DERVIS
Feu ma mëre , dit-il avec émotion , était si bonne que tout le . monde l'accusait de gâter ses enfans. Il est vrai qu'elle était plus affligée que nous-mêmes quand mon përe nous corrigeait. Si nos fautes avaient une excuse , elle était la premiëre à la trouver , même avant nous , et s'il n'y en avait pas , elle y en trouvait encore. Quelquefois elle nous grondait ; mais la voix de sa colère était si douce qu'on l'aurait prise pour celle de l'amour; et quand ses beaux sourcils se fronçaient pour nous menacer , sous ces sourcils il y avait encore des yeux si tendres , que le pardon perçait à 2. ft3
travers la menace. Vous jugez bien que si telle ëtait son inàà gence lorsque nous avions manque à nos devoirs , sa joie était sei sible Qt nç se cachait point lorsque nous les avipns remplis ; sa visage en était rayonnant ; et si on lui parlait de sa santé, de sa fra cheur, de cette beauté qui semblait , helas ! devoir être ijoainortelk ce sont mes enfans , disait-elle , qui ont le don de me rajeunir.
Dervis à ces mots s'interrompit pour re^rer, et en essuyaa deux larmes qui tombaient de ses yeux : Pardon , dit--il , je parii de ma mëre. En l'écoutant , Juliette embrassait la sienne, et sa beaux y«ux attachés sur elle brillaient «Tune hnmide lang^ear.
J'avais besoin , reprit Dervis , de rappeler cet excès de bonli ponr excuser mon injustice. Mon pèi^e , dont je n'oserais tobi peindre en sa présence Vàme et le caractère , avait jugé que , d# son côté , une sévérité froide et imposante pouvait seule remédier au mal que nous ferait , du coté de ma mère , un excès de tendresse. Il s'était imposé le pénible devoir de nous tenir sans cesse en crainte devant Inî. Les fautes légères étaient reprises; les fautes graves étaient punies. Sa vigilance observait font, st sévérité ne nous passait nen ; et ce qu'il y avait de louaJble dans ses enfans , il avait l'air de ne le compter que pour l'acquitteniesDf des soins que l'on prenait pour nous former l'e^MÎt et l'âme ; c'était la dette de la nature, le prix de l'éducation, et les bons témoignages qu'on Itti rendait de nous étaient reçus de lui sans aucune marque de joie. « On veut bien être content de vous , nous disait-il ; con- •» tinuee , et faites mieux encore , pour n'avoir plus besoin qu'on N me flatte en exagérant. »
Nous étions tous persuadés que nous avions un père vértuènx et juste; mais aucun de nous ne savait qu'il eût Un père sensible et bon. A Tâge de quinze ans je l'ignorais moi--méme encore, et jusque-là deux sentimens avaient été les seuls mobiles de moa Ame , la peur d'exciter son courroux et la peur d'afliiger ma mècv. Ce dernier sentiment était plus tendre, je l'avoue , et n'en était pas moins puissant, et quand j'attirais à ma mère les reproches dss torts que je pouvais avoir , et que mon père attribuait k l'excès de son indulgence , la peine qu'elle en ressentait me pénétrait Jusqu'au fond du cœur. Je mêlais mes larmes aux siennes , et c'était paivlà que mon' père avait coutume de me punir. Nous la perdîmes , et je puis dire que ce fut à sa mort que finit ma jeunesse. Ma douleur mûrit tout à coup mes sentimens et mes pensées ; un an de deuil fut un âge pour moi. Mes devoirs prirent un caractère sérieux ; mes études , quand j'eus repris le courage de m'y livrer , ne furent plus un travail , mais un soulagement pour moi. Je me vis solitaire dans la foule de mon collège ; les jeux de mes pareils m'étaient devenus importuns. Penser à ma
likre eft pleurer , ou m'abAndonner à l'étude , comme si je m'états été c^ana les bras d'un coûsolatèur , ce fut l'alternative de mes twfrs y de mes nuits durant le cours de ma rhétonc[ue. Quelquebis métne en travaillant , ]e croyais voir devant moi ma mère , je aroj-ais l'entendre me dire : «« Forme ton esprit et tes mœurs ; • sois digne de ton fiere y sois sa consolation ; qu'il soit heureux , » s'il peut Fétre sans moi , qu'il soit heureux par ses enfans. n Cette illusion redoublait mes efforts et renouvelait mon courage. Une supériorité , que je n'avais jamais eue dans mes antres classes, iiît le Â*uit de cette mélancolique et pieuse application ; et quand 'vint le concours des prix , j'eus sur mes rivaux l'avantage d'avmr éeçu. les leçons du malheur.
- Avec l'intention vague de bien faire, ]e n'avais eu ni l'espénnce , ni l'ambition des succès que j'obtins. Ils m'étaient ineonnus ; mais moti professeur en était instruit. Il venait voir quelquefois mon père : il en était reçu avec distinction ; mais il n'avait jamais surpris en lui un mouvement de cette joie que les parens font éclater lorsqu'on leur donne de leurs enfans des espérances consolantes. Sans doute il avait peur que son secret ne tbX trahi.
Le régent, qui croyait voir en lui une gravité difficile à émouvoir , et qui voulait pourtant vaincre cette froideur, y employa, selon sa coutume, le grand moyen de la surprise. Il l'invita , commue par bienséance , à l'exercice solennel oh se distribueraient les prix. Ai-je quelque raison personnelle pour y assister , lai demanda négligemment mon père. C'est le secret des juges , lai répondit le professeur , et il n'est pas d'usage de nous en faire confidence. — Que ferais^e donc là ? — Vous y verriez du moins une source d'émulation. — Et de vanité ? — Non , monsieur ; la vanité s'attache à des choses futiles , et nos triomphes ne font point pour tes jeunes gens un stérile et frivole honneur. Dans tous les âges die la vie , l'amour du travail , le goût de l'étude est un bien , et le succès en est louable. Il est beau d'en donner l'exemple ; il est bon de le recevoir. Vous, avez raison , dit mon père : je serai bien aise de voir mon fils porter envie à ses compagnons couronnés i Mon père eut donc la bohté de se rendre à l'invitation de mon professeur. Je ne vous dirai pas de quel saisissement je fus surpris en le voyant de loin sep lacer dans la salle. Oii me cacher, disais-je , si je n'ai aucun prix ? mais serait-on assez cruel , si je n'en avais point, pour avoir invité mon père? Ayons bonne espérance ; et en espérant , je treniblais. Ce fut alors , pour la première fois , que j'éprouvai le désir de la gloire avec ses craintes et ses fVissons. Heureusement ma classe était la première appelée. Le premier prix , le second , le troisième ih'est accordé. Mon père entend
trois fois mon nom ; il me voit couronner trois fois, et surdiargl de livres et de lauriers , au bruit des applaudissemens et des ûmi^ fares , il me voit descendre du théâtre , fendre la foule , et , portf .dans les bras des spectateurs , m'aller précipiter à ses genoux. Il me prend dans ses bras, et avec une émotion qui le trahit enfin f< il me presse contre son cœur , et je me sens inondé de ses larmes. Ah ! mon père , si elle vivait ! m'écriai^je avec un sanglot. JL^impression de ces mots fut si vive et nous étouffa tellement l'un et l'autre y qu'il fallut sortir de la salle. Viens, mon enfiint, me dît ce bon père ; monte avec moi dans mon carrosse ; je sens que j'ai besoin de toi ; nous ne pouvons plus nous quitter.
Lorsque^ous fûmes dans sa voiture , il m'embrassa de nouveau , et me dit : Tu vois si ton père est sensible ; tu vois s'il aime ses enfans. Tu as le secret de ma faiblesse ; garde-le bien , surtout avec tes jeunes -frères ; ils ont encore besoin de ma sévérité. Mes frères étaient à JuUy. Mon père , lui dis- je , daignez vous souvenir que vos enfaas n'ont plus de mère , que leur âge a ses peines et ses chagrins , et que le baume qui coulait dans' les plaies de leun jeunes cœurs n'y coule plus. Les tendres faiblesses , dont trop souvent nous avons abusé , n'ont malheureusement plus pour eux le danger que vous auriez pu craindre* Soyez toujours père par l'ascendant d'une volonté respectée ; mais soyez mère quelquef<HS. Oui , me dit-il , je réunirai ces deux caractères ^ ils sont tous les deux dans mon cœur ; mais j'en veux prendre encore un antre avec toi désormais, celui de ton ami. Jurons-nous de n'avoir qu'upe â^e , et jamais' rien de dissimulé ni de réservé l'un pour l'autre. Que ne puis-je exprimer avec quel transport j'en fis et reçus le serment ! Ce fut là le moment le plus heureux du passé de ma vie , et une source intarissable de douceurs et de charmes pour mes jours à venir.
A vous f mademoiselle , dit d'Ormesan , c'est votre tour. Mon oncle, répondit Juliette , je suis un peu émue du récit que je viens d'entendre ; voulez-vous bien prendre ma place , et me donner le temps de rassurer ma voix ? Volontiers , reprit l'oncle ; aussi bien ce jour de bonheur , que Dervis s'est approprié , vient de m'en rappeler un autre que je lui dus aussi, mais qui fut à moi seul.
d'okmesan.
Dervis venait d'être installé dans son office , et il allait parler pour la première fois dans une affaire intéressante ; c'était un procès intenté à la veuve et aux enfans d'un M. de Closade.... Qosade ! interrompit le baron de Drisac , je l'ai connu ; il était du pays ; jeune homme de belle espérance et d'une brillante va- I leur ; un peu sévèrement traité de la fortune y mais raccommodé
rree elle par le bon procédé d'un oncle dont sa femme avait hérité. [réta.îl: , poursuivit d'Ormesan , cet héritage qu'on voulait lui en<ever - Sa partie était la marquise de V***, femme altiëre , active , intrigante , remuant la ville et la cour , et , avec peu de considération , ne laissant pas d'avoir un grand crédit.
de procès , fort simple en lui-même , mais embrouillé par la
chicane , fixait l'attention du public. C'était sur les conclusions
Ae mon jeune avocat du roi que dans deux jours il était jugé au
dhatelet. Je l'en voyais trës-occupé , et , quoiqu'assez instruit
moi— même de l'iniquité des poursuites dont la veuve était excédée,
je m'abstenais d'en parler à mon fils. L'opinion d'un père est
d'une autorité trop forte pour ne pas entraîner quelquefois la
balance , et je m'étais fait une loi de laisser à Dervis l'ingénuité
de sa conscience et la liberté de son jugement. Je l'abandonnai
donc à ses propres lumières ; mais avec une inquiétude que j'avais
soin de lui cacher , j'observais ce qui se passait autour de lui et
en loi— même.
' Je le vis obsédé de sollicitations , non pas du cÂté de la veuve; e\le vint seule voir son juge , et il la reçut assez mal. — Moi ! mon père. — On la fit attendre un quart-d'heure dans ton salon ; j'en comptai les minutes avec humeur , je te l'avoue ; et puis l'audience fut courte. — Je l'écoutai bien cependant. — Tu la reconduisis avec un air si digne et si froid ! Je t'aurais battu.
Après elle , vint l'avocat de madame de Y***. Oh ! celui-là put déclamer tout à son aise : il eut une heure au moins , et la pauvre veuve un quart-d'heure ! — Il fut plus long qu'elle , il est vrai ; mais vous savez , mon père , qu'un gros volume de paroles ne pèse pas une once de raison.
Après cet orateur , arrive un prélat d'importance ; il monte k pas comptés ; il s'avance , on l'annonce. Tu viens le recevoir ; il se jette dans un fauteuil , et moi , qui de mon cabinet- l'observais attentivement , je vis très-bien à son geste , à sa mine , qu'il te dictait tes conclusions. — Oh ! non , il ne me dit qu'un mot de ce procès , qu'il croyait infaillible ; mais il me parla longuement de lui , dé moi , de Vous , mon père ; il me vanta son crédit à la * cour , son influence sur les choix ; il était du conseil secret et de la confiance intime. Il me demanda si j'avais envie de passer ma jeunesse dans cette plaidoierie obscure; et si un homme tel que moi , avec son nom et ses talens , était fait pour vieillir dans la poussière du barreau. C'était dans les conseils que je devais bientôt me montrer avec avantage , et des conseils au ministère il ne : voyait pour moi qu'un pas. Il me recommanda surtout de ne pas imiter mon père qui , pouvant arriver à tout , n'avait voulu pré- ' tendre à rien. Vingt fois, dit-il , la voix publique l'a nommé aux
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places les plus émmentes; la couc ne demaadaît pas-mieuKqH^ de Vj appeler ; il n'en voulut jamais. Croyez-moi , monsieur , i»^ lui ressemblez pas , et soyez sûr que dans l'occasion vous a^rec des amis puissans. Je me doutais bien , dit d'Or^a^san , qua quelqu'un ce jour-là s'occuperait de ta fortune , et tu m'expliques l'air modeste et reconnaissant dont tu accompagnais le prélai. — Il fallait bien, mon père, lui rendre grâces, des dignités. dont il venait de me pourvoir.
L'homme au cordon , qui vint le remplacer y tç confirma , sans doute , dans ces brillantes espérances. — Lui ! nion père ; il ne me donna que des leçons alarra.antes sur le pas critique et glissant que j'étais au moment de faire. II n'y avait pas, me disailr-il, deux voix ,, ni deux opinions sur le procès de madame âft "}[*** ; une famille comme la sienne étî^it au-<lessus du soupçon de sout^ir jamais une m.auvaise cause , TaffiSiire était jugée à la ville comme à la cour , et ma réputation dépendait, des conclusions que j'allais donner. Ce n'est donc pas , me dit-il enfin, comme solliciteur que je vous parle , mais comme l'ancien ami des vôtres, et av,e<; Iç désir de vous voir dans le monde gagner la considération , l'e^tiine et le crédit dont vous avez droit de jouir.
Bonne et belle leçoal s'écria d'Ormesan ; aussi s'en alla-t-il bien fier de te l'avoir donnée ; et te voilà bien disposé à recjevpir xpadame de Y'*''*''^ , que je vois paraître après lui* Comme ^lle^tait belle et brillante ! Ëtde quel air victorieux die aborda spn fuge, lorsque tu vins la recevoir! — Son juge! elle en rit aux éclats lorsqu'elle prononça ce nom* C'est donc vous, medit-ell/e>'li|[. le grave avocat du roi, qu'il faut venir solliciter ? Ce privilège de la robe est rare , je l'avoue , et il ne faut pas moins qu'un< procès pour rendre convenable la visite qu'un jeune e^ joli homme- reçoit le miatin d'une fenmaedq mon âge et de. mon état»
Madame , lui disrje en baissant les yeux et en rougissant , ]e$ sollicitations m'ont payu toujours inutiles,, embj^rî^ssantes quelquefois, quelquefois aus^i dangereuses. Je. n'ai jam4Û3 bien su ce qu'on venait demander à son juge : de l'attention ; ce serait une offense : de la faveur ; ce. serait une injure. La sip[iple et l'exacte justice est tout ce qu'on en peut attendre^ et c'est l'hunûlier encore que de venir la réclamer.
Vous avez bien raison , dit-elle ; aussi ne croyez< pa^ €[ae je vienne en plaideuse vous ennuyer de naon procès. J'ai entendu parler de vous comme d'un homme aimable, plein d'esprit, d'agrément (pardon si je répète ces adulations) ; j'ai eu envie de vjans connaître , et de vous dire qu'un liomme tel que vous est fait pour avoir dans le monde des succès plus brillans , plus flatteurs que . ceux du barreau. Plaidez ma Cause , puisqu'enfin vous en êtes
LA VEILJLÉE. 35i
kiurgé , mai» tenex-rVou9-eii là ; et , » YOttsm^en €rojez'y vevei laider la vôtre au tribunal du goût, dés grâces , des plaisirs , où ous la gagnerez toujours. Je rassemble à souper chés moi la meiU Buure compagnie , et surtout les pki3 jolies femmes ;> j^'espëre que DM>n procès fini , vous en serez , monsieur le juge, eCei'y manques pais y s'il vous plaît. Sur quoi , fe vous salue , avec tout le respect pii est âù à la robe et à vos vingt art». Telle fitt sar visite , après l«i<|ueUe je m'enfermai pour mûrir daas ma tête mon plaidoyer du
Moi 9 reprit d'Ormesain , qui Tavais vu sortir aveo un air plu9 animé , plus triomphante qu'elle n^était tenue , j'éprouvai je ne sais queUe inquiétude chagrine et sombre qui n'avait f ien d'obli^ géant pour toi. Tu vins d^r ; tu fus rêveur. — J'étais préoocnipé. -•<— Sans doute , mais de q^oi ? C'était là le problème. Je laissai échapper quelques mots sur les visite? que tu avais reçues. .Tu me répondis d'un air froid et laconique , oii je crus voir de l'embarras; et sans insister davantage , je te laissai rentrer chez toi. Mais , il liant te le dire enfin , je fus agité tout le soir ; j'eus la fièvre toute la nuit. Je me rappelai la pauvre veuve suppliante , mais, seule , intimidée devant toi , ne sachant ou n'osant parler , congédiée au bout d'un quarl-d'heure ; et ma cruelle imagination lui opposait l'assurance de l'avocat, la contenance de l'évéqae, l'étalage dtf ooidon bleu ; mais surtout Pédat de beauté dont brillait la mai^ quise , sa démarche noble et légère , sa taille de Dian^ , son regard^ dé Venus , lorsqu'elle daignait l'attendrir ou en adoucir la fierté , le charme de sa voix, le prestige de son langage , et tous les artifices de la coquetterie mêlés furtivement aux airs de dignité et de grandeur ; que sais-je enfin ? tout ce qui peut séduire, éblouir un jeune homme et lui troubler l'entendement , s'exagérait dans ma pensée. Je maudis mille fois l'usage scandaleux des sollicitations ; je détestai la vanité des magistrats qui l'avaient laissé s'introduire ; j'eus, la tête remplie de noirs pr^saentimens ; en un mot,, je- ne dormis point , et , lorsque je te vis sortir le lendemain , pour ces fonctions redoutables que tu. allais. remplir pour la première fois , un frissonnement me saisit. Je me reprochai d'être injuste , je me peignis ton caractère , je me rappelai tes principes*; je me dis cent fois>que mon fils était incapable d'une bassesse; Mon- cœur semblait se soulever pour me garantir la droiture et la candeur du tien; mais la séduction , l'erreur , Tinexpérience de ton âge , une prévention malheureuse avait put'égarel'. Pourquoi n'avais-je pas y au moins pour cette fois , osé lire dan^ t^ prisée , entrer en confidence de ton opinion, et te l'entendre raisonner? Elle en eût été plus réfléchie et n'en eût pas été moins libre. Eclairer la justice , ce n'est; pas l'altérer. Ces pénibles réflexion» me tourmentèrent
35a CONTES MORAUX.
pendant une beure , et avec tant de violence , qu'il ne me fat pi possible de tenir à Tinquiétude oii j'étais. Je m'affiiblai d'un aoxple et grossier vêtement ; j'enfonçai sur mes yeux mon chapeaa de campagne , et ma canne à la. main , j'allai me glisser dans la fouir qui remplissait la salle oii tu devais parler.
La première partie de ton plaidoyer me fît frémir. Tu présentas la cause de madame de V^***^ avec une apparence de bon droit si artistement coloré , tu en fis si bien valoir les moyens , tu les rendis si spécieux, qu'à cbaque instant je disais en moi-même , Je suis perdu , mon fils n'est plus digne de moi. Enfin je commençai à. reprendre espérance , lorsqu'opposant à ces moyens les titres de la veuve , tu fis poindre quelques rayons de justice et de Yerité , comme à travers d'épais nuages. liisensiblement les nuages se dissipèrent ; la bonne cause parut au jour ; et tu la fis briller aTec tant d'éclat , tu mis si bien en évidence la volonté du testateur , tu fis si vivement sentir combien des sophismes litigieux , sur de l^^ers manques de forme , étaient contraires à l'esprit de la lot , qui n'est jamais ni rusée ni frauduleuse , et dont l'essence est la simplicité , la droiture et la bonne foi ; tu rendis si intéressante la situation de la veuve et des enfans d'un jeune et brave militaire mort au service de l'Etat ; et à leur infortune , opposant l'opulence et toutes les prospérités de la famille des V*** , tu rendis ^i sacrés les droits du malheur et de la faiblesse , que la voix una-^ nime de l'assemblée dicta la sentence des juges. Je ne l'entendis pas , mon fils , cette sentence. J'étais tombé évanoui , de l'excès de ma joie, entre les bras du peuple. Quelqu'un me reconnut; car en tombant j'entendis qu'on disait autour de moi : // est son père. On m'emporta dans la salle voisine ; et en reprenant mes esprits , je me retrouvai dans tes bras. Je ne sais si on peut être plus heureux que je le fi» dans ce moment ; mais je sais bien qu'un seul degré d'émotion de plus m'aurait coûté la vie ; et , à dire Trai , si j'en avais le choix , c'est d'une mort pareille que je voudrais mourir.