viens

Monsieur, lui dit le vicomte, mes p^s^ns. v«^ jTendent grâce : î'espëre , tant que ! je vivrai , qu'ils n'auront j^çsoin de personne ; et si l'argent pouvait prolonger les )our^ d'un homme juste , ce digne père de famiUe serait rendu a s^s çnfans. Ah ! mpnsieur , dit Alceste en r^onnaissani M. de hày^X à ce langue , parcU>anes une inquiétude que je ne devais ppipt avoiir. Je ne m'ofiexise point , reprit M. de Laval , qu'on «le dispute ui^e bçpne œuvre ; mais pui$-je savoir qui vous êtes et qui vous amène yâ ? Au nom d' Alceste , il se rappel^ <:e censeur de l'humauité, dont la rigueur était connuç ; mais sans en être intimidé : Monsieur , lui dit— il , je suis fort aise de vous ^vo|r dans zuon voisinage ; et si je puis vous être bon à quelque chose , je vous supplie de disposer de moi.

Alceste alla voir Af. de Laval , et il eu fut reçu avec cette hon« nêteté simple et sérieuse qui n'annonce ni le besoin, ni le désir de se lier. Voilà , dit-it , un hwune qui ne ^e Uvrç pas ; je l'en estime davantage. Il félicita M. de Lavçil sur l^s agrçmens de $k solitii^e. Vous venez vivve ici , lui dit*il > l^iu des h<WJmes ; et vous avf» bien raison de les fiiir ! — Moi, monsieur ! je ue fois poij^t les hommes. Je n'ai ni la faiblesse de les craindrç , vi l'orgueil dç les mépriser , ni le malheur de les baîr. Cett^ réponsç tombait si jv/ste , qu' Alceste en fut déconcerté ; mais il vpul<^^ soutenir son début y çt il commençait ia satire du monde* J'ai vécu

Iaii9 le momie comme un autre , lui dit M. de Laval , et je n'ai Mbs vu qu'il fut si mâchant. Il y a des vices et des vertus , du bien st AuM. mal , je l'avoue ; mais la nature est ainsi mêlée ; il faut 8a<rt>iw s'^en accommoder. Ma foi , dit Alceste , dans ce mélange lé tiMiK est si peu de chose , et le mal domine à tel point , que celuici étouffe l'autre. £k ! monsieur , reprit le vicomte , si l'on se passioniiaût sur le bien comme .sur le mal, qu'on mit la même chaleur à. le publier, et qu'il j eût des affiches pour les bons exemptées coKKmxxié il y en a ponr les mauvais , doutez-vous que le bien n'em* portât la balance ? Mais la reconnaissance parle si bas, et la plainte déclaLme si baat , qu'on n'entend plus que la dernière. L'estime et l'aunitié sont communément modérées dans leurs éloges ; elles: îffniteiit la modestie des gens de bien en les louant ; au lieu que le resseatîment et l'injure exagèrent tout à l'excès. Ainsi l'on n'entrevoit le bien que par un milieu qui le diminue; et l'on voit le m^ à travers une vapeur qui le grossît.

Monsieur , dit Alceste au vicomte , vous me faites désirer de penser comme vous ; et quand j'aurais pour moi la triste vérité , votre erreur serait préférable. — Assurément , l'humeur n-'est bonne à rien. Le beau rôle à jouer pour un homme , que de se dépiter comme un enfant, et que d'aller seul dans un coin bonder tout le monde ; et pourquoi ? pour les démêlés du cercle oii l'on vit ; comme si la nature entière était complice et responsable des torts dont nous sommes blessés ! —Tous avez raison , dit Alceste ; il serait injuste de rendre leshommes solidaires ; mais com* bien de griefs n'a-t-on pas à leur reprocher en commun ? Croyez , monsienr , que ma prévention a des motifs sérieux et graves. Vous me rendrez justice quand vous me connaîtrez. Permettez-moi de ^oua voir souvent. Souvent , cela est difficile , dit le ricomte : je suis fort occupé ; et ma- fille et moi , nous avons nos études qui nous laissent peu de loisirs ; mais -quelquefois , si vous voulez , nous jouirons du vminage à notre aise et sans nous gêner ; car le privilège de la campagne e'est de pouvoir être seul quand on veut.

G^t bomme-ci est rare dans son espèce , disait Alceste en s'en allant. Et sa fille , qui nons écoutait avec Fair d'une vénération si tendre pour son père ; cette fille, élevée sous ses yeux , accoutamée k une vie simple , à des moeurs pures , et a de i plaisirs in- , noeens , fera une femme estimable , ou je suis bien trompé ; à moins , teprit-il , qu'on ne Fégare dans ce Paris oh tout se perd.

Si l'on se peint la déKcatesse et le sentiment personnifiés , on a Fidée de la beauté d'Ursule ( c^était ainsi qu'on appelait mademotsette de Laral). Sa taille était celle que Fimagination donne à la plus jeune des Grâces. Elle avait dix-huit ans accomplis } et à la firaicheiH- , à la régularité de ses charmes , on voyait que la

nature venait d'y mettre la dernière main. Dans le calme <, les

de son teint dominaient sur les roses ; mais à la plus légère

tion de son âme , les roses effaçaient les lis. Cétait peu d'à voix* le

coloris des fleurs , sa peau en avait la finesse et ce duvet si doux ,

si velouté que rien encore n'avait terni ; mais c'est dans les tx-aits

du visage d'Ursule que mille agrémens, variés sans cesse , s

veloppaient successivement. Dans ses yeux , tantôt une langvi

modeste , tantôt une timide sensibilité semblait émaner de scm

âme et s'exprimer par ses regards ; tantôt une sévérité noble et

imposante avec douceur en modérait l'éclat touchant ; et Voia. y

voyait dominer tour à tour la sévère décence , la craintive pad

la vive et tendre volupté. Sa voix et sa bouche étaient de cell

qui embellisent tout ; ses lèvres ne pouvaient se remuer sans A

celer de nouveaux attraits, et lorsqu'elle daignait sourire ,

silence même était ingénieux. Rien de plus simple que sa panu-e ,

et rien de plus élégant. A la campagne elle laissait croître ses clie>

veux d'un blond cendré de la plus douce teinte , et des boucles ,

que l'art ne tenait point captives , flottaient autour de son coa

d'ivoire et se roulaient sur son beau sein.

Le misanthrope lui avait trouvé l'air le plus honnête et le maintien le plus décent. Ce serait dommage , disait-il , qu'elle tombât en de mauvaises mains ; il y a de quoi faire une femme accomplie. £n vérité , plus j'y pense , et plus je m'applaudis d'avoir son père pour voisin : c'est un honmie droit , un galant homme ; je ne loi crois pas l'esprit bien juste ; mais il a le cœur excellent.

Quelques jours après, M. de Laval , en se promenant^ loi ren-> dit sa visite ; et Alceste lui parla du plaisir qu'il devait avoir à faire des heureux. C'est un bel exemple , ajouta-t-il , et , à la honte des hommes , un exemple bien rare ! Combien de gens plus riches et plus puissans que vous ne sont qu'un fardeau pour les peuples ! Je ne les excuse ni ne les blâme tous , répondit M. de Laval. Pour faire le hien, il faut le pouvoir ; et quand on le peut, il faut savoir s'y prendre. Et ne croyez pas qu'il soit si facile de parvenir à l'opérer. Il ne sufiit pas d'être assez habile ; il faut en* core être assez heureux; il faut trouver à manier des esprits justes, sensés , dociles ; et l'on a souvent besoin de beaucoup d'adresse et de patience pour amener le peuple , naturellement défiant et craintif, à ce qui lui est avantageux. Vraiment , dit Alceste , c'est l'excuse qu'on donne ; mais la croyez-vous bien solide ? Et les obstacles que vous avez vaincus , ne peut-on pas aussi les vaincre ? J'ai été , dit M. de Laval , sollicité par l'occasion et secondé par les circonstances. Ce peuple , nouvellement conquis , se croyait perdu sans ressource ; et dès que je lui ai tendu les bras , son désespoir l'y a précipité. A la merci d'une imposition arbitraire , û

en aTâitconçn tant d'efifroi , qu'il aimait mieux souffrir les Texatîons que d'annoncer un peu d'aisance. Les frais de la levée aggravaient l'impôt ; ces bonnes gens en étaient excédés ; et la mi<« sère était l'asile oii les jetait le découragement. En arrivant ici , j'y trouvai établie cette i^axime désolante et destructive des cam-* pagnes ; Plus nouê travaillerons , plus nous serons foulés. Les hommes n'osaient être laborieux, les femmes tremblaient de devenir fécondes. Je remontai à la source du' mal. Je m'adressai à r homme préposé pour la perception du tribut. Monsieur , lui dis-je, mes vassaux gémissent sous le poids des contraintes ; je ne veux plus en entendre parler. Voyons ce qu'ils doivent encore de l'imposition de l'année ; je viens ici pour les acquitter. Monsieur , me répondit le receveur, cela ne se peut pas. Pourquoi donc? lui dis-je. — Ce n'est pas la règle. — Quoi ! la règle n'est-elle pas de payer au roi le tribut qu'il demande ? de le payer au moins de Irais possible , et avec le moins de délai? — Oui , dit-il , c'est le compte du roi ; mais ce n'est pas le mien. Et oii en serais-je si l'on payait comptant ? Les frais sont les droits de ma charge. A une si bonne raison je n'avais point de réplique ; et sans insister , j'allai voir l'intendant. Je vous demande deux grâces , lui dis-je : l'une , qu'il me soit permis tous les ans de payer la taille pour mes vassaux ; Tautre , que leur rôle n'éprouve que les variations de la taxe publique. J'obtins ce que je demandais.

Mes enfans , dis-je à mes paysans que j'assemblai k mon arrivée , je vous annonce que c'est dans mes mains que vous déposerez à l'avenir le juste tribut que vous devez au roi. Plus de vexations , ^u8 de frais. Tous les dimanches , au banc de la paroisse , vos femmes viendront m'apporter leurs épai^es , et insensiblement vous serez acquittés. Travaillez, cultivez vos biens , faites-les valoir au centuple ; que la terre vous enrichisse ; vous n'en serez pas plus chargés: je vous en réponds, moi qui suis votre përe. Ceux qui manqueront , je les aiderai ; et quelques journées de la morte saison , employées à mes travaux, me rembourseront mes avances. Ce plan fut agréé , et nous l'avons suivi. Nos ménagères ne manquent pas de m'apporter leur petite offrande. En la recevant , je les encourage , je leur parle de notre bon roi ; elles s'en vont les larmes aux yeux : ainsi j'ai fait un acte d'amour de ce qu'ils regardaient , avant moi , comme un acte de servitude.

Les corvées eurent leur tour ; et l'intendant qui les détestait et qui ne savait comment y remédier , fut enchanté du moyen que j'avais pris pour en exempter mon village.

Enfin , comme il y avait ici bien du temps superflu et des mains inutiles ,j'ai établi l'atelier que vous avez pu voir. C'est le bien de la communauté ; elle l'administre sous mes yeux ; chacun y

travaille à la, tâche ; mais ce travail n'est pas asaes payé poar dé« toumer de celui des campagnes. Le cultivateur n'y emploie que le temps qui serait perdu* Le profit qu'on en tire est un foncU qui s'emploie à contribuer à la milice et aux frais des trayanx pablics. Mais un avantage plus précieux de cet établissement, c'est d'avoir fait naître des bommes. Lorsque les enians sont à chaiige ,.oa n'en fait qu'autant qu'on en peut nourrir; mais dès qu'au sortir du berceau ils peuvent se nourrir eux-^mémea , la nature se livre a ^oB attrait sans réserve et sans inquiétude. On cherche des .moyens de population ; il n'en est qu'un : c'est la subsistance , l'emploi des hommes. Comme ils ne naissent que pour vivre , il faut leur a^ surer de quoi vivre en naissant.

Rien de plus sage que vos {mncipea , rien de plus vertueux que vos soins ; mais avoues > reprit le mis«uithrppe , que ce bien » tout important qu'il est , n'est pas d'une difficul^ qui décourage ceux qui l'aimjent , et que s'il y avait des bomwqs comme vous. . • — Dites plutôt s'ils étaient placés « J'ai eu pour moi les circonstances , et c'est de là que tout dépend. On voit I9 bien 1 on l'aime , on le veut ; mais les obstacles naissent à chaque pas. Il n'en faut ^'un pour l'empêcher ; et au lieu d'un il s'en élève mille. J'étais ici fort- k mon aise : pas un homme en crédit n'était intéressé au pial que j'avais à détruire; et combien peu s'eu est-il fallu que je n'aie pu y remédier ? Supposes qu'au lieu d'un intendant traitable , il m'eÂt fallu voir, persuader, fléchir un homme absotu^ jaloux de son pouvoir , entier dans ses opinions , ou dominé par les conseils de ses préposés subalternes ; rien de tout ceci n'avait. Ueu : on m'eût dit de ne pas m'en mâer , et de laisser aller les efaoees. Ycûlà comme la bonne volonté reste so«vMLt infructueuse dans la plupart des gens de bien. Je sais que vous n'y croyes guère ; nstais il y a dans vos préventions plus d'humeur que vous ne penses*

Alceste vivement affecté de ee repcoche , de la pavt d'vtn hoaune dont l'estime était pour lui d'ms si grand prix > tâcha de se justifier. Il lui parla du procès, qu'il avait perdu , de la œquetle qui Savait trahi , et de tous les. su^ de ]âainte qu'i^ «voyait avoir contre l'humanilé.

Et en effet 7 lui dit le vicomte, voila bien de quoi se fiàcher! Vous allez choisir entre mille Cemmes. «ne étourdie, qui s'amuse et qui vous joue , comme de raison ; voua prenes au phia grave eet amour dont elle fait nn badiaage ; à qui la faute? et quand elle aurait tort, toutes les femmes lui ressemblen^<-elles ? Q^oi! parce qu'il y a des fripons parmi les hoBSones, en somAies-aous pont cela meins honn jtes gens vona et moi? Dana l'individn qui vous nuit vous haïsses l'espèce ! Il y a de L'humeuv , mon vciisîn» il y 4 de l'humeur, conveneoien.

LE MISANTHROPE CORRIGÉ. 33i

' Vous avez perdu un procèa que vous croyiez juste ; mais un ]daideur , s'il e$i de houae foi , ne oroitril p^s toujours avoir la bonne cause? Etes-yous seul plus désintéresse, plus infaillible que vos ]ugbs ? Et »'iU 9ni manqué dç l^m^ër^ , sont»Us crimioeis^ ppur cela ? Moi 9 monsieur , quand je vois un l|omme se dévouer à un état qui a Iieaucoup de peines et très-peu d-«^éipens , qui impose aux mœurs toute la gène ^ea plus ansteres bienséances , qui demande une application sans relàclke , un reçueilleiivo^t sans disâpation , oii le travaU n'a aueun salaire , oii la yerti^ npiéine ^st prescpie sans éclat ; quand je les voî$ , ^avifonnés du luxe et des plaisirs d'une ville opulente , vivre retirés , solitaires , 4dns la fragaHte , la simplicité y la modestie 4^ premiers âges ^ je regarde comme un sacritége l'injqre faite à leur équit^. Of telle est la vie de la plupart des juges que vous açciisez si ^gèrement. Ce ne sont pas quelques étourdis « que vou^ voyez voltige^* dans le monde, qui règlent la balance des lois,. Ea attendant qu'ils spieuit devenus sages , ils ont du moins la pudeur de se taire devapt des sages ocrnsommés. Ceux-ci se trompent quelquefois sans doute , parce qu'ils ne sont jpas des anges ; mais ik sont moins hommes que nous ; et je ne me persuaderai jamais q^'^n vieillard vénérable j qui des le point du jour se tratne au p«4ais d'un pas ckancelant , y , va commettre une injustice. Un coiapo^ ^ussi hii^rre serait un monstre : il n'existe pas..

A l'égard de la cour, il y a taat d'intérêts si compliqués et si pnissans qui se croisent et se combattent ^ qu'il est naturel que lies hommes y soient plu,^ passio^aés et plus mécbans qu'ailleurs. Mab ai Yoas ni moi n'avons passé par ces gra^ctes épreuves de l'ambi* ti^m et de l'envie ; et il n'a tenu peut-être qu'à très^peu de cb,ose que nous n'ay<m9 été, oon^ox^e tant d'autres , de faw i^mis et d'indignes flatteurs. Croyez-moi , moa&v^ur , peu de gens ont le droit de faire la police du m,oii^e.

Tous les honnêtes geas ont ce droit-là , dit Alceste ; et s'ib venaient à se liguer , les méckans n'auraient pas , daas le monde t tant d'audace et tant de crédit. Quand cette ligue se (wauer^ , dit ' M. de Laval en s'en allant , nous nous y enrdlerons tous d^u%. Jusquer-lâ , inon voisin , je vous conseille de faire saas bruit, dans votre petit coin, le plus de bien que vous pourrez, ea prenant pour règle l'amour dès honimes, et en ^éseirvant la haine pour de tristes exceptions.

Cest bien dommage , dit Alceste quaad M* de Lava) fut parti , que la bonté soit toujours accompagnée de faiblesse , tandis que la méchanceté a tant de force et de vigueur ! C'est bien dommage , dît M. de Laval , que cet honnête homme ait pris un travers qui le rendi inutik à hui-Boéme et aux autres ! Il a de la droiture , il

SSa CONTES MORAUX.

aime la vertu; mais la vertu n'est qu'une chimère sans Pamonr Phumanitë. Ainsi tous deux, en s'estimant, étaient l'un de l'autre.

Un incident assez singulier mit Alceste encore plus mal aise avec M. de Laval. Le baron de Blonzac, firanc gascon, laoi d'honneur , mais avantageux , et misanthrope à sa manière y stYi épousé une chanoinesse deB.emiremont, parente du vicomte, garnison était en Lorraine. Il vint voir M. de Laval; et , pour s'amuser 9 soit pour corriger deux misanthropes Tiux paf l'autre , M. de Laval voulut les mettre aux prises. H ezivoj^it prier Alceste à diner.

Entre hommes , les propos de table roulent asses souvent sur la politique ; et le gascon , des la soupe , se mit à fironder et à boire d'autant. Je ne m'en cache point , disait-il , j'ai pris le montle en aversion. Je voudrais être à deux mille lieues de mon pajrs , et à deux mille ans de mon siècle. C'est le pays des compères et ^es commères ; c'est le siècle des passe-droits. L'intrigue et la Faveur ont fait les parts , et n'ont oublié que le mérite. Qui £Eiit sa <x>nr obtient toutes les grâces, et qui fait son devoir n'a rien. Mol, par exemple , qui n'ai jamais su que marcher oii l'honnenr m'ap-

• pelle, et me battre comme un soldat, je suis connu de l'ennemi;

, mais au diable si le ministre ni la cour savent que j'existe. S'ils entendaient parler de moi , ils me prendraient pour un de mes aïeux ;. et quand on leur dira qu'un boulet de canon m'aura escamoté la tête , ils demanderont , je gage , s'il y avait encore des Blonzac*. Que ne vous montrez-vous? lui dit M. de Laval. H ne faut pas se laisser oublier. — Eh ! vraiment, monsieur le vicomte, je me montre un jour de bataille. Elst-ce à Paris que sont les drapeaux ? Comme il parlait ainsi , on apporte à M. de Laval des lettres de Paris. Il demande à lés lire, pour savoir, dit-il , s'il y a quelque chose de nouveau ; et l'une de ces lettres lui annonce que le com— mandement d'une citadelle , qu'il sollicitait pour M. de filonzac k son insu , vient de lui être accordé. Tenec, lui dit-il, voilà qui vous regarde. Blonzac lut , tressaillit de joie , et vint embrasser le vicomte. Mais après la sortie qu'il avait faite , il n'osait dire ce qui . lui arrivait. Alceste , croyant trouver en lui un second , ne manqua pas de le provoquer. Eh bien! dit^l, voilà un exemple des injustices qui me révoltent; un homme de naissance, un bon militaire , après avoir servi l'état , reste oublié , sans récompense ; et qu'on me dise que tout va bien ! Mais , reprit Blonzac , il faut être juste ; tout ne va pas aussi mal qu'on le dit. Les récompenses se font un peu attendre , mais elles viennent avec le temps. Ce n'est pas la faute du ministre s'il y a plus de services rendus qu'il n'y a de grâces à répandre ; et dans le fond il y fait ce qu'il peut. Alceste

lat un peu surpris de ce changement de langage y et du ton d'apologiste que prit Blonsac le reste du dîner. Çà , dit le yicomte , pour TOUS mettre d'accord , bavons à la santé de M. lecomman-* dant ; et il publia ce qu'il venait d'apprendre. Je demande pardon là monsieur, dit Alceste , d'avoir insisté sur ses plaintes ; je ne savais pas les raisons qu'il avait de se rétracter. — Moi ! dit Blonzac, je n'ai point de rancune, .et je reviens comme un enfant. Vous voyez , reprit M. de Laval , qu'un misanthrope se ramène. Oui , lépHque Alceste avec vivacité , quand il règle ses sentimens sur son intérêt personnel. Eh ! monsieur , dit Blonzac , connaissez-vous quelqu'un qui se passionne pour ce qui ne le touche ni de près ni de loin ? Tout ce qui intéresse l'humanité , reprit Alceste , touche de près un homme vertueux ; et nexioutes pas qu'il ne s'en trouve d'assez amis de l'ordre pour haïr le mal comme mal , sans aucun rapport à eux-mêmes. Je le croirai , répliqua le gascon , quand je verrai quelqu'un s'inquiéter de ce qui se passe à la Chine ; mais tant qu'on ne s'affligera que du mal dont on se ressent , ou dont on peut se ressentir, je croirai qu'on 'pense à soi-même , en ayant l'air •de s'occuper des autres. Pour moi , je suis de bonne foi ; je ne me suis jamais donné pour l'avocat des mécontens. Cest à chacun à plaider sa cause. Je me suis plains quand j'avais à me plaindre ; •je fais ma paix avec le monde , sitôt que j'ai à m'en louer.

Autant la scène de Bloncac avait impatienté Alceste , autant elle avait réjoui M. de Laval et sa iille. Yoilà, disaient-ils , une bonne leçon qu'a reçue notre misanthrope.

Soit confusion , soit ménagement , il fut quelques jours sans les voir. Il revint pourtant une après-midi. Le vicomte était au village ; ce fut mademoiselle de Laval qui le reçut; et en se voyant seul avec elle , il lui prit un saisissement qu'il eut peine à dissimuler.

Nous n'avons pas eu l'honneur de vous voir, lui dit-elle , depuis la visite de M. de Blonsac ; que dites-vous de ce personnage ?- — Maift ' c'est un homme comme un autre. — Pas tant comme un autre : il parle à cœur ouvert , il dit ce que les autres cachent ; et cette franchise fait, ce me semble , un caractère assez singulier. — Oui , mademoiselle , la franchise est rare ; et je suis bien aise de voir qu'à votre âge vous en êtes persuadée. Vous aurez souvent besoin de vous en souvenir, je vous en avertis. Ah ! dans quel monde vous allez tomber I M. le vicomte l'excuse de son mieux ; sa belle Ame fait au reste des hommes l'honneur d'en juger d'après elle ; mais si vous saviez combien la plupart sont dangereux et^ haïs-* saMes ! Vous , par exemple , dit Ursule en souriant , vous avez bien à vous en plaindre, n'est-ce pas? — Epargnez-moi de grâce , et ne m'attribuez pas les personnalités de M. de Blonzac. Je pense comm^ lui à certains égafds ; nn^is nos qiioti^ ne sont pas les

mêmes.— ^ Je le crois; mais etpliqaex^-nîoi ce que \e ne pois voir. Le vi^ et La vertu , m'a^tHin dit , ae sont qne des rapport^ L'un est vice, pfttce qu'il iiuit am hommes; l'cutre est ^ par le bien qu'elle fait. — Précisément. •=— Haïr le vice , m vertu , ce n'est donc que s'intéresser aux hommes ; et povr s*^ resser, il faut les aimer. Comment |iouves-vous à la fois» tous | intéresser et lès haïr? — Je ni'intéfesse aux gens de bi^n , ^i^ j'aime ; et je déteste les méchans , qui nuisent aux gens de hiem j mais les gêné de bien sont en petit nombre ; et le mdnde ^st pieifl de méchans. — Nous j voilà. Votre haine au moins ne s'étetid sur tous les hommes. Mais croyes-vous que ceux que vons soient partout en si petit nombre ? Faisons ensemble un voy-a^^ em idée. Le voUle£-vouS bk»n ? -^ Apurement. -^ D'abord , dans les campagnes , n'éte^^ous pâs persuadé qu'il j a des mœurs , et âooB des vertus , au moins de la simplicité , de la bonté , de rinm^ cence? — Il y a aussi communément de la défiance et de la

— Hélas ! je conçois aisénient ce que mon père a dit plus d' fois, que la ruse et la défiante sontle partage de la faiblesse. On les trouve dans les villageois , comme dans les fetnmes et dans les en* fans. Ils ont tout à craindre : ils s'échappent , ils se défendenl comme ils peuvent ; et c'est le même instinct qu'on remarque dans la plupart des animaux. Oui , dit Alceste ; et cela même fait la satire des animaux cruels et raviâsans dont ils ont à se garantir. *• Je vous entends ; mais nous ne parlons que du peuple des Cam^ pagnes ; et vous avouerez avec moi qu'il est plus digne de pitié que de haine. — Oh ! j'en conviens. — Passons aux villes ; et prenons pour éxènlple Paris. — Dieu ! quel etemple voUs choisisses ! -^£h bien , même dans ce Paris, le peuple est bon : ition père le fréquente ; il va souvent dans ces réduits obscurs oii de pamres familles entassées gémissent dans le besoin ; il dit qu'il y trouve une pudeur, une patience , une honnêteté , quelquefois âiéine une noblesse de sentimens qui l'attendrit et qui l'étouue. -^ Et c'est là ce qui doit révolter contre ce monde impitoyable, qui délaisse la vertu souffrante , et qui environne avec respect le vice hefnrenx et insolent. -* N'allons pas si vite ? nous en sommes âti pen]rfe. Ea général , convenez qu'il est bon , docile , officieux , honnêlé , et que sa bonne foi lui donné une confiance dont on abuse bien souvent -— Oh ! tfës-souirent ! *— Vous aimec donc le peuple? et partout le peuple fait le plus gfand nombre. -* Il n'est pas le même partont.

— Nous ne parlons que de notre patrie : c'est avec eHe , quant i présent, que je vent vous réconcilier. Venons au grand niiomie; et dites-^moi d'abord si mon père m'en a imposé quand il m^af peint les mœurs des femmes. Comme leurs devoirs , dit-il , se renfer^ ment dans l'intérieur d'une vie privée , leurs vertus n'ont nen de

fllamt ; il n'y a que lears vices ipâ éclatent ; et la folie d'une ule fait plus de bruit que la sagesse de mille autres. Ainsi le mal en évidence , et le bien reste enseyftli. Mon père ajoute , qu'un ntonaentde faiblesse, une imprudence perd une femme, et que cett^ tache a quelquefois temî mille excellentes qualités. Il avoue enfin que le vice qu'on reproche le plus aux femmes ^ et qui leur Stkit le plus de tort , ne nuit guèi'e qu'à elles seules ^ et qu'il n'y a pas de quoi les haïr. Du reste , que nous reprocheis^vous? un peu ^e fiiusseté ? mais elle est toute en agrément, instruites dès l'en-^ Iknce à chercher à vous plaire ^ n<ms n'avons soin de vous cacher que ce qui ne vous plairait pas. Si BonsiMmâ dégu&sotts, ce /'est que sous des traits que vous aiméï mieux que les nôtres. Et savez- TOUS tpae rien n'est plus gênant , que riea n'est plus h«miliant pour «oas? Je suis jeune ; mais je sens bien que le plus bel acte de notre Kberté , c'est de nous montrer telles que nous sommes ; que trahir 9on âme et se désavouer, c'est de totts les actes de servi|ude celui qui dégrade le plus, et qu'illaut faire à l'amour de soi-même la plus pénible violence pour s'avilir jusqu'au mensonge et jusqi^à la dissimulation. Voilà en quoi je trouve qu'une femme est esclave ; et c'est un joug qu'on nous a imiposé. — Si toutes les femmes pensaient aussi noblement que vous, belle Ursule, elles ne se ii^ raient pas si légèrement , et de gaieté de cœur, un jeu de nous tromper. — Si elles vous trompent , c'est votre faute.. Vous êtes pour nous comme des rois : persuade&^nous bien que vous n'aimez rien tant que la vérité , qu'elle seule vous plaît , qu'elle seule vous intéresse ; et nous vous la dirons toujours. Quelle est l'ambitioi^ d'une femme ? D'être aimable et d'être aimée. £h bien , écrives sur la pomme xA la pluê êincère ; toutes se la disputeront par le naturel et la simplicité. Mais vous avea écrit x A la plu» éédui" santé ; et c^est à qui vous séduira le mieux. Quant à nos jalousies » à nos petites haines, à nos caquets , à nos tracasseries ^ tout cela n'est qu'amusant pour vou&; et vous conviendrez que vos guerres sont de toute autre conséquence. Il n'y a donc j^us que la frivolité de nos goûts et de nos humeurs : mais quand il vous plaira , noué serons plus solides ; et pent<^re même y a-^-«il bien des femmes ^i ont saisi , comone à la dérobée « des luibiëres et des priilcipas que l'usage leur enviait. Voua en êtes la preuve , lui dit Alceste , vous dont l'âme est si fort au-dessus de Totre sexe et de votre âge* — Je suis jeune , reprit Ursule , ef j'ai droit à v<ltre indulgetiee ; mais ce n'est pas de moi qu'il s*agit , c'est du monde que vous fuyca , que vous haïssez > saiis bien sâfvotr pourquoi. J'ai essayé l'a» pologie des femmes ; je laisse à mon père le s^in d'achever celle des hommes ; mais je vous préviens qu'en me fliisânt le tableau de leur société ^ il m'a souvent dit qu'il y atait presque aussi peu d^

cœurs pervers que d'âmes bëroîques , et que le grand nombre éuà composé de gens faibles , de bonnes gens , qui ne demandaient «ffll paix et aise. — Oui , paix et aise , eliacun pour soi , et auil dépeti de qui il appartient. Le monde, mademoi^Ue, n'est composé q«t de dupes et de fripons : or personne ne veut être dupe ; ert poar ac parler que de ce qui vous toucbe , je vous annonce que tout ce qa9 j a dans Paris d'bommes oisifs et dans l'âge de plaire , n'est cnpé , du matin au, soir, qu'à tendre des pièges aux femmes. ~ dit Ursule ; elles le savent, et mon père est persuadé que ce bat de galanterie d'un c6té, et de coquetterie de l'autre, n'est qu'un jeu dont on est convenu. Se met qui veut de la partie ; celles qui n'aiment pas le jeu, n'ont qu'à se tenir dans leur coin; ei rien', dit-il , n'est moins en péril que la vertu , quand elle est s»cëre. — Vous le croyez ? — Je le crois si bien , que si jamais je cesse d'être sage, je vous déclare d'avance que je l'aurai biea voulu. — Sans doute on le veut , mais on le veut séduite par nn encbanteur qui vous le fait vouloir. — Cest encore une excuse à Ut^ queUe des à présent je renonce ; je n'ai pas foi aux enchantemens.

Us en étaient là quand M. de Laval arriva de la promenadTe. Mon père , que dites-Vous d'Alceste ? continua Ursule ; il veut que je tremble d'être exposée dans le inonde à la séduction des hommes. Mais , dit le père , il faut s'en défier : je ne te crois pas infaillible. -— Non , mais vous le serez pour moi ; et si vous me perdes de vue, vous savez ce que vous m'avez promis. — Je tâcherai de te teair parole. — Puis-je être de la confidence ? demanda Âlceste d'un air timide. Il n'y a pas dç mystère , reprit Ursule. Mon père a eu la bonté dem'instruire de mes devoirs; et s'il pouvait me guider sans ' cesse, je serais bien sûre de ne pas m'égarer; si je m'oubliais, il ne m'oublierait pas. Accoutumé à lire dans mon âme , il en réglerait tous les mouvemens : mais conune il n'aura pas toujours les yeux sur moi , il m'a promis un autre guide , un époux qui soit son ami et le mien, et qui me tienne lieu d'un përe. — Ajoute encore , et d'un amant ; car il faut de l'amour à une jeune femme. Je veux que tu sois sage , mais que tu sois heureuse ; et si j'avais eu l'imprudence de te donner un mari qui ne t'aimât point, ou qui n'eût pas su te plaire , je n'aurais plus le droit de trouver manvais que l'envie de goûter le plus grand des biens, celui d'aimer et d'être aimée , te fit oublier mes leçons.

Alceste s'en alla charmé de la sagesse d'un si bon përe , et plus encore de la/:andeur, de l'honnêteté de sa fille. On a distingué , disait-il , l'âge d'innocence et l'âge de raison ; mais dans cet heureux naturel l'innocence et la raison s'unissent. Son âme s'épate en s'éclairant. Ah ! s'il y avait encore un homme digne de cultiver des dons si précieux , quelle source de jouissances délicieuses ponr

lui î 11 ny a que ce monde rempli d'écueils dont il faudrait la tenir éloignée. Mais si elle aimait, que serait-il pour elle? Un époux vertueux et tendre lui suffirait, lui tiendrait lieu de tout. J'ose croire qu*à vingt-cinq ans j'étais l'homme qui lui convenait. • . . A vinj m^me.

lant? Je l'aurais aimée comme un fou; mais quelle •aurals-je inspirée? Ce n'est peut-être pas trop encore de quinze «ns de plus d'expérience. Mais de dix-huit à quarante ans , l'intervalle est effrayant pour elle. Il n'y a pas moyen d'y penser.

Il y pensa toute la nuit ; le lendemain il ne fit antre chose ; et le jour suivant, à son réveil , la piremiëre idée qui s'offrit à lui fut celle de son aimahle Ursule. Ah! quel malheur, disait-il, quel malheur , 51 elle prenait les vices dii inonde ! Son âme est pure comme sa beauté. Quelle douceur dans le caractère ! quelle touchatite simplicité dans les mœurs et dans le langage î On parle d'élo-' quence ; en est-il de plus vraie? Il lui était impossible de me convaincre, mais elle m'a persuadé. J'ai désiré de penser comme elle; j'aurais voulu que l'illusion qu'elle me faisait ne se fût jamais dis- ' sipée. Que n'ai-je sur elle , ou plutôt sur son père , ce doux empare* qu'elle a sur moi ! Je les enj^agerais à vivre iei dans la simplicité ' des mœurs de la nature. Et quel besoin aurions-nous du monde? Ah! trois cœurs bien unis, deux amans et un père, n'oilt-ils pas, dans l'intimité d'une tendresse mutuelle , de quoi se rendre pleinement heureux?

Sur le soir , en se promenant , ses pas se tournèrent comme d'eux—mêmes vers les jardins de M. de Laval. H le trouva la serpette à la main , au milieu de ses espaliers. Avouez , lui dit-il, que ces plaisirs tranquilles valent bien les plaisirs bruyans que Ton goûte ou que l'on croit goûter à Paris. Chaque chose a sa saison^ répondit le vicomte. J*aime la campagne tant qu'elle est vivante; je suis inutile à Paris, et mion village a besoin de moi ; j'y jouis de moi-même et du bien que j'y fais ; ma fille s'y plaît et s|y amuse ; voilà ce qui m'attire et me relient ici. Ne croyez pas du reste que je vive seul. Notre petite ville de Bruyères est remplie d'honnêtes gens qui aiment les lettres et qui les cultivent. En aucun lieu du monde on n'a des mœurs plus douces. On y est poli avec franchise; on y est simple, mais cultivé. La candeur, la droiture et la gaieté font le caractère de ce peuple aimable : il est sociable , humain , bienfaisant. L'hospitalité est une vertu que le père y transmet à son fils. Les femmes y sont spirituelles et vertueuses ; et la société , embellie par elles , unit les charmes de la décence aux agrémens de la liberté. Mais en jouissant d'un si doux commerce , je ne laisse pas d'aimer encore Paris ; et si l'amitié , l'amour de» lettres, des liaisons que je chéris , ne m'y rappelaient pas , le seul

attrait de la variété m'y ramènerait tous les ans. Les plaisirs les plus vifs languissent à la longue , et les plus doux deviennent insipides pour qui ne sait pas les varier. Je conçois pourtant bieo, dit le misanthrope, comment une société peu nombreuse , intimement liée, avec de l'aisance et de la vertu, se tiendrait lieu de tout à elle-même ; et si un parti convenable à mademoiselle de Laval n'avait d'autre inconvénient que de la fiier à la campagne, je suis persuadé que vous-même. . . £h ! vraiment , dit M. de Laval, si ma fille y pouvait être heureuse , je ferais mon bonheur du sien ; cela n'est pas douteux. U y a cinquante ans que je vis pour moi ; il est bien temps que je vive pour elle. Mais noiJis n'en sommes pas réduits là. Ma fille aime Paris ; et je suis assex riche pour l'y établir décemment.

C'était en dire asseï pour Alceste ; et de peur de se dévoiler, il remit l'entretien sur le jardinage, en demandant à M. de Laval s'il ne cultivait pas des fleurs? Elles passent trop vite , répondit le vicomte. Le plaisir et le regret se touchent, et l'idée de la destruction mêle je ne sais quoi de triste au sentiment de la jouissance ; en un mot , j'ai plus de chagrin de voir un rosier dépouillé , que de joie à le voir fleuri. La culture du potager a un intérêt plus gradué , plus soutenu , et , s'il faut le dire , plus satisfaisant; car il se termine à l'utile. Tandis que l'art s'exerce et se fatigue à varier ks scènes du jardin fleuriste , la nature change elle-même les décorations du potager. Combien ces pêchers , par exemple, ont éprouvé de métamorphoses , depuis la pointe des feuilles jusqu'à la pleine 'maturité des fruits ! Mon voisin , parles-moi des plaisirs qui s'économisent et qui se prolongent. Ceux qui, comme les fleurs , n'ont qu'un jour , coûtent trop à renouveler.

Instruit des dispositions du père, Alceste voulut pressentir celles de sa fille ; et il lui fut aisé d'avoir avec elle un entretien particulier. Plus je pénètre , lui dit-il , dans le coBur de votre père , pks je l'admire et le chéris. Tant mieux, dit Ursule; son exemple adoucira vos 'mœurs ; il vous réconciliera avec ses semblables. — SeA semblables ! Ah ! qu'il en est peu ! C'est pour lui sans doute une faveur du ciel d'avoir une fille comme vous , belle Ursule ; mais c'est un bdnheur aussi rare d'avoir un père comme lui. Puisse l'époux que Dieu vous 4estine être digne de l'un et de l'autre! Faites des voeux , dit-elle en souriant, pour qu'il ne soit pas nûsanr thrope : les hommes de ce caractère sont trop difficiles à corriger. Aimeriez-vous mieux , dit Alceste , im de ces hommes froids et 4égers que tout amuse et que rien n'intéresse ; un de ces honmiei faibles et faciles que la mode plie et façonne à son gré , qui sont de cire pour les moeurs du temps, et dont l'usage est la loi suprême? Un misanthrope aime peu de monde; mais quand il aime, il aime ■ bien. — Oui , je sens qu'une telle conquête est flatteuse pour la

vanité; inais je suis bonne, et je ne suis pas vaine. Je ne veux trouTer , dans un cœur tout k moi , ni de l'aigreur , ni de l'amertume ; je veux pouvoir lui conimuni^uer la douceur de mon carac" tère , et ce sentiment de bienveillance universelle qui me fait voir les hommes et les choses du coté le plus consolant. Je ne saurais passer ma vie à aimer un homme qui passerait la sienne à haïr. — Ce que vous me dites là n'est pa^ obli([eant ; car on m'accuse d'être misanthrope. — Aussi est-ce d'après vous-<méme et d'après vous seul que j'ai pris* l'idée de ce caractère; car l'humeur de M. de Blonzac n'était qu'une bouderie ; et vous avez vu combien peu de chose il a fallu pour le ramener ; mais une haine de l'humanité , réfléchie et fondée en principes , est une ichose épouvantable ; et c'est ce que vous annoncez. Je suis persuadée que votre aversion pour le monde n'est qu'un travers , un excès de vertu : vous n'êtes pas méchant, vous êtes difficile; et je vous crois aussi peu indulgent pour vous-même que pour autrui ; mais cette probité trop sévère et trop impatiente vous rend insociable ; et vous m'avouerez qu'un mari de cette humenr-là ne serait pas amusant. — Vous voulez donc qu'un mari vous amuse? -^ Et qu'U s'amuse , reprit* elle , des mêmes choses que moi ; car si le mariage est une société de peines , il faut que ce soit, en revanchf , une société de plaisirs. Rien de plus clair et de plus positif, se dit Alceste après leur entretien ; elle ne m'aurait pas dit plus nettement sa pensée quand elle aurait deviné la mienne. YoilÀ pour moi et pour mes pareils on congé expédié d'avance* Aussi de quoi vais-je m'aviser? J'ai quarante ans , je suis libre et tranquille ; il ne tient qu'à moi d'être heureux Heureux ! et puis-^e l'être seul , avec une âme si sensible ! Je fuis les hommes ! ah ! c'était les femmes , les jolies femmes qu'il fallait fuir. Je croyais les connaître assez pour n'a- Toir plus à les craindre ; mais qui peut s'attendre à ce qui nt'arrive ? H faut, pour mon malheur, qu'au fond d'une province je trouve la beauté , la jeunesse , les grâces, la sagesse , la vertu même , réunies dans un même objet. Il semble que l'amour me poursuive , et qu'il ait fait exprès cette enfant pour me confondre et pour me désoler. Et comme elle s'y prend pour troubler mon repos ! Je déteste les airs ; rien de plus simple qu'elle : je méprise la coquetterie; elle ne songe pas même à plaire : j'aime , j'adore la candeur ; um âme se montre toute nue ; elle me dit à moi-même , en face , les plus cruelles vérités. Que ferait-elle de plus, si elle avait résolu de me tourner la tête ? Elle est bien jeune ; elle changera : répandue dans ce monde qu'elle aime , elle en prendra bientôt les mœurs ; et il est à croire qu'elle finira par être une fenune comme

une autre Il est à croire! ah! je ne le crois pas; et si je le

croyais, je serais trop injuste. Elle fera le bonheur et la gloire de son époux, s'il est digne d'elle. Et moi , je vivra} seul , détaché de

34o CONTES MORAUX.

tout , dans l'abandon et le néant j car , il faut Payoner , l'âme «4 anéantie sitôt qu'elle n'aime plus rien. Que dis-je? J^Ia»! si fi n'aimais plus , ce repos , ce sommeil de l'âme serait-il effrayMl pour moi ? Flatteuse idée d'un plus grand bien , c'est toi , c'est 1^ qui me fais sentir le vide et l'ennui de moi-même. Ahl pour cà^ nr toujours ma solitude , il eut fallu n'en jamats sortir^. •

Ces réflexions et ces combats le plongèrent dans uae qu'il crut devoir -ensevelir. Huit jours écoulés, le vicomte , de ne pas le revoir, envoya savoir s'il n'était point malade. .AJcesle-i répondit qu'en effet il n'était pas bien depuis quelque temps . Uàjoaéi^ sensible d'Ursule fut affectée de cetle rqK>iise. Elle avait eu depui* son absence quelque soupçon de la vérité ; elle en fut plus persiUHv dée , et se reprocha de l'avoir affligé. Allons le voir , lui dit le v>-) comte t son état me fait pitié. Ah ! ma fille , la triste et péniMe résolution que celle de vivre seul, et de se suffire à soi-<iiiêxnel L'homme est trop faible pour la soutenir.

Lorsqu'Alceste vit mademoiselle de Laval entrer chejs lui pour la première fois , il lui sembla que sa demeure se transforoiaîC ea> im temple. Il fut saisi de joie et de respedt^ mais l'impresûoii àe la tristesse altérait encore tous ses traits. Qu'est-<:e donc , Alceslei^ lui dit M. de Laval : je vous trouve affligé ; et vous prenes ce mo-« ment pour me fuir ! Nous croyez-vous de cet gens qui n'aiaaeat pas les visages tristes, et qu'il faut toujours aborder ea riante Quand -vous serez tranquille et satisfait , restez chez vous , k Im bonne heure ; mais quand vous avez quelque peine , c'est avec moi qu'il faut venir ou vous plaindre , ou vous consoler. Alcesle attendri l'écoutait et l'admirait en silence. Oui , lui dits41, ]e sots frappé d'une idée qui m6 poursuit et qui m'afflige, je ne veux ni ne dois vous le dissimuler. Le ciel m'est témoin qu'après avoir re-* nonce au monde , je ne regrettais rien quand je vous ai connu. Depuis , je sens que je me livre à la douceur de votre commerce ; que m6n âme s'attache à vous par tous les liens de Testîme et de l'amitié ; et que , lorsqu'il faudra les rompre , hélas ! peut-être pour jatoais , cette retraite , que j'aurais chérie , ne sera plu» qu'un tombeau pour moi. Ma résolution est donc prise de ne pas attendre que le charme d'une liaison si douce achève de me rendre odieuse la solitude oii je dois vivre; et en vous révérant , en vous aimant l'un et l'autre comme deux êtres dont la nature doit s'ho* norer , et dont le monde n'est pas digne , je vous supplie de per-< mettre que je vous dbe un étemel adieu. Alors prenant les mains du vicomte , et les baisant avec respect, il les arrosa de ses larmes. Je ne vous verrai plus, monsieur, ajouta-t->il, mais je vous chérirai toujours.

Yous êtes fou , lui dit M. de Laval ; et qui nous empêche de vivre ensemble, si ma société vous convient? Vous avez pris le

LE MISANTHROPE COftRIGÉ. 3/îi.

monde en ayersion : c'est un travers; mais je vous le passe; je n'en suis pas moins persuadé que vous avez le cœur bon ; et quoique nos caractères ne soient pas les mêmes , je n'y vois rien f inconipatible ; peut-être même se ressemblent-iLs plus que vous n'imagmez. Pourquoi donc prendre une résolution. qui. vous affile et qui m'affligerait? Vous prévoyeiE avec douleur le moment- de noBS séparer ; il ne tient qu'il vous de nous suivre. Rien de plus ftcîle que de vivre à Paris , libre , isolé , détacbé du monde. Ma société n'est point tumultueuse , elle sera la votive ; et je vous promets de ne vous faire voir que des gens que vous estimerez. Vos bontés me pénètrent , lui dit Alceste ; et je sens tout ce que je dois à des soins si com|Mitissans. Il n'y a rien dans tout cela que de très-simple ^ reprit le vicomte : tel que vous êtes , tous me. convenes; je vous estime ^ je vous plains ; et si je vous livre k votre mélancolie , vous êtes un homme perdu. Ce serait dommage; et l'état oii vous êtes ne me permet pas de vous abandonner. Dans un mois je quitte la campagne : j'ai une place à vous donner; et y soit à titre d'amitié, soit à titre de reconnaissance, j'exige que vous l'acceptiez. Ab ! dit Alceste, que ne m'est-il possible ! Avez-*vous,. lui demanda le vicomte, quelque obstacle qui vous arrête ? Si votre fortune ' était dérangée , je me flatte que vous n'êtes pasbomme k. rougir de me l'avouer. Non , dit Alceste , je suis plus ricke qu'an garçon n'a besoin de l'être. J'ai dix mille écus de. rente , et je ne dois rien. Mais un motif plus sérieux me retient ici s je vous en ferai juge. — Venez donc souper avec nous , et j'achèverai , si je puis , de dissiper tons ces nuages.

Vous vous faites une hydre, lui dit-il en chemin, de ce quevous avez vu de vicieux et de méchant dans le monde. Voulez— vous éprouver à quoi se réduit cette classe d'honunes qui vous; eSraîe ? faites -en ce soir avec moi une liste, et je vous défie de noauner cent personnes que vous ayez droit de haïr. «-«-O ciel ! f en nommerais mille. — Nous allons voir. Souvenez«»vous seulement d'être juste , et de bien établir vos griefs. — Vraiment , ce n'est pas sur des Êiits articulés que je les juge , mais sur la masse de leurs mœurs. Cest , par exemple , l'orgueil que je condamne dans les uns, c'est la bassesse dans les autres. Je leur reproche l'abus des richesses, du crédit, de l'autorité , tm amour exclusif d'eux'^mêmès , une insensibilité cruelle pour les malheurs et le^ besoins d'autrui ; et quoique ces vices de toute la vie n'aient pa» des traits assez marqués pour exclure formellement un homme du nombre des honnêtes gens , ils m'autorisent à ie bannir du nombre de ceux que j'estime et que j'aime, lyès qu'on se jette dans le vague, dit le vicomte , on dédame tant que l'on veut , mais on s'expose à être injuste. Notre estime est un bien dont nous ne sooames que dépositaires | et qui appartient de droit à celui

qui en est digne ; notre mépris est une peine qu'ird^end de dm d'infliger, mais non pas selon nos caprices; et chacun de nouij en jugeant son semblable , lui doit l'examen qu'il exigerait , 4 c'était lui qu'on allait juger ; car en fait de mœurs , la censurri publique est un tribunal oii nous siégeons tous , mais oii immp sommes tous cités : or qui de nous consent qu'on l'y accuse sur de vagues présomptions , et qu'on Y y condamne sans preuve ? Consultez-vous, et voyez en vous-même si vous observez bien b première des lois, x

Alceste marchait les yeux baissés, et soupirait profondément Vous avez dans l'âme , lui dit le vicomte , quelque plaie profonde à laquelle je n'atteins pas. Je ne combats que vos opinioiis, et c'est peut-être à vos sentimens qu'il est besoin d'apporter remède.

A ces mots , ils arrivent au château de Laval ; et , soit pénétration , soit ménagement, Ursule s'éloigne et les laisse ensemble.

Monsieur , dit Alceste au vicomte , je vais vous parler comme à un ami de vingt ans : vos bontés m'y engagent , et mon devoir m'y oblige. Il n'est que trop vrai qu'il faut que je renonce à ce qui faisait la consolation et le charme de ma vie , au plaisir de vous voir et de vivre avec vous. Un autre userait de détour et rougirait de rompre le silence ; mais je ne vois rien dans mon malheur que je doive dissimuler. Je n'ai pu voir avec indi£FéreDGe ce que la nature a formé de plus accompli : je l'avoue au père d'Ursule , et je le supplie de l'oublier , après avoir reçu mes adieux. Comment, dit le vicomte, c'est là ce grand mystère? £h bien ! voyons; vous êtes amoureux; y ar4,— il de quoi vous désoler? Ah ! je voudrais bien l'êtire encore , et loin d'en rougir, je m'en glorifierais. Allons , il faut tâcher de plaire, être bien tendre, bien complaisant : on est encore aimable à votre âge ; peut-être serea^vous aimé. — Ah ! monsieur , vous ne m'entendez pas. — Pardonnez-moi , je crois vous entendre :• n'est-ce pas d'Ursule que vous êtes épris ? — Hélas ! oui , monsieur. — Eh bien ! qui vous empêche d'essayer au moins si son cœur sera touché des

sentimens du vôtre ? •^— Quoi ! monsieur, vous m'autorisez

— Pourquoi non ? vous me croyez bien difficile ! Vous avez de la naissance , une fortune honnête ; et si ma fille y consent , je ne vois pas ce qui peut m'arriver de mieux. Alceste tonaba confondu aux genoux du vicomte. Vos bontés m'accablent, lui dit-il, monsieur, mais elles me sont inutiles; mademoiselle de Laval m'a déclaré qu'un misanthrope lui était odieux, et c'est l'idée qu'elle a de mon caractère. — Qu'à cela ne tienne; vous en changerez. •— Je ne saurais m'abaisser à feindre. — Vous ne feindrez point ; ce sera tout de bon que vous vous réconcilierez avec les hommes : vous ne serez pas le premier ours que les femmes auront apprivoisé.

Le souper servi, on se mit à table, et jamais M. de Laval n'avait

té de si belle humear. Allons , mon voisin , disait-il , égayés- IMDLS ; rien n'embellit comme la' )oie. Alceste encouragé s'anima ; fit l'éloge le plus touchant du commerce intime des âmes qu'unit ï goikt du bien , l'amour du vrai , le sentiment du juste et de iionnête . Quel attrait , disait-il , n'ont-elles pas l'une pour l'autre ! irec «quelle effusion elles se communiquent ! quel accord et quelle larmonie elles forment en s'unissant ! Je ne trouve ici que deux le mes semblables ; eh bien ! c'est le monde pour moi. Mon âme sst pleine ; je souhaiterais pouvoir fixer mon existence dans cet état iéHcieax , ou que ma vie fût une chaîne d'instans pareils k celuici. Je gagé , reprit le vicomte , que si le ciel vous prenait au mot , TOUS seriez fàchp de n'avoir pas demandé davantage. — Je l'avoue, el si l'étais digne de former encore un désir.... —Ne l'ai-jepas dit? Toilk l'homme ; il a toujours à désirer. Nous sommes trois; il n'y a. pas un de nous qui ne souhaite quelque chose. Qu'en dis-tu , ma fille? Pour moi, je l'avoue, je demande au ciel avec ardeur un mari que tu aimes et qui te rende heureuse. Je lui demande aussi , dît— elle, un mari qui m'aide à vous rendre heureux.— £t vous , Alceste ? — Et moi , si je l'osais , je demanderais à être ce mari,*— Voilà trois vœux , dit M. de Laval , qui pourraient bien n'en faire qu'un.

J'ai déjà laissé entrevoir qu'Ursule avait conçu pour Alcesle de l'estime et de la bienveillance : le soin qu'elle avait pris d'adoucir son humeur l'annonçait ; mais ce ne fut que dans ce moment qu'elle sentit combien ce caractère, qu'il faut ou aimer ou haïr, l'avait sensiblement touchée.

Eh quoi ! dit son père après un long silence, nous voilà tous trois interdits ! Qu' Alceste , à quarante ans , soit con^ d'avoir fait une déclaration à une demoiselle de dix-huit ans, cela est à sa place ; qu'Ursule en rougisse , qu'elle baisse les yeux , et qu'elle garde un modeste silence , je trouve encore cela tout naturel ; mais moi , qui ne suis que simple confident , pourquoi suis-je aussi sérieux ? La scène est assez amusante. Mon père, dit Ursule, épargnec-moi , de grâce. Alceste me donne une marque d'estime à laquelle j^ suis très-sensible , et il serait fâché que l'on en fit un jeu. — Tu veux f

donc que je croie qu'il parle tout de bon ? — J'en suis persuadée , et je lui en sais gré comme je le dois. — Tu n'y penses pas : à quarante ans ! un homme de son caractère ! — Son caractère doit l'éloigner de toute espèce d'engagement , et il sait bien ce que j'en pense. — Et son âge? — C'est autre chose , et je vous prie d'oublier

pas. — Il n'y a donc que cette malheureuse misanthropie qui dispose contre lui , et je conviens qu'elle est incompatible avec l'humeur que je te connais. — Et plus encore avec le plan que je

me suis fait à moi-même. — Et quel est-il ce plan? — Celai Je . nature ; de bien vivre arec mon mari ; de lui sacrifier mes goà\ si par malheur je n'atàis pas les siens ; de renoncer à toute socîéi plutôt que de me priver de la sienne ; et de ne pas faire un pas ai • le monde sans ses conseils et son aveu. On peut juger par-là quel intérêt il est pour moi que sa sagesse n'ait rien de farouche, qu'il se plane dans ce monde oii f espère vivre avec lui. Quel qn soit , mademoiselle , reprit Alceste , j'ose vous répondre qu'il . plaira partout oii vous seras. Mon père , poursuivit Ursule , fait un plaisir de rassembler k ses soupers un cercle d'honnêtes ge: .et de la ville et de la cour ; je veux que mon mari soit de tous soupers , je veux surtout qu'il y soit aimable. — Animé du désir de vous plaire , il j fera sArement de son mieux — Je me propose de fréquenter les spectacles , les promenades. — Hélas ! c'étaient voiCi seuls plaisirs ; il n'en, est point de plus innoeens. — Le bal encore est ma folie ; je vaux que mon mari m'y mène. — En , masque , rien n'est plus aisé. — -En masque on sans masque , tout comme il me plaira. — Vous aves raison ; cela est égal , des qu'on y est avec sa femme. — Je veux plus , je veux qu'il y danse. — Eh bien ! mademoiselle, j'y datiserai, dît Alceste avec transport, en se jetant à ses genoux. Ma foi, s'écria le vicomte , il n'y a pas 'moyen d'y tenir ; et puisqu'il consent è danser au bal , il fera pour toi Tini^ possible. Monsieur me trouve ridicule , dit Alceste, et iV a raison ; mais il &ut achever de l'être. Oui , mademoiselle, vous voyez à ras pieds un ami , un ^ amant, et, puisque vous le voulez , un second père, un homme enfin qui renonce à la vie, s'il ne doit pas vivre pour vous. Ursule jouissait de son triomphe ; mais ce n'était pas le triomphe de la vanité. Elle ramenait au naonde et k lui-même un ,homme vertueux , un citoyen utile , qui sans elle eût été perda. Telle était la conquête dont elle était flattée ; mais son silence était son seul aveu. Ses yeux, timidement baissés , n'osaient se lever sur les yeux d' Alceste ; seulement une de ses mains s'était laissé tomber dans les siennes, et la rougeur de ses belles joues exprimait le saisissement et l'émotion de son cœur. Eh bien ! dit le përe , te Toilî immobile et muette? Que lui diras-tu ? — Ce qu'il vous plaira. — Ce qu'il me plaira ? c'est de le voir heureux , pourvu qu'il rende ma fille heureuse. — Il a de quoi ; il est vertueux , il vous révère et vous l'aimez. — Embrassons-nous donc , mes enfans. Voilà une bonne soirée , et j'augure bien d'un mariage qui se conclut comme au bon vieux temps. Crois-moi , mon ami , poursuivit-il , sois honcune , et vis avec les hommes ; c'est l'intention de la nature : elle nous a donné des défauts à tous afin qu'aucun ne soit dispensé d'être indulgent pour les défauts des autres.

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