‹ Œuvres de MarmontelChapitre 23 sur 34 · JULIETTE · texte numérisé non relu

JULIETTE

Que voulez-vous que je raconte , dit-elle , après des scènes û touchantes? Un bonheur de ton âge, dit sa mère. N'en connais^ tu aucun ? — Ah ! vous m'en donnez tous les jours , bonne maman. Mais ceux-là , c'est ma vie ; j'y suis accoutumée. £n voici unauquel je ne m'attendais pas.

Je suis née à Verval , ici , dans ce château. Ma mère voulait me nourrir; elle s'en faisait une joie ( et un devoir, dit tout bas la mère ) : sa santé ne le permit pas , mais elle eut soin de me choisir la meilleure nourrice du canton ; et cette excellenite nourrice était

ftussi une excellente femme. Ma mère m'a dit bien 'des fois , qu'après les soins de l'amour maternel , il est impossible d'en imaginer de plus tendres que ceux que mon enfance reçut de cette bonne femme. A la manière dont elle remplissait les devoirs de seconde mère., on voyait qu'elle en avait senti toute la dignité : elle s'en acquittait avec une modestie noble et douce , qui avait l'air de la piété', et qui donnait un caractère religieux à ses fonctions les plus humbles. Si quelquefois ma mère paraissait s'affliger de n'être' pas à sa place : Madame , disait-elle , si votre santé vous eût permis de nourrir votre enfant , vous ne me l'auriez pas cédé ; et moi , sans tout le bien que vous faites dans le pays , je ne me serais pas privée de mon enfant pour allaiter le votre. Mais il faUait bien que quelqu'un de nous se chargeât d'acquitter la dette de tant d'infortunés ; et puisque vous m'avez choisie , Dieii a voulu que ce liât moi. Ne m'enviez pas mon bonheur. Affaiblie conune vous l'êtes, Totre tendresse eût été cruelle et pour vous et pour votre enfant , si vous aviez voulu vous efforcer de la nourrir. Ne craignez pas non plus, que je dérobe à la nature ce' qui lui appartient des sentimens de cette petite âme : dès qu'elle aura quelque connaissance , soyez bien sûre qu'elle vous distinguera de toutes les femmes , et de moi-même ; et c'est vers vous que sera dirigée toute sa sensibilité.

Voilà , reprit Dervis d'un air un peu malin , voilà , pour une paysanne, un langage bien élégant! Monsieur, répliqua Juliette, je ne répète pas son langage à la lettre ; je le traduis fidèlement. Vous la connaîtrez , cette paysanne ; et tout fier que vous êtes , vous la respecterez. A ces mots , dont le ton sévère fit sourire d'Ormésan et Olympe , Dervis baissa les yeux , et Juliette poursuivit.

Les bontés de ma mère avaient mis Susanne ( c'était le nom de ma nonfrice ) dans un état d'aisance qui rendait son ménage heureux. G>mme mon père passait ici les beaux mois de l'année , j'avais tous les ans le plaisir de voir, en arrivant , Susanne accourir dans mes bras. J'allais aussi la voir dans son village , et dans ce ménage champêtre je retrouvais toujours, avec une sensible joie, la paix, l'aisance, et le bonheur.

Un Toyage de mon père , aux eaux de Spa ( car alors sa santé devenait chancelante ) , nous priva une année de passer l'été à Verval. L'année suivante nous y revînmes. Le voyage fut une tèie oii nous croyions tous célébrer la convalescence de mon père. Susanne vint me voir selon sa coutume ; et quoique bien chagrine , elle ne se montra sensible qu'à la joie de notre heureux retour. Mais lorsque je lui dis, dans nos adieux, que j'espérais bientôt moi-même aller la voir, elle me pria , d'un air touchant , mais triste, de ne plus prendre cette peine. Ces mots, nouveaux pour

moi 9 me frappèrent sensiblement. J'insistai ; elle m'emlnrssu on sourire oii je démêlais quelque peine. Mademoiselle, t n'êtes plus un enfant, me dit-elle, et vos bontés pour moi.... suis toujours la même, interrompis*-je, et à tous les igei to trouverez en moi l'enfant que vous avec nourri. J'irai vmis voir, et le plus tôt possible.

Ah I la fierté , l'élévation d'âme sont des vertus dé la aatiu-e. Ma nourrice était malheureuse , un bon vieillard que f avais wn chez elle, Firmin , le père de Baptiste son mari , était mort , et sa dernière maladie avait ruiné le ménage ; au lieu de la petite mû* son , si bien rangée , hélas ! ce n'était plus qu'une chaumière; stn Heu dé la belle vache noire , une chèvre ; au lieu du champ et de la vigne , et du joli jardin , un petit bout de terre bien étroit eC bien nu ; c'était tout ce qui leur restait. Dix - huit mois avaient tout changé. Susanne , en me voyant arriver, vint à moi ; et avec cet air noble qui lui était naturel : Vous allez , me dit-elle «, être un peu affligée de ne plus nous trouver aussi bien que par le passé* Mais ne regrettez pas l'usage que nous avons fait de vos dons- et des bienfaits de vos parens. Ils ont été dignement employés. Fi min , notre bon père, a été soigné dans sa maladie comme si enfiins avaient été plus riches ; et rien , grâce au ciel , ne lui a manqué jusqu'à son dernier moment.

En parcourant des yeux cette chaumière assez propre, mais dépouillée, je me mis à pleurer. Eh quoi , dis-je à Susanne , vous nous avez laissé ignorer votre situation ! Ah ! ma bonne nourrice, vous êtes bien injuste ! Avez-vous pu penser que nous vous laisse* nous dans le besoin? Je vous répète , me dit-elle, que le jnalade n'a manqué de rien. -^ Et vous et vos enfiins, et leur malheureux père? — Non , mon aimable Juliette ; leur père n'esl ^pcânt malheureux. Votre frère de lait , Marcellin , le soulagé. Ils tra-* vaillent gaîment l'un à côté de l'autre aux vignes d'uv ridie Voisin. Louise , ma fille , commence à nous aider. La' laine et le coton qu'elle file avec ce- beau rouet que vous lui aveis donne , double de valeur dans ses mains ; et tout cela>^ au bout de la semaine , nous produit de quoi vivre. Ne nous plaignes donc pas , et croyea que si le travail avait manqué à nos besoins , madanCe de Verval et vous , sa digne fille , vous auriez été les premières k qui je l'aa« rais confié.

Dans ce moment , Louise, qui revenait de la fontaine*, ayant sur sa tête un panier de linge , entra dans la chaumière , et vint à moi d'un air content , me fit mille amitiés , et ne. me parut pas plus con^e que de coutume. Louise , allez traire la chèvre , lui dit sa mère ; mademoiselle goûtera de son lait« Ces mots ,. €Uiez traire la chèt^re , nie percèreiEt le cœur ; m^is ils

n'attristi^rent que moi. Louise s'empressa de me servir; et la jpie de me revoir semblait la readre encore plus leste. Yous trouverez notre pain excellent , me dit Suzanne, caa^ c'est moi qui le fais.

. Je le goûtai y ce pain : il était bon , sans^ doute , ainaî <(ue le lait de la chèvre ; mais j'y trouvai de ramertume. J« À»« simulai cependant le chagrin que me causait l'état de détresse oh je les laissais. Quelle situation, disais^jc en m'en allant! attendre tous les jours du travail de ses mains le pain néce»** saire à la vie! et si l'un d'eux tombe malade!... O ma m^re, voua ne laisserez p6int ma nourrice dans cet état ! . Ma raëre , en effet , s'empressa de les aider par de nouveaux bienfaits; mais Fa venir , mais notre absence, mais la ruine du^ petit ménage à rétablir ! toutes ces réflexions nie pesaient sur le cœur et me poursuivaient , même en songe : j'en as un cependant qjii était de bon- augure , et qui , si j'avais cru aux songes , aurait adouci mon chagrin»

Dans le parc de Yerval , il y a , vous le savez , un coin qui se prolonge irrégulièrement au ba^ de la coUine , d'oii tombe le ruis-* seau qui vient arroi^er nos jardins. Ce ruisseau , qui roule en ca»<* cade , et qui , tout bouillonnant encore , s!échappe et court dan» ce coin de prairie ombragée de peupliers , fait de cet endroit solitaire une r«etraite délicieuse , quand on veut réveren silence. On s'y croit seul au monde ; on n'y entend que le bruit des eaux., qui est ami de la rêverie. Mkm père s'y {faisait ; c'était l'endroit de ses jardins où il se promenait le plus souvent. Il en avait:, pour ainsi dire , dissimulé l'approche , et l'on n'y arrivait. que par des sentiers tortueux. J/y allais souvent , avec ma gouvernante , promener mon inquiétude et nourrir ma tristesse du souvenir de la ohanmière où )?avais laissé ma. nourrice; j?en parlais. à> ma bonne, et je la consultais ; mais cette fiUe, un peu sévère, en louant ma* raconnaissance, m'intimidait sur tous les moyens que j'aurais eus de- l'exercer. Mes parens , disait-ell^» , avaient fait pour Susanne phiaqpe jamais personne pour- uq^ femme de> son état : teur:ea. demander davantage, c'eût été les importuner» Un jour je seraiai la ma&tresse d'y ajouter- mes propres bienfaits ; mai^ jusque - là c'était assez. Ma bonne avait raison ; mais^ je q'en/éttais queplu3 triste , et je n'os^âs.plas dire qudle en était la cause.

Un sQÎr pourtant que l'on parlait de songes , je ne pus résister à l'envie de raconter celui que j'avais fait la nuit précédente; etmoQ. père> qui aimait à m'entendre exercer le petit talent que la nature nous donne à tous de> peindre^ OÀ qui ùotàs a; frappés y m'écottia Kvec attention.

Vous savez , lui dis-je , mon père , que ma promenade favorite, ainsi que la vôtre , est le vallen de 'la cascade. La nuit dernière , cet agréable site s'est présenté à mon esprit , mais il était change. Au bas de la cascade il y avait un m&ulin ; je voyais le ruisseau. , tout en écume plus blanche que du lait , bondir et fumer sous la roue ; le moulin semblait l'animer et lui inspirer le désir d'être utile. Votre ruisseau paraissait fier d^ faire tourner le moulin ; et savez^vous qui était la meàniëre ? Susanne , dit ma mère. Justement , m'écriai-je ; «Baptiste était votre meunier. Sur la pente de la colline , Marcellin' plantait une vigne; et Louise , sa sœur , cultivait un jardin , le plus joli du monde ; tandis que deux belles génisses et un petit troupeau de moutons et de brebis avec leurs agneaux paissaient dans l'enclos du moulin. Ah ! mon père , comme cette petite famille était heureuse , et comme je l'étais moi-même ! Mon père rêvait et souriait. Je te sais bon gré , me dit-il , d'avoir fait cet aimable songe , et tu l'as fort bien raconté.

Je nie le rappelai souvent dans le vallon de la cascade ; mais je n'en parlai plus , et il parut oublié.

Vers la fin de l'automne , nous retournâmes à la ville. L'hiver m'y parut long. J'avais amassé mes étrennes ; je n'en avais rien dépensé ; j'étais impatiente de revoir ma nourrice. Le lendemain de notre retour à Verval , le aS avril , fut le plus beau jour de printemps ; Vernet l'aurait choisi pour peindre la renaissance de la nature dans sa plus brillante fraîcheur. Chacun à Verval jouissait du nouveau charme répandu sur la campagne. Moi seule j'étais triste. Susanne avait coutume de se trouver à notre arrivée ; elle y avait manqué cette fois. Elle , ou quelqu'un de î^ enfans , ou son mari n'était^l point malade ? ou n'étant plu* heureuse , de peur d'être importune , n'osait-elle plus se montrer?

Mon père , après le déjeuner , nous proposa de faire un tour de promenade. Ma mère , M. le curé , quelques voisins , quelques amis , et de ce nombre M. le baron de Drisac (oui , j'étais de la fête , dit le baron ) , nous suivîmes mon père ; et après avoir parcouru les jardins, les bosquets, nous arrivâmes à cet endroit retira du parc oii se découvre la cascade. Quelle fut ma surprise, et quel fut mon enchantement ! mon père avait réalisé mon songe. Le moulin , la vigne , le petit verger , bordé de haies et peuplé de troupeaux, s'offrirent à mes yeux tels que je les avais rêtés. Le plus intéressant manquait encore à mes désirs , lorsque je vis sortir delà nouvelle maisonnette le meunier, ia meunière, avecleurt deux enfans : imaginera qui pourra l'ivresse de ma joie en ce moment. Je tombai aux pieds de mon père , j'embrassai ses genoux avec une tendresse dont tout le monde fut ému. Mon père , en soa-

riant, me releva. Cest la meunière , me dit-il , c'est elle qu'il faut embrasser. Je volai dans ses bras. La recpnnaissance de ces bonnes gens fut excessive comme ma joie.

Nous entrâmes dans le moulin ; rien n'y manquait de ce qui fait l'aisance d'un ménage rustique. Mon père avait pourvu à tout. Notre bon curé , en cheveux blancs, le comblait de bénédictions ; et nos amis , aussi touchés que moi-même , ne se lassaient pas d'admirer son ingénieuse bonté.

Savez-vous ce qui vous étonne , nous dit-il en nous en allant ; la chose du monde la plus simple et la moins coûteuse. Cette cascade , comme l'avait très-bien rêvé ma fille , roulait ses eaux , sans raison, sans objet; je lui ai donné une intention utile, un moulin à faire tourner. Ce moulin est commode pour tout le voisinage ; il enrichit de bonnes gens ; il m'acquitte envers eux ; il embeUit .mon parc, il y présente un tableau vivant , et il augmente mon revenu.^A présent je vous laisse vous récrier tant qu'il vous plaira sar la magni^ence de cette belle action. Croyez-moi , mes amis i le plus grand charme de la campagne , et ce gui m'y attache le plus , c'est la facilité d'y faire beaucoup de bien à peu de frais.

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