‹ Œuvres de MarmontelChapitre 25 sur 34 · ARISTE · texte numérisé non relu

ARISTE

Après qu'Olympe eut achevé : Ansie , c'est k tous , dît-nelle II Fun de ses anciens amis, c'e^t à vous d'occuper la scène ; et Anslil prit la parole.

Ces exemples que vous venee de rappeler , dit-il , de la fkci* lité qu'on trouve à faire des heureux lorsqu'on halMte la campagne , me font souvenir qu'une fois je ^âtai à si bon marché k plaisir de la bienfaisance , que )e rougis encore du peu ^u*il m'en coûta.

J'étais àtaxs un village , chez une femme aimiable , singulières ment belle , quoique sur son déclin , et dont la politesse , unie et naturelle , était comme un aimant pour la société. Le voisinage de Charenton faisait souvent du pont qui traverse la Marne , k but de notre promenade. C'était là qu'en nous rqposant nous nous donnions le spectacle nubile et varié d'une roule contincd* lenaent animée.

Cette circulation rapide de monvemens , tons dirigés par un intérêt propre vers un but général d'utilité commune; cet échange perpétuel de travaux et de bons offices , nous faisait admirer dans l'organisation de l'ordre social le merveilleux ouvrage de la nécessité. Quelle industrieuse engrenure èbtre les roues innon»^ brables qui composaient cette machine immense ? qnel nœud in-* visible les unissait? quel ressort les animait toutes, et les faisait agir ? un seul , le besoin réciproque. Il en est du spectacle moral de la nature comme du spectacle physique , l'étonnement y suit partout la méditation. Dans celui-ci, une feuille , un brin d'herbe, devient un prodige quand on y pense ; dans l'autre , un laboureur à la charrue , un marinier sur son tillac , un charretier menant à la ville les productions de la campagne , est un hommt étonnant, lorsqu'on le considère comme une des pièces essentielles du mécanisme social , et que dans ce système on voit tous les agens de la subsistance commune , réunis , accordés et mis en mouvement par la même loi, l'attraction.

Je vous indique là quelques uns de nos entretiens , afin que , sur la route de Champagne , vous ne nous preniez pas pour ia bayeurs niaisement occupés de rien , et 'qui. ne font que prome* ner l'ennui d'une âme oisive et d'une tête vide.

Un soir que nous étions assis au bas du pont, un homme du peuple, en cheveux gris, boiteux, cheminant avec peine à l'aide | .a un bAton, passe devant nous , près de nous, suivi d'un jeune \ rhien barbet, et dit aux femmes que j'accompagnais : Mesdameh

• - LAYEILl^ÉÉ. 365

Z'^vàus m'âcheier mon chien? diacune d'elles qh avait un, • le si«ii n'était pas de l'espèoe qu'aiment les femmes. Elles lui^ fpoxi.<lirent qu'elles n'en araient pas besoin.

-A.lors , venant à moi , il me dit d'un air p4a« pressant , plus Appliant: Monsieur, achetez-moi mon chien. Ah! sur-le<hamp , *écn& Juliette, je l'aurais acheté. Mademoiselle , reprit Ariste , «e xnowement aimable aurait dû, je l'avone, précéder la réflexion ; Xk&is', dans tous les cœurs , la bonté n'est pas aussi alerte que dans '^ vôt:re. Mon premier mot fut un refus , adouci cependant avee tout le re^ect qu'on doit aux malheureux. i L>e vieillard se tint un moment immobile devant moi ; il me regarda d*un air triste , et me laissa mécontent de moi-même.

Comme' il moatait lentement le pont , j'eus le temps de démc- Xer en lAoi la cause du reproche conAis que m'avaient fait ses yeux , et que me répétait mon cœur. Le même instant me rappela que mon ami , le comte de C*^* ^ avait perdu un chien qu'il aimait tendrement , je pensai que l'esprit et l'âme d'un barbet ne be cédait pas à l'instinct du chien de Sibérie que mon ami avait perdu; je le lui destinai, et je rappelai le vieillard.

Quel prixr, lui dis-je ; demandez-vous de votre chien ? Ce qn*il ^ons plaira , me dit^il. Ici , mademoiselle, il me serait aisé de vous paraître libéral en altérant la vérité, mais j'aime mieux avouer liiunblement que je ne fus pas magnifique. Je n'étais pas bien ' riche , et je n'avais dans le moment sur moi que six francs ; je les lui ofiris. Il les accepta sans aucun signe de répugnance , et en les recevant , il me dit : Le chien est à vous. Mais , lui dis-je , il va m'échapper ; je n'ai aucun lien pour le mener en laisse. Il faut cependant l'attacher , me dit*-il , car il me suivrait.... Alor», ayant défait sa jarretière , il appela son chien , le prit entre ses 1»ras, réleva sur le parapet. Vous me fiiites frémir, dit Juliette « il va tomber dans l'eau. Rassures-vous , mademoiselle , le chien ne tomba point, il se laissa attacher au cou la jarretière de son maître. Je m'aperçus qu'en la nouant, les deux mains du vieillard tremblaient. Je ne l'attribuai qu'à son âge, car son visage notait point altéré, et je le regardais bien attentivement ; maïs quand il eut serré le nœud , je le vis tout à coup laisser tomber sa tête suison chien ; et , le front caché dans sa laine , la bouche collée sur tou corps, il demeura quelques minutes courbé, immobile et muet. Je m'approchai de lui. Qu'ave»-vous , mon ami? lui dis-je. Ce ! «Teit rien , me dit-il en se relevant ; cela va se passer ; et je vis I son visage tout inondé de larmes. — Vous me semblés avoir bien slu regret à vous détacher de votre chien. — Hëlas ! oui ; c'est le seul ami que j'avais au monde : nous ne nous sd!mmes jamais

. quittés ; c'est lui qui m'a gardé sut les chemiss quand je fiormats . et lorsqu'il me voyait souffrant et délaissé , la pauvre béte loà plaignait , me soulageait par ses caresses. Il m'aime tant qn'il eil bien juste que ye l'aime ; mais cela ne fait rien; il est à tous, monsieur ; et il me présentait la jarretière dont il venait de Tatta-^ cher. Vous me croyez donc bien cruel , lui di»-je , si vous penses que je sois capable de vous priver d'un si fidèle ami , et du seul qui vous reste au monde. Il n'insista pas davantage ; mais D voulut me rendre mon nysérable écu. Je lui dis de garder Yécu avec le chien, et je vainquis sa résistance. Alors je vis ses genoux se ployer. — Ah ! monsieur, je vous dois la vie ; c'est la bim qui m'avait réduit à cette cmelle extrémité.

Dès ce moment , vous penses bien qu'il eut deux amis* au lieu d'un. Je voulus savoir qui il était, d'oii il venait, oii il allait , et ce qui l'avait mis dans cet état de misère et d'infirmité.

Grâce au ciel , me dit-il , j'ai vécu cinquante ans du travail de mes mains, et hier pour la première fois, j'ai eu FhuiniKatita de demander l'aumône. J'étais charpentier en Lorraine; mon métier me donnait du pain; un accident m'a mis hors d'état de travailler debout : c'est un éclat de bois qui m'a fait à la jambe nne plaie incurable. Je vais à Rouen trouver ma fille ; elle est bonne fileuse ; elle gagne sa vie dans les fabriques de coton. Arrivé auprès .d'elle , je ne manquerai plus de rien. Mais comme je vais lentement à cause de ma plaie et que je viens de loin , le peu d'argent que j'avais amassé ne m'a pas suffi pour la route. Il a fallu tendre la main ; mais je n'avais pas l'air d'un pauvre; on ne m'a presque rien donné. J'étais à jeun ; il me restait mon chien. .. . Ces mots loi étouffèrent la voix.

• A votre âge et par les chaleurs , avec une plaie k la jambe , je ne souffrirai pas, lui dis-je , que vous poursuiviez une route de trente lieues par terre , et de plus que du double si vous alliez par esu : ce serait empirer le mal, et le rendre en effet incurable s'il ne l'est pas. Venez; la providence vous o£Gre près d'ici un asile où vous trouverez du repos , des remèdes et peut--être la guérîson. l.e vieillard , qui me regardait avec un doux étonnement, délia son chien , et se laissa conduire k la maison de la Charité , qui est située au-delà et au-dessus du pont.

Je n'y étais pas connu ; mais dans ces maisons respectables l'indigence et l'infirmité se reconunandent elles-mêmes. Le prieur écouta avec émotion le récit de notre aventure. Il fit appeler le plus habile chirurgien de la maison et lui fit visiter la plaie. Je frémis de voir k quel point les chaleurs de l'été et la^atigue du voyage l'avaient envenimée. Il n'y avait pas à différer , dit Je

tAVÇILLÉE. 367

^ ; mais il «st temps encore, je sauveraî la- jambe. — {sera, donc guéri ? — Oui , monsieur , j'en réponds. — Ce fut k le moment de ma joie et de mon bonheur.

Hdessieurs , di»-je , n'épargnez rien , et tout ce qu'il conviendra le fjEÛre je le ferai. Ce* qui convient , mcmsieur , me dit le prieur f lui AÎr modestement sévère, c'est de nous laisser le malade et de rous en fier à nos soins.

3 e sentis que j'avais blessé la délicatesse de ce bon pêrè, et le lui en fis des excuses. Mais ne serait-ce pas , lui di$^e , trop

al>i]Lser de vos bontés , si je vous demandais que son fidèle ami

Ooi,» monsieur, son ami, son chien lui tiendra compagnie : nous aiiissi ^ nous savons chérir l'instinct de l'amitié.

Ces paroles du père , cet accueil , ces soias diligens , ce dé- Touement tranquille et froid, cette humanité secourable , cette bienfaisance habituelle et de toutes les heures et de tous les momens , qui ne se croyait d'aucun prît , me firent une impression profonde. Quoi ! disais-je en'moi-^aême , pour mon <^étif écu et pour quelques pas que je fais au service d'an malheorenx , |e suis transporté d'aise , je suis content de moi jusqu'au ravissement ! et ces religieux , qui passent les jours et les nuits k veiller , à servir , à soulager les pauvres , qui font plus de bien en un jour que je n'en ferai en ma vie , ne daignent pas même y penser ! c'est là ce qui est rare et sublime.

Avant de quitter mon vieillard , je pris l'adresse de sa fille pour lui donner de ses nouvelles , et j'allai retrouver les dames qui m'attendaient à l'autre bord. H fallut bien leur dire ce qui s'était passé , et ma bienfaisance mesquine mêla un peu de ridicule au paâiétique de mon récit ; mais je les défiai d'être pins généreuses ,' et en attendant la jguérison de mon vieillard , je fus son trésorier.

Notre société de campagne était mobile , et à ehaque nouvel arrivant , on me faisait répéter mon conte. Je ne manquais jamais d'articuler l'offre de mon écu , et l'on ne manquait pas non plus j d'admirer ironiquement cet excès de magnificence. Un écu, disaiton , un écu à ce bon vieillard , et pour un chien inestimable ! — £t vous , monsieur , disais-je , et voul , madame , combien lui auries-votts donné ? Chacun renchérissait , qui le plus , qui le moins , selon le mouvement de sensibilité qu'avait produit la scène. £h bien ! disais-je alors , le vieillard n'est pas loin , et I chacun peut faire pour lui ce qu'il aurait fait à ma place. On se piquait d'émulation , et moi , je bénissais le ciel de m'avoir donné pour richesse le talent d'émouvoir les riches. Enfin j'annonçai le beau jour ou mon vieillard viendrait avec son chien rendre grâce à ses bienfaiteurs. La maison en liit pleine. J'allai le prendre

368 CONGES M;0RAÛX.

à la Chariti^ y et , après Avoir témoigiiéaut bons përes ma piylônj reconnaissance , et toute ma vénération pour un institut si sacrée pour, des fonctions si saintement remplies , je l'amenai presqa aussi ingambe et aussi jojeux que son chien.

lis furent reçus Tun et l'autre avec descril de joie; «nais le chia fut le plus fêté. De sa vie il tt'avait reçu tant de caresses. D'abod , il en fut étourdi; mais bientôt il y répondit d'un air à faire eroin qu'il entendait ponrqaoi on le traitait si bien. . • Le bon vieillard dina avec nous , et son chien à cdté de lui. lil couchèrent ensemble, et le lendemain, au point du jour, ib vinrent prendre congé de moi. Le petit trésor du bon homme lui fut remis. J'eus beau lui dire que j'y avais peu contribué : Je vous dois tout, s'écriaitHil , et je ne l'oublierai jamais. A ces mots il voulut se prosterner ; je le retins , et nous trouvant dans les bras l'uit de l'autre, nous nous serrâmes dans nos adieux conuxie au* raient fait deux anciens amis.

Menaieur, je m'en vais accablé de vos bontés , me dit-il enfin ; mais oserais* je encore vous demander une grâce ? vous m'aves embrassé , daignez baiser mon chien. Je veux pouvoir dire â ma iîUe que vous avez baisé mon chien. Viens , Léveillé , viens , hd dit-il , monsieur veut bien te faire cet honneur. Léveillé se dressa , et moi je me baissais vers lui , quand tout à coup s^>ffrit à nut pensée l'image du vieillard courbé comme moi sur son chien , et croyant l'embrasser pour la dernière fois : aussitôt mes larmes coulèrent. Ah ! vous le regrettez , s'écria le bon homme , gardesle, il est à vous encore. — Eh non , mon ami; non , va-t-en, et sois heureux. Je le suis plus moi*méme que je n'ai mérité de Tétre, et ton image et celle de ton chien mé suffiraient long-temps pour l'être encore de souvenir,

Page 1