‹ Œuvres de MarmontelChapitre 27 sur 34 · SOLANGE · texte numérisé non relu

SOLANGE

J'ai été heureuse aussi une fois en m'a vie , dit la marquise de Solange, et presque à la façon de M. le curé; Le moment en est déjà bien loin , et cependant il m'est comme présent encore.

Ma soeur, madame de Clarville , était une femme de l'ancien temps. J'avais été élevée avec elle ; mais notre seconde éducation ne fut pas la même. Son mari , qu'elle aimait dévotement , était un homme sage : il lui forma l'esprit , et lui donna son caractère. Le mien , que j'aimais bien aussi , était ce qu'on appelle on homme du monde ; il me laissa mon naturel. On disait même qu'il me gâtait, mais je n'en croyais rien. Ce qu'il y a de vrai , c'est qu'après deux ans de mariage , ma sœur et moi ne nous ressemblions point du tout; mais en me pardonnant des goûts , des fantaisies , des plaisirs qu'elle n'avait pas , elle me promit de m'aimer tant que je ne serais qu'une folle estimable , et j'eus le bonheur d'arriver à l'âge ou tous les écueils sont passés , sans que son amitié pour moi reçût la plus légère atteinte. Nos maisons , comme l'on peut croire , n'étaient pas sur le même ton : dans la sienne , les mœurs antiques , les nouvelles mœurs dans la mienne, formaient deux mondes différens. Il fallut pourtant bien qu'au mariage de son fils , elle permit quelque mélange. La jeunesse attira la jeunesse , et parmi les liaisons de mon neveu , les jeunes gens les plus aimables à mon gré déplurent à ma sœur : elle les /trouvait à la fois importans et frivoles, maniérés ^ans leurs grâces , composés dans leur naturel , et le plus distingué d'entre eux par les agrémens de son âge, fut justement celui qu'elle prit en aversion.

Villarcé , destiné par sa naissance à remplir les premiers emplois de la magistrature , semblait avoir pris cet état par complaisance pour sa famille , et il voulait bien qu'on s'aperçût que la |Nrésidence n'était pas ce qui lui convenait le mieux. A l'habit près, c'était un militaire d'une tournure noble et leste, dédaignant l'importune gravité de la robe, et déployant toutes les grâces d'un maintien libre et dégagé. Son ton avec les femmes ne passait jamais les limites d'une galanterie respectueuse ; mais irré-

3fe CONTES MORAUX.

prélfensible dons son langage , il n'était pas toujours aussi modésti et réservé dans ses regards.

Vous pensez b^en qu'un magistrat de cette élécauce ne fat pa du goût de ma sœur. Le caractère de son esprit ne lui plut gucn davantage; il avait ce que dans le monde on appelle du irait ^ des saillies , des mots imprévus et piquans , peu de suite dans 1« idées. Causant tant qu'on voulait, pourvu qu'il ne fallàt pas rai sonner, voltigeant d'objets en objets, sans se reposer sur aueua il aurait cru s'appesantir s'il eût réfléchi deux minutes à ce qu'i avait dit, à ce qu'il allait dire \ mais plus son entretien était léger plus il était brillant.

Les jeunes gens , les jeunes fenunes ne se lassaient point in l'entendre. Xomme il savait un peu de tout , il avait l'air de tout savoir, et l'on se demandait comment il pouvait à son âge en avoir tant appris.

Mais ni ma sœur, ni les têtes mûres qui composaient aa sodéfc intime , n'admiraient cette suffisance : ils n'y voyaient qu'une si»perficie de faux savoir sur un grand fonds de vanité. Pour moi j'étais plus indulgente , et sans me soucier que son esprit fût plos solide > je le trouvais fort amusant. Je ne lui désirais qu'un peu moins d'assurance et un peu plus de modestie ; et Caliste , ma nièce , comme vous . l'allez voir, était assez de mon avis.

Un jour que devant elle j'excusais Viilarcé du repioche de fatuité ; Voilà , me dit ma sœur, une belle cause à défendre l la présomption d'un jeune étourdi qui ne doute de rien , qui décide de tout , et qui ne daigne pas même entendre l'homme instruit , l'homme sage qui lui donnerait des leçons. Ne me parles pas d'une tête aussi pleine de vent , ni d'un personnage aussi vain , aussi occupé de lui-même , et qui , sous un habit qui lui prescrit au moins le sérieux des bienséances , se donne tous les airs qui contrastent le plus avec les mœurs de son état. Je plains la femme qui l'aura pour époui^ , je plains la mère qui l'a pour fils , et je suift très-fâchée qu'il soit Ké avec le mien. Je ne veux plus rien voir chez moi qui lui ressemble.

Si j'avais regarde ma nièce dans ce moment , j'aurais pu voir l'impression que ces mots faisaient sur son âme ; mais je ne m'aperçus de rien : je ne m'intéressais que légèrement à Viilarcé; je n'insist£(i pas dav^^itage. Bientôt après le ton de la maison de ma sœur étant redevenu trop sérieux pour lui , et l'accueil froid qu'il y reçut l'en ayant éloigné, je ne le revis plus que de loin ea loin dans le monde , oii je crus le trouver plus sage, plus réservé, mais moins aimable. 11 faut que la fa.tuité ait un chanA qui lot est propre ; c^u* on ne s'en corrige pas Stans qu'il en coûte quelque agrément.

jeane madame de Clàrville , naturellement doaee et Hmide , ^rit sans peine les mœurs et les goûts de sa belle-mërè. Son marî Fadorait ; il ne te^piràit que pour elle , et le botihéur ayant pris Aâns son âme là place des amusemens et des illusions passagères , 9 aiTait renoncé lui»méme à cette vie dissipée qui ne plaît qu'à des ^urs oisifs.

Cëtait datis cet ihtërieuir que CaKste , ihâ niëce , Semblait attenpaisiblement que sa mëre disposât d'elle. Nous parlâmes de r^abKr, et sur le choit de son époux , car le nombre des aspirans croissait de jour en jour , sa mëre eut la bonté de lui demander M pensée.

Madame , lui répondit Calîste avec son air dôut et modeste , TOUS ni*ave^ rendu si sacrés et en m^nie temps si redoutables les deToirs d*épouse et de mërè , que j'ai besoin de nie consulter et de m'assurer de moi-m^me, avant d'6sér me croire digne de les remplir. Cest nû examen sérieiAL et profond que je véùit faire dans lé siléiice , et au pied dés* autels , entre lé ciel et moi. Daî<gnes avant de disposer de Votre fille , qui voiis sera toujours sou*' Hiise , lui ttcotdér^ loin du monde et dans la pait du cloitre , quelque inferVàlle de solitude et de recueillement.

Cette répôhsé étonna làcià sœui-, et quoît|u'élle eti fÂt édifiée : J'aurais espéré , lui dit-elle , qu'une bonne ibkté Serait admise entré le ciel et vous k ce conseil secret , et que pour miéiii voui ^Ksposer à lui obéir, Vous n'auriez pas besoin de votis éloigtiéi^ d'elle. Madame, lui t*époiidit Galiste , si , comme lé ciel, vous pouviez Hré daiis àion âmé et daiis ma pensée sans n/obliger moi-mémé à vous en démêler tous lés replis , je vous dfrais : Lisez , et dispo-^ iCÉ de moi ; mais ce respect tendre et tiihide que je codserverat ^ur vous toute ma vie , cette crainte religieuse de vous déplaire ou de vdus afflige|p^ cette crainte plus délicate dé tié pas vous paraUre assez digfne de votre amfotir, ne permettra jamais que j'ose me livrer, sans un peu de réserve, à cette confiance dont vous éié3 si digne. J'en aurais biéU la yéïottté , mais ]é n'en aurais pas le emirage et là force. Quelle âme est assez pure pour se montrer nue et sans voile à d'autres yeux que ceux dé celui qui voit tout , et qui veut bien tout pardonner ?

C'était lui avouer assez ingénument qu'elle avait Sans le cœur quelque secret qn'efle n'osait lui dire. Ma sœai^ ft'éxpiiqua point stinsi cette réponse ; elle convint qu'il était une sorte d'e^ametl de soi-m^me , dont le compte n'était résèV^é qtr'â fiieù séùf , et que l'exiger de sa fille , ce serait excéder l'es droits du pouvoir maternel. Le couvent fut choisi ; ma niëcé y fut conduite par sa mëre ; et cclleHîi , en me confiant l'entretien qu'elles avaient eu , ri'en ténxoigaa aueuiie iiiquiétude ; fen eus très-^u moinmémé , et l'air

calme et serein dont se parait ma nièce toutes les fois «jne j^alll la voir acheva de me rassurer. i

Cependant , au bout de trois mois , Caliste écrivit àt pour la supplier , dans les termes les plus respectueux 9 plus pressans , d'ap])rouver qu'elle prît le voile. Sa lettre une piété angélique. Ma sœur en fut touchée. A Dieu me dit-elle en me confiant cette lettre , que je m'oppose et une cation si sainte , si elle est véritable ! mais je veux l'éprouver, liste n'avait pas vingt ans. Elle exigea qu'elle ne prît le voile q«'l l'âge prescrit pour les vœux.

Dans une fille que sa naissance y sa fortune , et surtoul ai beauté, destinaient à tous les bonheurs de ce monde ,' cette tion me parut singulière , et d'autant plus qu'elle me prise avant son entrée au couvent. J'en voulus pénétrer la cause ; et d'abord je me procurai un entretien particulier avec l'abbesse* C'était une excellente femme y un peu iière de sa naissance, mais religieuse dans l'âme , et qui , dans le babil du parloir , mêlait assez d'esprit à beaucoup de naïveté.

Est-il vrai , madame , lui dis-je, que mademoiselle de darrille, ma nièce , ait envie de prendre le voile? Non , madame, me dit Fmbbesse , ce n'est point une envie , c'est une belle et bonne vocation , je vous le garantis , et je ne m'y trompe jamais. D'abord la feP' veur d'une sainte, la docilité d'un enfant, la douceur, la candeur ^ l'innocence d'une colombe.... Ah ! madame , qu'elle estheurease d'avoir échappée aux vautours ! Et puis , avec tant de beauté , cet oubli d'elle-même , cette pudeur si tendre , cette craintive modestie qu'un mot , qu'un rien peut alarmer , et qu'un souffle aurait pu ternir ! Bon Dieu ! à combien de périls ne s'est-elle pas dérobée ! Allez , madame , je sais un peu ce qui se passe dans le monde. Je vois ici bien des personnes de la plus haute qualité , les miens et les amis des miens. J'y vois aussi de graves et pieux personnages , un père Ambroise , un père Anselme , un père Se* raphin , les conseils de familles , les lumières du siècle ; et dans tout ce qu'ils m'en racontent , je ne vois que folie , mensonge et vanité , des spectacles frivoles , des soupers insipides , des cercles ennuyeux, un luxe qui fait peur , et des plaisirs qui font pitié.

Oui , mais ma nièce ne connaît rien de tout cela , lui dis-je , à moins que vous , madame , ne l'en ayez instruite. Oh ! non, Dieu m'est témoin , dit-elle , qu'avant de venir ici sa résolution était prise de renoncer au néant du monde , je n'ai fait que Yj affermir.

Le premier point une fois éclairci : mais , madame , insistai-je , lui trouvez-vous dans vos entretiens cet enjouement , ces rajons de gaieté qui annoncent une âme contente ? ?4on , la gaieté , dit-

elle , n'est point son caractère ; c'est plutôt le recueillement , la méditation , le silence et le goàt de la solitude ; mais ce sont là les dons du ciel les plus rares , les plus exquis.

Bfle voilà sûre encore que ma nièce est triste et rêveuse ; et dans cette mélancolie , demandai-je à Fabbesse , n'apercevez-vous pas quelquefois de l'ennui ? De l'ennui ! madame , dit-elle , a-t-on jamais ici le temps de s'ennuyer ? On y a le choix entre la vie actÎTe et la vie contemplative. La vie active est occupée dans les di- Ters emplois de la maison , ce n'est point là ce qui convient à votre nièce ; mais pour la vie contemplative , je vous réponds , madame, qu'elle s'y livre avec délices , et je m'en aperçois jusque dans nos récréations. Par exemple , à la promenade , dans nos jardins , car nos jardins sont l'abrégé de la campagne , des arbres du plus bel ombrage , des oiseaux , des gazons , des fleurs , des fruits ; et sor nos têtes ce beau ciel , ces brillans nuages , ce soleil ; et le soir , ces étoiles, ce clair de lune , cette voûte d'azur ! Vous m'avouerez, madame , qu'il n'y a rien de plus ravissant. £h bien , lui dis-je , en est-ce assez, ma fille , pour remplir une âme de joie et d'admi«ration ? Oui , lorsqu'une âme est en paix , dit-^Ue , ce sont là des plaisirs bien doux. Alors je la vois de nouveau se recueillir et soupirer de l'émotion que lui causent ces merveilles de la nature. Quelquefois même, dans son ravissement , des larmes coulent de SCS yeux.

Vous pensez bien que j'expliquai ces larmes tout différemment de Fabbesse. J'espère , ajouta-t-elle , que , dans ma dignité , ce sera sœur Caliste qui me remplacera. J'ai cinquante ans , elle en a vingt ; j'aurai le temps de la former , et j'y emploierai tous mes soins. Je crois , madame , que cette perspective n'est faite pour vous déplaire. Mais ma belle Caliste est si modeste , qu'elle rejette cette pensée ; et comme si un ange lui avait prédit que je dois lui sorvirre , elle m'assure tous les jours que ce sera moi qui pleurerai sur son tombeau.

A ces derniers mots, je sentis que le cœur de ma nièce était mortellement blessé , et je quittai l'abbesse dans la. ferme résolution d'écarter de l'autel cette faible et douce victime.

Lie lendemain je la vis elle-même ; et je ne conçois pas encore l'empire que ce jeune cœur avait pris sur lui-même pour me cacher son mal.

Je voulus lui faire sentir les conséquences de sa résolution. Je lui représentai ces murs , ces grilles , cette captivité , cette éternelle dépendance , ce mélange de caractères souvent incompatibles et irrévocablement réunis dans le même lieu , enfin cette privation de toute liberté. Elle me répondit que pour un sexe à qui les simples bienséances prescrivaient une vie retirée et tranquille,

il faDaît peu d*espace pour respirer , TÎvre et mourir ; que cet murs n'étaient rien pour qui n'avait aucune envie de les franchirg ni de savoir ce qui se passait au-delà ; qu'avec de la raison , de la douceur et de la modestie , on se concuiait partout les esprits les plus difficiles ; que dans toutes les conditions de la vie on était dépendant , que malheur même k qui n'avait ni loi ni règle , enfin qu'on était libre dès qu'on savait vouloir constamment ce qne l'on devait , et qu'à ce prix , on l'était daiis le cloître autant et plus que dans le monde , oii l'on est souvent obligé de vouloir ce qu'on ne doit pas.

Interdite de ces réponses y je les ccmimuniquais à sa mère , ifuî s'en affligeait avec moi , mais qui ne laissait pas d'y trouver beaucoup de sagesse.

Elle allait voir sa fille , elle lui témoignait' avec une sorte de respect pour sa vocation , le regret qu'elle aurait d'être privée d'elle. Non , lui disait Caliste , nous né serons jamais privées l'une de l'autre. Quel qu'eût été mon sort , il eût Fallu être éloignée de vous ; je le serai le moins possible , et avec cette différence , que dans le monde mille objets de deToir ou de dissipation m'auraient envié votre idée , et vous auraient pu dérober quelques uns de mes sentimens ; au lieu que dans le cloître , t)ieu et vous , voilà tout pour moi. Mon firère et son aimable femme sont une société asseï intéressante pour remplir votre intérieur de joie et de consolation; de nouveaux objets y mêleront encore le charme de leur innocence; c'en est assez pour vous rendre heureuse ; et si le ciel pouvait per» mettre qu'un cœur si bon eût des chagrins , c'est alors , à ma tendre mère , que je vous demande la préférence , et qu'à Ufns les momens mes bras seraient ouverts. D'autres partageront votre félicité ; moi , je partagerai , j'adoudrai vo6 peines , et Aoos les offrirons ensemble au suprême eonsolafeur.

Ma pauvre sœur revenait du partoif péiiétrée , enchantée des vertus de sa fille , et surtout bien persuadée qu'elle serait heui^use dans l'état qu'elle avait choisi. Moi-même , revenue de aies inquiétudes , je commençais à croire qu'elle He Ikisait que eéder k de saintes inspirations ; et les deui ans d'épreuve étaiit presque écoulés , nous touchions au moment de lut laisser prendre le voile.

Eh bien j ma fille , lui dis<*>je enfin , Cst tu es ma fille aussi , et j'espérais que tu me tiendrais lieu de mes enfans que j'ai perdus: Eh bien ! ta résolution est dom^inVaHarblement décidée? Oni, ma tante , trè»-décidée , me dit-elle, et je vis pour la première (ois ses regards s'armer de courage. Je n'aurai plus , lui di»-je , sur ce triste sujet que cet entretien avec toi. Parlon»-nous bien sincèrement: naisstnce, fortune, espérances du sort le plus brillant; ttt vas donc' tout sacrifier sans peine et sans regret ? Ui* dédaigneux

iourire exprima le mépris dont elle voyait tous ces biens. A pré- * sent y dis-moi , poursiiivis*-ja , si tu connais des devoirs plus saints et plus doux à l'emplir que les devoirs d'épouse et de mëre? Non , ■le dit-elle , il n'en est point de plus doux ni de plus sacrés. — Et croi»-tn qu'aux jeux de Dieu même il j ait rien de pins agréable qu'une femme qui les remplit? — Non rien , j'en su» persuadée. •— Et lorsqu'on se sent appelée à cet état , n'est-ce p«^ tromper^à la fois le vœu de la nature et l'attente du ciel , que dé s'y refuser? — Oui , mais pour s^j croire appelée , il faut en avoir les Tertus? — Mon enfant, n'exagérons rien: quelles sont-elles ces vertus ? n'est<-ce pas la douceur , la tendresse , la modestie , le goût de Fordre, le courage d'une Ame fidèlement soumise «t dévouée à tout ce qu'exigera d'elle la sainteté ùe ses liens ? — Oui , tel est le modèle que j'ai sous les yeux. — £fa bien ! de ces vertus, di&-moi celle que tu n'as pas , ou que tu n'atirais pas dans la position de ta mère. — Ah ! ma mère n'a jamais en dans l'âme un sentimeut que son devoir n'ait avoué. — Voilà te mot que^f attendais de toi : ce mot seul m'a tout dit ; el je lis enfin dans ton âme. --^ Qu'ai-je donc dit , ma tante , reprit Galiste avec eUroi ? — Rien, si tu te repens de m'avoir confié tout ton secret ; mais tout , si tu veux bien que ta meil1eiu*e amie en soit dépositaire. -^ Eh bien ! parles : je n'aurai plus que la force de vous entendre. Et en di^ sant ces mots , elle se mit à fondre en larmes. Ta as pris dans le monde, luidis-je, une inclination que tu ne crois pas rai* sonnable , et dont tu dése^ères de pouvoir te guérir. Madame y me dit-elle avec fierté , je n'aimerai jamais f éi je n'ai jamais rien aimé que de digne de mon estime ; mais il est d'autres convenances que malheureusement un jeune et faible cœur ne consulte pas dans son c:hoix. — Quel est-il donc ce choix qui blesserait les convenances ? —Ma tante , f en ai dit assez : n'exigez pas un effort fnu-*tile qui serait déchirant pour moi. Qu'il vous suffise de savoir que jamais cette inclination , trop invincible, hélas! n'obtiendrait l'aveu de ma mère. J'en surs certaine , et je n'ai plus qu'à Tensevelir pour jamais. Quant à celui qui a troublé mon repos sans en avoir eu la pensée , c'est un secret entre le ciel et moi , et je serais inconsolable si son nom m'était échappé. *— Mais , mon enfant , avec cet amour dans le cœur , tu viens faire des vœux au ciel de renoncer au monde et de n'être plus qu'à lui seul ! — « Oui , ma tante , et mes vœux seront fidèlement remplis. Je serais criminelle si j'allais à Fautel tromper un homme, et lui promettre , lui laisser espérer au moins la possession d'un cœur rempli d^une autre image ; mais devant Dieu je suis innocente. Je né le trempe point , je ne l'offense point. H n'y a point de rivalité entre lui et sa créature , il n'y aura point de jalousie. Il me verra lui offrir

tous les jours en victime ce que j'aurai le plus chéri. Aucun n altérera la pureté de ce sacrifice ; et si Dieu me laisse dans cœur un sentiment involontaire , en le lui immolant je le s fierai. Vous le dii'ai-je enfin , je suis peut-être heureuse d'avoir lui montrer , en m'élevant à lui y les tristes débris de ma chai et les marques de sa victoire.

£n me parlant ainsi son visage était animé , ses yeux levés ai^ ciel étaient brillans de joie et humides de larmes ; je n'ai jamais rien vu de si étonnant , de si touchant que ce mélange de deux; amours , dont l'un s'applaudissait de sacrifier l'autre. Je m*es allais ravie de ce que je venais de voir , lorsqu'on cherchant quel pouvait être dans le monde l'objet qui avait si vivement touché son cœur ^ je me souvins , comme d'un songe , que devant elle , un jour 9 sa mëre , en me parlant de Yillarcé , en avait dit ce que vous avez entendu. C'est lui, je n'en saurais douter , dis-je en moi-même : la pauvre «enfant ! Je ne suis pas surprise qu'elle ait désespéré de l'obtenir. Et des ce moment je me pris du pins vif intérêt pour Yillarcé ; j'en parlai dans le monde y et j'en demandai des nouvelles ; mais on me répondit qu'on ne le vojait plus.

Le jour approche , me dit ma sœur; il faut que j'aille voir ma fille , et je n'en ai plus le courage. Ah ! lui dis-je y si vous saviez ce que j'ai su moi-même d'une vocation pareille y vous seriez biea plus faible encore. Qu'est-ce, demanda-t-elle? Une jeune personne , dans un accès de ferveur et de zèle , veut se faire reli- ' gieuse; on y consent; elle s'engage ; et quand ses vœux sont prononcés, tout son courage tombe, le regret la saisit, un nw chagrin s'empare d'elle ; la malheureuse a dans le cœur une passion dont le feu la consume, sa jeunesse est déjà flétrie, et tous les jours elle s'éteint. — Et comment s'est-elle engagée^ si elle avait dans le cœur cette passion funeste? — - Elle aimait un jeune homme bien né, de bonnes mœurs, d'une fortune même assortie à la sienne, mais plein des ridicules et des vanités de son âge; ses parensle lui ont refusé, elle a pris sa résolution. Ah! les cruels, s'écria ma sœur! pourquoi avoir désespéré d'une jeunesse que la raison e&t peut-être bientôt mûrie ? Nous sommes tous injustes envers les jeunes gens : avec eux nous prenons au grave des choses souvent trës^légëres. N'avais-je pas conçu moi-même l'aversion la plus sérieuse, le mépris même le plus amer pour un jeune homme qui en peu de temps est devenu trës-estimable? Je le trouvais pétri d'orgueil , vain , léger , choquant même dans sa présomption ; eh bien , mon fils m'assure qu'il est changé au point de n'être plus reconnaissable.il est modeste, réservé, sage dans ses propos comme dans sa conduite ; en un mot , il est le modèle des jeunes gens de

ooki état ; et dans des circonstances difficiles , il s'est fait admirer par un mélange de prudence et de fermeté au-dessus de son âge. N'est-ce pas , demandai-je , M. de Yillarcé? — Hélas ! c'est lui-même. Il me témoigne le désir de rentrer en grâce auprès de moi. J'ai consenti avec empressement à le recevoir , et je suis bien impatiente de réparer les torts de mes préventions.

Jugez combien ]e fus émue de cette lueur d'espérance. Le ci^ me l'envoyait. Je renfermai ma joie; et le plus modérément cpi'il me fut possible : Vous me faites plaisir , dis-je à noia sœur , de m'apprendre que ce jeune homme se soit formé ; j'eus toujours du faible pour lui. Je le sais bien , dit-elle , aussi je vous invite à venir avec moi le recevoir demain ; comme je veux lui parler à mon aise , nous serons seuls. Juges si je manquai k me trouver au rendes-vous. Le jeune honune se présenta de l'air le plus timide , portant sur le visage la confusion du passé. Sa figure naturellement noble , avait acquis de la dignité ; mais elle était pâle et ternie. Il n'osa parler le premier; ce fut ma sœur qui le prévint.

Monsieur , lui dit-elle , je suis ravie de vous revoir , car vous avez à vous plaindre de moi ; et quoique l'estime publique vous ait bien pleinement vengé de mes préventions , il me manque à moi-même de soidager mon cœur des reproches que je me fais et que vous avez droit de me faire. A vous, madame , reprit-il , des reproches! Je n'ai que des grâces k vous rendre; car le malheur d'avoir pu vous déplaire a été pour moi la plus sensible , mais la plus utile leçon. L'expression qu'il mit à ces mots, la plus sen^ 9ible^ me pénétra jusqu'au fond du cœur. Oui , madame, poursuivit-il, si les illusions de la vanité, dont le monde m'environnait, et qui sans vous peut-être m'auraient long-temps séduit, se sont tout à coup dissipées , c'est à votre sévérité que j'en suis redevable. A tous les frivoles suffrages que je briguais avec tant d'ardeur, j'ai opposé votre opinion; et j'ai senti qu'un homme exclu de votre société pour les airs et les tons qu'il se donnait si follement, ne pouvait plus s'estimer lui-niême. J'ai rougi à mes propres yeux ; et dès-lors j'ai été changé. Vous l'êtes prodigieusement, reprit ma sœur, et il m'est doux d'entendre que j'ai contribué à produire ce changement que le temps aurait fait sans moi. Mais , comme moi , monsieur , n'avez-vous pas été trop rigoureux envers vous-même? J'entends parler de la vie appliquée et laborieuse que vous menez, et je crois voir que votre santé en a souffert.— Oui, madame, elle est altérée; et je n'espère pas qu'elle se rétablisse ; mais l'excès du travail auquel on attribue cette altération , n'en est que la cause apparente. Je sais quel est mon mal , et je sais qu'il est sans remède. Sans remède! à votre âge! reprit ma sœur avec intérêt. — Oui , madame , à mon âge il est des atteintes

cruelles dont ou a long-temps à souffrir et dont on ne guérit j mais. Ma aœur détourna l'entretien pour ne pas l'occuper de tristes idées ; et lorsqu'il fut parti : Ce jeune komme a, dît-^eUe, quelque passion dans Tâme. Je le crois conume tous, lui dû-^e, «t )e soupçonne que c'est lui qu'aineuiit cette jeune personne dont je vous ai peint le malheur. Lui ! s'écria ma sœur avec émotioB; c€ quelle est cette infortunée ? — C'est ma nièce , c'est votre fille. — O ciel ! que dites-vous ! Ma fUle ! ils s'aimaient donc à mon insu. ! £t à l'indu l'un de l'autre , ajoutai-je ; chacun des deux se flatte de mourir avec son secret , et je ne sais moi-même que ce que j'en ai pénétré. Il &ut tout éclaircir, me dit ma sœur ; vojes ma fille , tâchez de lire dans son cœur ; et pré venez l'abbesse que Vomt est suspendu. De mon côté j'ai Sait inviter YiUarcé à souper demain avec moi : je ne tarderai pas à savoir de kd-méme ce qnî te. passe dans mon âme.

Yillarcé qui , de son côté , désirait de la trouver seule , arriva de bonne heure , et l'entretien s'engagea sans détonr. Monsienr , lui dit ma sœur, vous m'avez parlé de vos peines; et l'estime la plus sincère , l'intérêt le plus sérieux me presse de savoir quelle en est la nature , pour vous offrir sinon des conseils salutaires , au moins les consolations de l'amitié ; ci» , je vous le répète , c'est par ce sentiment que je veux réparer mes torts. Madame , répondit le jeune hoomie , vos bontés semblent pressentir ce que j'ai à vous révéler , tant c'est à propos qu'elles daignent m'en .inspirer la confiance. Lisez donc au fond de mon cœur.

Tandis que je me ruinais dans votre estime par des travers et des ridicules dont je m'étais &it un système , je m'enivrais auprès de vous des illusions les plus flatteuses de l'espérance et de l'amour, et je m'applaudissais d'une passion naissante qui devait faire mon supplice. Bientôt le charme a été rompu ; et c'est alors que j'ai senti au fond de mon àn^e se fixer et s'approfondir l'impressioa fatale d'un objet qui m'était ravi , qui l'était pour jamais. J'ai su de mon ami que , volontairen^nt et par inclination » sa sœur , au grand regret de sa mère et de sa famille , s'étant retirée au couvent, demandait à prendre le voile. J'ai su que deux années d'épreuve n'ont fis^it que l'affermir dans sa résolution. Enfin je sais que dans peu de jours se consonoune son sacrifice ; je n'ai pa«« la-pensée de l'en dissuader , ni d'obtenir de vous, madame, une tentative inutile. Je ne veux pas non plus jouer dans le monde des scènes de romans , ni me faire citer au nombre des amans mal* heureux et désespérés ; on n'a que trop parlé de moi ; je n'ai plus qu'à mourir tranquille ; et mon ami lui-même qui me voit dépérir, ne connaît point. mon mal. Mais vous, madame, dont le cœur est un sanctuaire pour moi , vous tenez de si près à Tobjet de

peines , que dès que vous avez daigne vouloir ea être ins- Kn^ite , TOUS avez dû l'être. Ce sera d'ailleurs , je Favoue y un sou* aigeixient pour celui qui adore madeîboiselle de Clarville , qui ne at verra plus , qui l'aimera toujours y de pouvoir parler avec vous 17 «m objet qui nous est si cher.

Quand même la cause de votre malheur me serait étrangère , liû dit ma sœur , je m'y intéresserais par tous les sentimens qu'un vertueux amour inspire ; et après en avoir sollicité la confidence , |e me ferais un devoir d'en adoucir les peines , si je ne pouvais rien de plus. Combien n'y suis-je pas plus obligée encore , lorsque cette cause innocente du mal qui vous détruit est un autre moiméoie? Ce que je n'ai pas fait pour moi, quoique ma fille que je perdais me ÎAt bien chère j je le ferai pour vous , monsieur , n'en doutez pas ; et hormis d'abuser du pouvoir maternel , tout ce qui ià*est qu'invitation et que persuasion sera mis en usage pour ramener ma fiUe auprès de nçioi. Alors si elle sent comme moi le prix d'un cœur tel que le vôtre , eUe est à vous ; et je ferai mon bonheur d'assurer le sien. EUe achevait à peine, le bon jeune bomme ét^it à ses genoux.

Je ne sais pas décrire des scènes pathétiques , reprit madame de Solange ; et d'ailleurs chacun sent ce que peut dire un mourant qu'on ranime par un breuvage salutaire, ou un naufragé qui périt , et auquel du haut d'un écueil on jette un cable secourabîe. Je vous laisse donc imaginer ces transports de reconnaissance ; el je vais moi-même trouver Caliste , que je revis le lendemain.

n ne me fut pas difficile , en lui parlant de sa mère , d'amener le récit de sa réconciliation avec M. de Yillarcé , et de leiir premier entretien. Caliste en m'écoutant rougit , mais sans marquer encore aucune émotion. Ce ne fut qu'à ces mots , il est des a/teitUeê cruelles doua on a long^tempa à souffrir et dont on ne guérit jamois , qu'elle ajouta : Oh non , jamais , jamais on n'en guérit.

Ne penses-tu pas conmie nous , lui demandai*je , que ce jeune homme a quelque passion dans l'âme? — Hâas ! peut-être bien , dit-elle , et si cela e^t , je le plains ; car il n'a pas les niêmes consolaiîons que moi. — Et si celle qu'il aime , l'aimait aussi à son insu? £t s ils n'étaient malheureux l'un et l'autre que pour ne pas savoir qu'il leur e^ permis d'être heureux? — Hélas! me ditelle , ma tante , pourquoi venez^vous me troubler de ces dangereuses pensées ? Je vois trop bien que vous croyez avoir pénétré mon secret ; mais croyez-vous de même avoir surpris le sien ? £t . quand ce serait lui , qui vous assure que ce soit znof ? Et si ce n'est pas moi , voyez le mal que vous me faites I Et si c'est toi , lui dis-je eq fixant mes yeux ^ur les siens ? Elle se jeta dans mes

Bga CONTES MORAUX.

bras ; et je sentis mon sein baigné de larmes. Eb bien , c'est toi I ilFa dit à ma sœur , et nous n'en pouvons plus douter. — Et qiîi Ini a répondu ma mëre , demanda-t-elle d'une voix tremblante} — Que tu- es à lui , si tu le veux. — Quoi , ma tante , il faut doM que ma conduite se démente , et que pour un époux dont ot m'aura parlé , je cbange de résolution ? Que dira-t-on de moi?— - Que tu obéis à ta mëre. N'as-tu pas annoncé que tu lui étais soumise , et que ta résolution même dépendait de sa volonté ? • — Oui , je l'ai dit. — Eb bien , ta mëre commandera , et tu ne feras qu'obéir. Elle m'embrassa de nouveau , et au battement de son cœur, au mouvement pressé de son baleine , je crus sentir s'exbaler de son sein tous les soupirs qu'elle étou£fait depuis deux ans. Je la quittai bien vite pour aller retrouver ma sœur.

Je ne me trompais pas : j'ai son aveu , lui dis-je , et c'est bien Villarcé qu'elle aime. Mais elle ne veut cbanger de résolution que pour vous obéir; et il faut que vous commandiez. Je commande, me dit ma sœur , qu'elle se rende auprès de moi des ce soir même. Allez , et ramenez-la moi. Les heures de douleur sont longues , et je veux épargner à cet intéressant jeune honune an moins cette nuit de tourment.

Elle le fit venir; et, par degrés, le rassurant et lui insinuant l'espérance, elle affaiblit tant qu'il lui fut possible la commotion que lui aurait causée une subite joie; elle fit prudemment, car il y aurait succombé.

Nous ne tardâmes point à arriver , sa fille et moi. La voilà , lui dit-çlle en nous voyant paraître ; elle est soumise à ma volonté ; elle y cëdc sans répugnance ; peut-être un joiir vous en dira-t-«lle davantage. Sa mëre ne veut pas lui en dérober le plaisir.

Ce fut alors que nous conçûmes combien nécessaire avait été la précaution que ma sœur avait prise ; car tout préparé qu'il était à soutenir l'excës de son bonheur, Villarcé n'en eut pas la force ; ses genoux fléchirent sous lui; il se laissait tomber, et ce fot moi qui le soutins. Caliste , dans les bras de sa mëre , ne voyait qu'elle, et pleurait de joie et d'amour. Enfin tout fut calmé, et lorsque je les vis à table , elle auprës de sa mëre , et lui auprës de moi, vifà-vis l'un de l'autre , n'osant se regarder et ne pouvant parler tant ils étaient saisis , confus, surpris de se trouver amans sans s'en être jamais doutés.... Je vais vous dire une chose étrange; mais n'en déplaise à l'amour maternel , et n'en déplaise à l'amour même , je crois que de nous quatre je fus dans ce moment la plus heureuse , par la seule pensée que leur bonheur venait de moi.

DRISA.C.

Du t^mps de la chevalerie , dit à son totir le baron de Drisac,

LA veillée; 393

aiec l'accent de son pays , il n'y avait pas un gentiOfomme qui n'eût, au coin de son feu, quelque belle aventure, quelque prouesse à raconter. Ce bon temps est passé. Il n'y a plus de géans, plus d'enchanteurs, plus de chajnps clos; on n'enlève plus de princesses ; que voulez-vous qu'on vous raconte? Pour moi ; je né sais que vous dire; et en repassant dans ma mémoire les événemens de ma vie, le plus beau jour dont je me souvienne , fut celui où en admirant les tableaux de nos peintres dans le salon des arts, je reçus une.croquîgnole. Quoi , sur le ne^, s'écria Juliette? £h oui, mademoiselle , sur ce nez-là. Voici le fait.

A l'âge de vingt ans, j'étais arrivé à Paria, avec mon patrimoine dans un porte-feuille très-mince , et la promesse d'un' brevet de lieutenant d'infanterie, sur lequel je fondais- toutes mes espérances et mes projets d'ambition. Le brevet se faisait attendre , car p'était le temps de la guerre ; on était friand de dangers , et les emplois vacans étaient brigués par une foule de jeunes amans de la gloire ; si bien qu'en attendant mon tour , je voyais mon petit pécule s'en aller insensiblement. Je le ménageais pourtant bien ! et pour me tenir lieu des plaisirs ruineux, je m'en faisais d'économiques. Moitié goût naturel , et moitié calcul et prudence , je m'avisai d'aimer les arts et de fréquenter Içs artistes. Mes spectacles étaient les ateliers; il ne m'en coûtait rien ; et plus sensible tous les jburs aux productions du génie , je pouvais en jouir sans bourse délier ; je trouvais cela fort commode ! ajoutez, d'abondance , que parmi les artistes , je trouvais des hommes instruits , des caractères à l'antique , une franchise que j'aime fort , une fierté .que je ne hais point , de la gaieté , souvent de l'esprit , de la verve, ^et une vivacité d'imagination qui me rappelait mon pays.

Celui de tous auquel je m'attachai le plus y ce fut Carie Vanl<to. Il n'y avait pas de meilleur peintre, il n'y avait pas de meilleur homme. Plein de génie et d'âme , il avait les mœurs d'un enfant. Il remarqua mon assiduité ; il fut sensible aux éloges naïfs que je donnais à ses ouvrages ; et il me prit en amitié. Bientètfill me permit de l'aller voir chez lui : j'y trouvai le bonheur et les plaisir^ de l'innocence. Sa femme avait la voix d'un rossignol, sa &lAe l'éclat d'une rose ; c'était le plus joli printemps qu'il fût possible de voir fleurir.

Vous allez en être amoureux , lui dit tout bas Dervis. — Oh î non , je ne voyais dans la belle Carline que le chef-d'œuvre de son père : sa main était promise et son petit cœur engagé ;. qu'aurai^je fait de mon amour ? Non , croyezrmoi, l'amour ne vient pas tout seul et de lui-même , c'est toujours l'espérance qui l'amène et qui l'introduit ; et puis , j'avais mon brevet dans ma tête y et sitôt qu'il fut expédié , je partis.

Brtfre jeoae h(MBme , me dit Carie dans nos adieux , tous aux coops de fusil ; )'ai un bon office à vous rendre. Bagîeux plug habile chirurgien de l'armée , est mon ami intime ; une lettre de* recommandation pour vous aaprës de lui. Je la comme vous croyez bien , avec une sensible joie ; Bagienx , le f d'une bataille , était un personnage d'une grande impoi et bien Hie prit d'être son protégé. Huit jours après mon anivi je reçus, à l'attaque de Laufeld , deux blessures ; l'une à la eut mais fort légère ; l'autre à l'épaule droite, et oelle-ci valait la pe qu'un homme habile y mît la main. Bagieux, à qui Vanloo a recommaïklé de ne^paâ me perdre de vue dans les occasîoas rieuses , sut que j'étais blessé , et accourut à mon secours.

Digne ami de mon ami Carie , considérée , lui dis*je , que et bras est celui dont je tiens i'^piée ; tâchez de me le conserver. Il leva l'appareil. La balle était readée, et il fallut la dégager. Je ne veux pas vous ennuyer de meis douleurs et de son industrie , l'intéressant est de savoir qu'il me guérit , et que «■»& bras fut encore an service de FlËtat et de mes aknis.

Enfin la paix m'ayant permis de venir rendre grâce à celui dont la prévoyiince m'avait jieut-être sauvé la vie , je passais mes jours avec lui dans l'intimité 1^ plus douce ; le matin à son al^ lier , le soir au sein de sa famille et au clavecin de sa femme , où la belle Carline , instruite par sa mère , essayait ses jeunes talens.

Autour du clavecin , une société d'artistes , de lettrés , de bous bourgeois amis de Carie , exprimaient leur ravissement ponr cette nouvelle musique , dont madame Vanloo nous faisait la premièn? connaître et sentir les beautés ; et Carie , dfms ce cercle , m'avait fait distinguer Pacôme , son ami de cœur , dont le jeune fils me semblait ]>rodigieusement sensible à la belle voix de CarUae. Aiosi se passait notre temps.

Cette année-*là , le salon. des beaux arts fut d'une richesse admirable , «t mon ami Vanloo «'y distingua par la fierté de sa manière et le brillalit de sa couleur. L'envie n'en fnt que plus envenimée contre la gloire des talens.

J'aieuï dire que la*gloire et l'envie étaient nées le même jour, l'une de l'œuf d'un ai^', l'autre du sein d'une vipère ; je le croirais a^sez , et je conçois que l'artiste qui rampe soit jaloux de cthi qui yole. Mais celui qui n'est point artiste, de quoi , sandis ! pcnt- ' il dire envieux ? En fait d'esprit, à la bonne heure , chacun y prétend plus ou moins :« on a fait dans sa vie un madrigal , aoe . chanson ; c'en est assez pour être un ennemi de Voltaire. Montesquieu , après tout , n'a fait que de la prose; M. Jourdain en fait aussi; mais à moins d'avoir manié le ciseau, le pincesn^ comment peut-on être offusqué de la gloire du peintre ou de celle

LA VEILLÉE. SgS

da statuaire ? C'est qu'il est une espèce d'hommes naturellement ennamis de tout bien : tout succès les afflige, tout mérite les blesse ; ils obscurciraient le soleil, s'ils pouvaient souiller sa lumière.

Entre ces malheureux était un spadassin appelé Rudricour , connu dans les cafés et dans tous les spectacles pour un cabaleur redouté. Il se piquait aussi d'être le fléau des artistes ; et tous les jours dans le salon , la lorgnette à la main , il vantait avec arrogance ce que dédaignait tout le monde , et en revanche il dénigrait ce qu'on admirait le plus. Il avait pris surtout en haine ce bon Carie Vanloo , de tous les hommes le plus modeste, le pins sensible k la critique, et à qui un simple écolier faisait effacer son ouvrage ,- s'il avait l'air d'en être mécontent.

Save£-vous , me dit Carie , pourquoi cet homme-là me poursuit avec tant de rage ? Je l'ai vu chez moi l'an passé aUssi bas complaisant et louangeur aussi outré , qu'il est acre et mordant critique ; mais en feignant d'être amoureux de mon talent , il Tétait de ma fille , e:t il eut l'insolence de lui glisser un jour un billet d'amour dans la main. La pauvre enfaitt nous apporta ce billet, et nous déinanda , à sa mère et à moi , ce que lui voulait ce monsieur ? Je vis tout simplement qu'il voulait la séduire , et sana daigner me plaindre , |e priai l'amateur de ne plus mettre les pieds chez moi. Il ne me l'a ppint pardonné. ,

Je tâchais inutilement d'inspirer à.Yanloo, pour cette espèce de gens-4à , tous le mépris qu'elle mérite. Ah ! me répondait-il , ce sont les Rudricour qui ont fait mourir de chagrin Le Moine. Cependant comme il avait pour lui la voix publique et de brillans succès , eu l'assurant bien , je calmais un peu ses esprits.

Mais un matin que j'allais le voir, je trouvai le plus beau tableau qu'il edt mis au salon déchiré par lambeaux, et devant ce.tabjeau,* sa femme et sa fille éplorées.

Saisi d'étounement et de douleur, je demande à ces femmes quel est le furieux qui a lacéré ce bel ouvrage. Hélas ! me dit la mère, c'est mon mari. — Il est donc fou? — Il l'est de douleur,* me dit-elle , et il a bien raison de l'être. Ce malheureux tableau va peut-être coûter la vie à notre {dus ancien ami. Pac6me , vous le cohnaissez, vous l'avez vu chez moi. Ah! M. de Drisac, un père de famille , âgé de cinquante ans ,*a reçu hier dans un café le plus cruel affront , pour avoir répondu à un méchant appelé Rudricour , qui décriait l'ouvrage de mon mari et son talent , sans même épargner sa personne , l'accusant d'un orgueil outré et d'une haine* aourde et basse pour tous ceux de son art qui valaient mieux que lui. Pacôme avait souffert la critique la plus violente contre l'ouvrage de son ami ; mais quand le détracteur en vint à des injures personnelles , il le défia de citer unsenl fait ni un seul témoin qui

appuyât cette calomnie. Ce mot de calomnie blessa le calomniateur. Tiens , le voilà le témoin , dit-il en menaçant de frapper le bon homme ; et celui-ci , au moment de Tinsulte , se trouvant désarmé , n'en put tirer vengeance ; mais , hélas ! depuis hier aa soir , sa femme et ses enfans ont beau vouloir le retenir , il vent mourir ou se venger. Son fils veut mourir avant lui. Ce n'est pis tout ; mon mari pense que c'est à lui de venger son ami , et dam ce moment il est là qui prépare ses pistolets. Plein d'une fureur sombre , il nous a rebutées , sa fille et moi ; il ne veut plus nous voir que cet affront ne soit lavé.

En écoutant ce funeste récit , Bagieux me vint dans la pensée. J'allai droit à Yanloo , je le forçai de m'ouvrir la porte du cabinet oii il- était seul enfermé ; et lui voyant charger ses pistolets : Que faites-vous ? lui dis-je , et ne voye^vous pas que c'est à l'indîgn*tion publique et au mépris que ce vil garnement doit être abao» donné ? ^— Non , M. de Drisac, me dit-il , non : si c'était ai lâche , à la bonne heure ; mais puisque le «plus malhonnête dei hommes n^en est pas moins ce qu'on appelle parmi vous un htoime de cœur , je saurai s'il en a , et s'il est aussi brave qu'il est insolent

et cruel*

Comme il disait ces mots, nous vîmes Ru dricour passant sons nos fenêtres pour aller au salon , la tête haute , le regard insultant, le chapeau sur les yeux , unç longue épée au coté. Le voilà , me dit Carie : à son retour du salon , je l'attends ; vous me servirez de téoioin.

Je n'avais • guère plus de confiance aux pistolets de Carie qu'à l'épée du bon Pacome ; mais le moyen de retenir un homme à qni le sang bout dans les veines I II me pria de. le laisser sortir d'un ton à ne plus me permettre de l'arrêter ; je parus lui céder , et me contentai de le suivre. Mais en sortant du cabinet , ah ! quelle scène! quel tableau! et comme il l'aurait peint lui-même! sa femme , son aimable fille , l'une à ses pieds , l'autre à son cou , l'enchaînant de leurs bras, avec des cris, avec des larmes , avec ces mots de la nature qui transpercent le cœur. . • Carie y était insensible. Mon ami , disait-il , mon ami est déshonoré ; il faut que je le venge ou que je meure , et il s'arrachait de leurs bras. Sa femme tombe évanouie , sa faible et tendre<enfant lui résistait encore ; elle avait découvert les pistolets cachés sous l'habit de son pere, et, oubliant les frayeurs de son âge, elle' voulait , par un dernier effort , le désarmer. Que fais-tu , lui dit-il , ma fille ? ilJ sont chargés , et. si l'un des deux part , tu vas tuer ton père I £1)0 tomba sans couleur et sans mouvement.

Oh ça , nion cher Carie , lui dis-je , vous penses en brave homme , il n'y a pas moyen de*le dissimuler ; mais voii.s allez agir

fu FanfaTon , si en abordant votre homme au sortir du salon , vous e provoquez en public ; car ce sera paraître vouloir qu'on vous épare. Youlez-vous me laisser .vous l'amener, sans bruit, en uelqiie lieu ou vou3 serez plus à votre aise ? — Fort bien , me ît-il avec joie , c'est ce que je demande. •-— Tenez-vous donc tranpiille , et quand vous nous verrez passer , vous nous- suivrez. En attendant , allez secourir vos deux femmes ; moi , je vais monter au salon.

£nL effet j'y montai , et dans la foule je vis mon homme , sa lorgnette à l'œilnlroit , parcourant les tabjeaux, et parlant des plus admirables avec un insolent mépris , ak grand scandale de trois jeunes artistes qui le suivaient des >yei^/ , indignés de son impudence. Je m^approche et me place auprès de lui , tant soit peu en arrière , pour engager le dialogue. Je lui entends dire d'un tableau de Vernet : Enluminure d'éventail. Et moi , je dis : Quelle beauté ! quelle vérité de couleur ! qui jamais a mieux peint le ciel , l'eau , Vair et la lumière ? Il me regarde du haut en bas, et s'avançant , il dit d'un tableau de Desliaies : C'est de l'art sans talent ; et moi. Ce n'est que du génie. Il lorgne un tableau de Yien, et dit : Ouvrage d'écolier ; et moi je lui ripostjC : D'écolier rival des grands maîtres. Il dit d'un Lagrenais : Cela est froid et maniéré. Oui , dÎ5-je , froid comme l'Albane , maniéré comme le Corrège. {Infîn apercevant le vide .du tableau de Yanloo : Il a bien fait de l'ôter ^ dit-il en souriant , il n'y avait rien de si plat; et moi : Il a mal fait, il n'y avait rien de si sublime.

Mes répliques l'impafientaient. Il me regarde sur l'épaule une seconde fois^ et dit : L'importun voisinage que celui d'un sot! et moi : La fâcheuse rencontre que telle d'un fat I Alors il se retourne , et me prenant pour un écolier , il me donne une croquignole. Je ne remuai point , et sans faire aucun bruit , je rais mon chapeau sur ma tête. Monsieur , lui dis-je , vous voyez cette cocarde? — Oui , je la vois. — Eh donc? — Eh donc ? répliqua-t-il en me contrefaisant. Messieurs, dis-je à mes trois artistes qu'étonnait ma tranquillité , voulez-vous venir faire un tour ? Tous les matins avant dîner , je prends l'air aux Champs-Elysées ; cela me met en appétit. Je m'y promène aussi quelquefois , dit mon homme ; l'exercice me fait du bien. A l'instant je sortis avec mes jeunes gens , à qui les yeux pétillaient de colère.

Vanloo m'attendait au passage, -r- £h bien ! notre homme? — H va nous suivre ; rendons-nous aux Champs-Elysées. Chemin faisant , Yanloo instruisit les artistes de l'aventure de Pacome ; mais il ne sut rien de la mienne ; je les avais priés de n'en pas dire un mot.

RudricooT ne se fit pas attendre , et en arrivant , nous le vimes

s'avancer par une autre allée ; mais Pacôme et son fils , qui saai doute l'avaient guetté , le suivaient à peu de distance , le chapeau sur la tête et l'épëe an coté , pécaîr ! c'était pour la première f<w.j Ah ! me dit Carie en les voyant, délivre»-moi de ces deux hommetlà , ils vont se faire tuer. Nous allâmes les joindre.

Tout heau , messieurs , leur dis-je , quand nous fûmes ensenh ble ; chacun de nous ici a sa propre querelle à vider; car, ne voin déplaise , je viens d'à voir aussila mienne, et notre commun advei^ saire commencera par moi , si vous le trouvez bon. — Yons, monsieur? me dit Carie; vous n'êtes ici que témoin. Je pénètre votre intention , et sens tout ce que je vous dois ; mais n'allez pu •plus lofai , et croyez que sans vous nous sauroqs laver notre injure. — Votre injure , fort bien , lui dis-je ; m^is la mienne ? — La vôtre? — Eài oui, ma croquignole. Est-ce vous qui l'avez reçue? est*-ce vous qui la vengerez ? Il ne m'entendait pas. Je lui expliquai le fait. Il Voulut en douter encore ; mais j'avais là mestémoim. Ce n'est donc pas pour vous, lui di»-je , c'est pour moi que j'ai prié ce galant homme de venir faire un tour de promenade ; et puisque c'est moi qui l'invite , c'est à moi de le recevoir. Je ne serai pas loiig I et dans quelques minutes , je vous le livre mort ou nf.

Kudricour s'impatientait ; excusei&-moi , lui dis-je en TaLordant : 'j'ai perdu là quelques minutes ; mais ces messieurs me dis- .putaient la préséance , il a fallu leur faire entendre qu'elle m'ap> partenait. Us m'ont cédé le pas ; maintenant je suis tout à vous.

Je vois, dit-il avec un sourire insultant, que j'ai pins d'ooe 'affaire ce m^tin ; expédions la votre.

A l'instant il tira une épée longue d'une aune ; moi , je tirai •aussi ma petite .épée, encore vierge , car je n'avais jamais dam -ma jeunesMT badiné qu'avec le fleuret.

Nous commençons par nous escrimer , comme en nous agaçant l'un l'autre ; mais tout à coup il me détache une botte effroyable qui allait me percer d'outre en outre ; heureusement ma lame fit décliner la sienne de la ligne de direction ; en même temps y comme il s'allongeait, et qu'en parant je ripostai , son oeil droite se trouvant au bout de mon épée , s'enfila de lui-même. Apparemment la douleur fut vive, car il pâlit; et laissant tomber M» épée , il .alla s'appuyer contre un arbre voisin.

Mes amis , qui le crurent mortellement blessé, voulurent accoo^ rir. Non , »3ur dis-je, il est plein de vie ; il n'a perdu qaesoo 'mauvais oeil ; laissez-moi lui parler ; j'ai encore deux mots à lui dire; et en relevant son épée, j'allai à lui. Vous devez en a W assez , lui dis-je ; et moi , pour ce qui me concerne , je suis content ; mais voici un brave homme que vous avez gratuitement et cruellement offensé; c'est à lui, s'il vous plaSt, qu'il faut venir

LA VEILLÉE. Vg

ima vider pardon , et mettre à ses pieds votre ëpee. A ces mots , me regarda de son œil gauche avec fareur , et répondit qu'il ^n ferrfldt rien , qu'il était sans défense , que Je n'ayais qu'à le kftT. Je ne vous tuerai point, lui dis-je ; mais si vous refuses une Sparatîon si juste , et cependant si douce , de l'outrage le plus m^laxit. , vous êtes indigne de voir le jour ; et vous n'avez qu'à DUS mettre en garde , car je vais vous percer l'autre œil et vous nener aux Quinse-Yingts. Il entendit raison , et le bon Carie et es deux Pacôme , en le voyant dans ce piteux ^tat leur rendre son !pée., en furent émus de pitié. Les trois jeunes artistes n'étaient pas si compatissans ; et en se rappelant l'œil dédaigneux de la lorgnette , cet œil-là , disaient-ils , n'insultera plus les talens i X>îeu l'a puni par oi) il a péché.

Voulez-vous , leur dis-je , admirer davantage l'équité de la Pro<-

'^ideace? Apprenes que ce même bras' qui vient de venger mon

ami Carie et ses amis , c'est Carie qui me l'a sauvé. Je leur contai

mon. aventure de Laufeld ; ils furent charmés de m'entendre ; et

voilà , disaient-ils y comme un bienfait n'est jamais perdu.

£!n conversant ainsi , nous nous avancions vers le Lonvre , bien

contens d'aller consoler deux familles au désespoir. Tout à coup

un garde m'arrête et me dit de le suivre ; quelqu'un de* loin sans

doute avait vu le combat et nous avait trahis. Ne craignes rien ,

me dirent les trois jeunes artistes , nous sommes vos témoins , et

ils m'accompagnèrent jusqu'à la prison. Carie et les deux Pacôme

voulaient me suivre aussi > quoique plus elTrajés que moi. Non ,

leur dis-je , gardez-vous bien de vous mêler dans cette affaire ; je

m'en tirerai ; laissez-moi , et ailes rassurer vos femmes.

Les trois témoins furent ouïs; je fus interrogé moi-onême ; et ne voyant dans tout cela qu'une insulte , qu'une renccmtre et qu'un insolent châtié , l'officier chargé d'en instruire m'assura que le tribunal ne me laisserait pas languir.

Me voilà donc entre quatre murailles , Le cœur plein d'une joie que je ne puis vous exprimer.

J'avais forcé Pacome à recevoir et à garder l'épée queB.ndricour avait mise à ses pieds ; c'était pour son honneur un témoignage irréprochable. Carie était rendu à sa femme et à sa chère enfant. Consolés , délivrés du plus violent chagrin et des frayeurs les plus cruelles , ils étaient contens , pleins de joie , heureux dans les bras l'un de l'autre. Je voyais tout cela du fond de ma prison , et j*y respirais l'air le plus suave, le plus pur que j'aie respiré de ma vie. Ah ! je le crois , dit Juliette ; mais vous fûtes encore bien plus heureux, je gage , dans votre prison , lorsque vous vîtes arriver deux . &milles si soulagées et si ravies de vous devoir ce qu'elles avaient de pi us^ cher.

4oo CONTES MORAUX.

Rien n'est plus yrai , mademoiselle ; il n'j a point de s] ravissant comme celui-là. Dans le séjour du crime , de la honi et de la douleur, je me crus dans le ciel. Figurez-vous que tendre Carline m'embrassait , me baignait de larmes , et coui mes mains de baisers. £h bien , c'était le moins touchant des jets de ma jouissance. Sa mëre ! ah ! les yeux de sa mère ! cV ce qu'il fallait voir ! et son amie ! la femme de Facôme ; et éi jeunes sœurs de soniiks ! il n'y a point de couleur pour peindre t< cela. Oh ! biepheurense- croquignole! disais -je en moi-méj sans toi je n'aurais jamais soupçonne cet excès de bonheur ! JV étais enivré. Je les embrassais pêle-mêle , et je pleurais comme un enfant.

Je finis par les rassurer sur ma situation ; et quand tout fii calmé : Monsieur de Drisac , me dit Carie , vous avec , j'en si sûr, sollicité une querelle, un atfront, pour venger le notre. — . Mon ami , quand cela serait, vous savez bien , lui dis-je , que ce bras est à vous , ne me l'avez-vous pas sauvé ? H serait donc bîett> juste que votre bras vous eût servi ; mais j'ai été insulté moi-même sans autre cause, je vous le jure, que d'avoir opposé le bien^au mal , en louant des talens dont Rudricour parlait avec mépris. An reste , le voilà corrigé , je l'espère ; et s'il regarde encore les ouvrages des grands artistes , ce ne sera plus du même œil.

Vous pensez bien qu'en me quittant , Carie mit tout en mouvement pour me tirer de là. Il avait des anciis , ils agirent arec chaleur; et dès le lendemain , le maréchal de N... me fît venir chez lui) Je lui contai naïvement tout ce que je viens de vous dire ^ hormis le rendez^vous que je dissimulai.

Vous êtes up brave homme , un véritable ami , me dit ce gén^ reux vieillard. .Je prendrai soin de vous ; et il me tint parole : je lui dus taon avancement. Mais ce qui m'a été plus cher que ma fortune , c'est l'amitié de deux familles qui m'ont toujours chéri et choyé dans leur sein , les *uns avec l'affection dont les enfam aillent leuV père; les autres avec la tendresse- dont un père aime ses enfans.

NORI/IS.

J'ai bien aussi ma petite aventure à raconter, dit la bonne madame de Norlis ; mais un scrupule me retient : c'est de savoir si> à vingt-cinq ans d'intervalle, on peut, sans vanité , dire de soi le bien que l'on dirait d'un autre : c'est un cas de conscience que je donne à résoudre à M. le curé. A cette distance de soi on est si peu soi*même , répondit le bon honune , que l'amour-propre n'y est presque plus pour rien. N'ai-je pas dit de ma jeunesse le peu de bien que j'en savais? J'en vais faire autant, reprit-elle.

LA VEILLÉE. 4oi

Je suis d'un pays où le mariage n'est pas une chaîne indissoluble , et oii le divorce est permis du consentement libre et mutuel des deux ë])pux. Cependant comme l'inconstance n'était point dans mon caractère , et que la seule idée de revoir dans le mox^de un homme qui, après avoir été la moitié de moi-même, ne me serait plus rien , blessait mon imagination , je mis dans mon engagement toute la réflexion dont ma jeunesse était capable ; et j'examinai moins si celui qu'on me proposait pour époux était fait pour me plaire , que si j'étais moi-même celle qui devait captiver son cœur et le posséder pleinement.

Je crus voir en e£fet dans M. de Norlis une âme susceptible des sentimens qu'avec un peu de soin je croyais pouvoir inspirer. Il me voyait avec plaisir, m'écoutait avec complaisance , goûtait le tour naïf et simple de ma pensée , avait l'air de me consulter; et sur tous les objets qui intéressaient notre âgé , nos goûts étaient d'accord. Ainsi ma plus chère espérance , celle de son bonheur, qui serait mon ouvrage , se fortifiait tous les jours ; et , à vrai dire , cette espérance tenait un peu de l'illusion qu'on se fait à soi-même, quand ce que l'on espère est ce qu'on désire le plus. J'aimais sans savoir que j'aimais.

Dans le choix que l'on me permît , Norlis eut donc la préférence , et cinq ans de l'union la plus paisible et la plus tendre me firent bénir le moment oii je m'étais donnée à lui.

Deux enfans , un fils son image , une fille qu'il aimait , disaitil , de prédilection parce qu'elle me ressemblait , resserraient encore nos liens , et je me croyais aussi sûre de mon mari que de moi-même , quand tout à coup je le vis changer, se refroidir, me négliger, s'éloigner même de sa femme et de ses enfans. Je dissimulai ma douleur, mais j'en cherchai la cause ; et j'appris qu'il rendait les'soins les plus assidus à une jeune veuve , dont on me vantait la sagesse , mais dont on me faisait redouter les attraits.

Madame de Yelbac , plutôt jolie que belle , ayant dans la figure cette piquante irrégularité qui semble être un caprice de la nature, et qui compose ce qu'on appelle un visage de fantaisie, mais bien plus séduisante encore par son esprit et par son caractère, avait enchanté mbn époux.

A tout ce que le naturel a de plus attrayant dans une jeune femme, elle joignait un art qui m'était inconnu, l'art de se jouer à son gré des désirs et des espérances. Honnête cependant et sévère dans ses principes , elle disait à qui voulait Fentendre , que l'homme qui oserait compter sur sa faiblesse serait un fat; que , quoiqu'elle eût aimé et pleuré son mari , elle ne s'était pas engagée à mourir fidèle à son ombre ; qu'à son âge il y aurait de la folie à^'imposer une si dure loi , et qu'elle n'estimait pas assez ce

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faste de vertu pour y mettre sa gloire ; qu'elle voulait donc bai que tout le monde sdt que son cœur était libre et pouvait se dg^ ner encore; mais que sa liberté était d'un prixmuquel on. n'ai teindrait pas aisément. ' \

Mon mari , dont l'état et la fortune auraient été à sa Bicd séance , lui convenait assez lui*méme pour lui faire envier wam sort ; maiis cette envie y ou trop légère , ou trop adroite pour d montrer, ne laissait voir dans le cœur de la jeune veuve qu'ua fierté jalouse de son indépendance , et qu'une vertu dont janui aucune séduction n'aurait pu triompher. ^ j

Enfin quand elle fut bien assurée de son empire : Êtes— vous ûd sensé , disait-elle à Norlis ( car j'ai su tout cela depuis ) , ête»-voJ insensé, de me parler d'amour ? vous , le mari d'une femme aif mable et vertueuse , me croyez-vous moins estimable qu'elle ? c| ne craignez-vous pas vous-même d'être méprisable à mes jeaxy en m'apportant l'hommage d'un sentiment qui lui est dû , et qu'ellt mérite si bien ?

Il rougissait , il s'accusait de folie et d'égarement ; il avouait qu'il était injuste. Mais enfin , disait*il ^ comme disent les infidèles , qui peut commander à son cœur ? Oh bien ! moi , je c<Hnmande au mien , lui répondait madame de Yelbac , et je lui com* mande d^un ton qu'il n'aimera jamais , j'en suis bien sûre , que ce qu'il lui sera permis et glorieux d'aimer. Vous , Norlis y par exemple , je suppose que vous fussiez l'homme du monde dont la figure , le langage , le caractère , en un mot, \e/e ne sais quoi , me préviendraient le plus ; un seul article détruirait tout : vous avez une femme. Après cela , réunissez l'esprit d'Ovide et le cœur de Tibulle , la beauté , la galanterie , les agrémens d'Alcibiade ; je ne vous crains non plus que le sot qui m'ennuie , ou que le galant fade et langoureux qui me déplaît.

Ainsi se passaient leurs tête-à-tête. Mais en public et devant lui, elle jetait légèrement dans ses propos des maximes qui étaient pour lui autant d'avis et de leçons , et qui ranimaient dans son cœur l'espérance découragée ; l'éloge du divorce , la témérité d'un engagement perpétuel et irrévocable , la folle obstination de ^'ennuyer ensemble , de se gêner l'un l'autre quand on ne s'aimait plus , la mauvaise foi des époux qui se trompaient mutuellement par de faux semblans de tendresse , l'excuse enfin d'un changement auquel on avait di\ s'attendre, et qui, n'étant pas volontaire , devenait innocent dès que l'on en faisait l'aveu ; tels étaient les propos qui semblaient lui échapper. Mais quelquefois d'un ton plus ferme : Ce que deux âmes se doivent l'une à l'autre, disait-elle , c'est une pleine sincérité ; et de tous les genres d'hypocrisie , la plus odieuse est celle de l'amour. Je sais bien que dans

LA VEILLÉE. 4o3

'femnie la pudeur peut servir d'excuse à la dissini,ulation ; is la fausseté dans un homme ne peut être qu'une bassesse ; et ^«st lin hommage qu'on doit à la beauté , à la vertu , à l'innocente brédulitë d'une épouse qu'on n'aime plus , que de s'avouer indigne Pelle , et de lui rendre cette liberté dont elle n'obtient plus le prix. Ces leçons étaient recueillies comme de précieux oracles ; et la DOQclnsîon qu'en tira mon mari fut qu'il serait malheureux et boopable tant qu'il ne m'aurait pas tirée dé l'illusion oii j'étais en- Dt^re , en m'instruisant de l'état de son cœur. Dës-lors il songeait ^u divorce ; mais n'étant pas assez cruel , assez résolument injuste pour me le proposer, il voulait m'engager à le lui demander moittfeénie. Heureusement je fus instruite des propos que tenait madame de Yelbac, et j'en pénétrai l'intention. Alors , recueillie en moî^méme, seule avec mes enfans, je consultai mes forces , ma raison , mon courage , et surtout mon cœur, car c'était avec lui ^[u'îl fallait me mettre d'accord.

Je ne suis plus aimée , me disais-je en pfeurant ; et ce qui est plus cruel. encore , celui que j'aime , à qui je suis unie , a dans le cœur un autre amour. Instruite de son inconstance , je n'ai qu'à vouloir que ces nœuds , qui lui pèsent sans doute , soient rompus ; ils^Tont l'être. Mais puis-je vouloir qu'ils le soient ? puis-je vouloir que la loi divise entre nous , comme une dépouille , les fruits d'une sainte union ; qu'ils soient privés , l'une d'un përe et l'autre d'une mère ; et tous les deux peut-être négligés , rebutés par une jalouse marâtre ? Non , mes enfans , disais-je en les embrassant l'un et l'autre, je n'y consentirai jamais. C'est vous qui les serrez ces nœuds sacrés qui nous unissent; ils ne seront jamais brisés de mon aren ; je croirais vous rendre orphelins. J'aurai peut-être bien à soufirit' ; mais ce sera pour vous, et votre vue adoucira mes peines. Je serais trop dénaturée , si l'amour-propre dans mon cœur balançait l'amour maternel.

Cependant mon mari cherchait l'occasion de se délivrer du reproche qu'il se faisait de me tromper ; et il prit pour cela un de ces moDDiens oii mon cœur , par des effusions de tendresse, tâchait de ranimer le sien. Il est donc vrai , me àJÊJà froidement , que vous m'aimez encore ? Pouvez-vous me le denNSader , lui dis-je, et n'en étes-vous pas bien Sur? — Qaoi, de même , et autant que vous m'avez aimé ? — Oui, de même, et assez encore pour ne désirer rien au monde que devons plaire et de vous rendre heureux. — Oh ! pour le soin de me rendre heureux, dit-il, je n'en saurais douter. Mais j'avouerai que plus j'observe ce qui se passe en moi , et plus j'ai peine k croire à un amour que cinq ans de bonheur n'auraient point affaibli.

Il est assez naturel , lui dis-je , que votre ainour n'ait pas gardé l'inaltérable égalité du mien ; car rien de très-vif n'est durable ;

4o4 CONTES MORAUX.

mais à présent qu'il est plus modéré , il sera plus constant ^i n'en aura pas moins de charme et de prix à mes yeux. Il n'alla pas plus loin ; mais un jour que le vojant lui en demandai la cause. — Que voulez- vous que je vous Je suis mécontent de moi-même ; car enfin je suis joste y et je que je n'aurais jamais du changer. J'essayai, par mon indulgei d'adoucir pour lui et pour moi l'amertume de cet aveu. £h m madame , non , me dit-il avec impatience , jeune et belle ci vous l'êtes , vous méritez un autre sentiment qu'une simple froide amitié. Ces mots me pénétrèrent jusqu'au Fond de Tâi mais retenant mes larmes prêtes à s'échapper : Ah ! consem la-moi > lui dis-je , cette amitié pure et sensible qui me consoK de tout. Après m'être vue, adorée , je ne serai plus que chértej mais n'est-ce pas encore assez, si je le suis toujours ? Les enchai mens de l'amour sont des songes trop fugitifs. C'est un sentimeq^ doux et tendre , un sentiment inaltérable et durable comnM h. vie que je demande à mon époux ; et l'amour ne l'est pas.

L'amour , me dit-il , n'a jamais été content de cet échange; et vous m'aimez bien peu vous-même , si vous me pardonnez de vous aimer ainsi.

Je vous aime , lui dis-je , plus que ma vie , et autant que ]ç puis aimer : voilà ce que je sais. Que d'autres analysent un sentiment qu'elles n'ont pas ; je me livre à celui que j'ai ; il fait mon bonheur et ma gloire ; et je le chérirais encore quand même il ferait moa tourment. Du reste , je suis siire de la bonté de votre cœur. Vous ne serez japciais assez injuste pour me refuser votre estimé, jamais assez cruel pour ne pas m' accorder la tendre bienveillance qu'on ne peut refuser à qui n'existe que pour nous, et cela me su£t Mais enfin , me dit-il , un mari dissipé ne saurait plus vous rendre heureuse ; et je prévois que la solitude aura pour vous bien des ennuis. N'en soyez pas en peine, lui dis-je ayec douceur. Mes enfans sont déjà pour moi une compagnie amusante ; ils occuperont tous mes soins ; et puis mes livres , mon ménage , votre idée, et vous quelquefois , mon ami , c'est assez.

Je le vis confus et rê||ur ; et après quelque minutes de silence: Quelle contrariété, dflft, quel caprice de la nature! et que devrait-on plus aimer que ce qu'on estime le plua ? A ces mots , il sortit , et je fis venir mes enfans.

D'abord immobile et muette , les yeux attachés sur leurs yeux, je m'abreuvai , pour ainsi dire , de la douceur de leurs regards, et je sentis toutes les plaies de mon cœur arrosées comme d'un baume salutaire. Après cela , témoin de leurs amusemens et de leur innocente joie : cette joie sera la mienne , me disais-je en pleurant , et je serai du moins heureuse encore de leur bonheur.

LA VEILLÉE. 4o5

Tandis que je me soulageais par ces réflexions et par de douces mes , mon mari allait dissiper auprès de ma rivale le trouble •je l'avais plongé. Enfin, lui dit-il , je n'ai plus à noi'accuser dissimulation envers une femme estimable. Je viens de lui ouer que je ne l'aime plus. — Qu'a-t-elle répondu à ces douces rôles ? — Qu'elle se réduisait à la simple amitié. — Fort bien ; die s'y attendait ; et son âme fière et paisible n'a pas daigné^ s'en ImouToir. J'entends cela. Cinq ans d'amour et de bonheur peuvent fvisser dans l'âme une philosophie que ne dérange point l'indiffé* Itnce d*un époux. Et puis un nom, un état, des enfans , une lortnne considérable , l'opulence d'une maison oii l'on commande int souveraine , tout cela fortifie contre les revers de l'amour. Cependant vous voilà vis-a-vis l'un de l'autre bien décontenancés ! Ipel triste téte-à-té te! et quel rôle allez-vous jouer ?

Oh ! non , dit-il , après avoir rompu le charme , il n'y a plus moyen d'y tenir. Ce serait passer l'un et l'autre d'un palais endianté dans un affreux désert. Dès que les mots en sont dits , le divorce est inévitable. Ma foi , reprit madame de Yelbac, c'en serait j^à fait si j'avais été à sa place. Juste ciel ! un mari qui ose vous Jire en face qu'il ne vous aime plus ! c'est un blasphème après lequel ^8 faut sortir*bien vite du temple de l'Hymen , ou s'exposer à la Icolère d'un dieu qui ne pardonne point, et dont la vengeance est terrible.

^ Dès que la jeune veuve me sut bien avertie que j'étais délaissée , elle eut la bonté de vouloir m'envoyer des consolateurs. Dans sa foeiété' un bruit mystérieux annonçait mon prochain divorce*; et en même temps des éloges sur ma figure et sur mon caractère donnaient envie de succéder à l'époux que j'allais quitter. Il m'arriva des aspirans que je voyais empressés à me plaire , sans me douter encore du dessein qui les amenait.

De ce nombre fut un Anglais , d'une figure noble et douce , et d'une mélancolie intéressante ; car elle était mêlée de candeur et de loyauté. Il s'appelait milord Alt mon. Il se fit présenter chez moi 9 et y vint plus souvent que je n'aurais voulu , m'observant beaucoup , parlant peu , et ayant l'air de désirer de se trouver avec moi tête à tête.

Un jour enfin que j'étais seule : Madame, me dit-il , j'estime infiniment la sindërité dans les femmes, et je vous crois douée de cette qualité. Parlez-moi donc sincèrement ; que pensez-vous de moi? ne me trouvez-vous pas bien triste et bien maus ade? Maussade, non, lui dis-je ; mais 'triste, il est vrai que vous l'êtes. Save«-vous pourquoi , me dit-il ? c'est que rien dans le monde ne m'attache à la vie. Mon cœur languit et se dessèche comme une plante qui n'a point de racines. Ma famtHe est éteinte.; me voilà

4ô6 CONTES MORAUX.

jeune i et seul. Je chéris ma patrie , je donnerais mon s^n^ elle; eh bien , je ne puis m'y souffrir. J'attribuais cet enni climat; j'ai cherché un soleil plus pur, un ciel plus doux , et ai joui quelque temps ; mais bientôt je ne sais quel suaçe obscurci la lumière. Ah ! le nuage est dans mon âme; c'est le dont elle est saisie qui condense autour d'elle cet amas de wm\ (Je me souviens de ces paroles dont la nouveauté m'ëtonna. )

Eh -quoi ! lui dis-je , dans l'âge des plaisirs , rien n'a pn ré tirer de cette indifférence ? Le plaisir de la bienCaisance m'a ém quelquefois ; mais , dit*il , ce plaisir n'a que des instans dant^ vie : quand on a fait du bien , l'on ne s'en souvient {dus. JLes pli) sirs de la vanité me semblent tous des jeux d'enfans ; ceux de l'a^ rice ne sont pardonnables qu'à la vieillesse ; ceux de l'ambîtiÉl coûtent plus qu'ils ne valent. Je méprise la fausse gloire ; la véri table est rare et trop chère pour moi. L'estime est nécessaire e j'en fais cas ; mais j'en suis peu flatté : c'est comme l'air qae f respire , un besoin sans plaisir. Quant à ces fantaisies que L richesse engendre dans un esprit malade de satiété et de languenr, j'en ai vainement essayé. Je n'ai jamais pu m'applaudir de fa vitesse de mes chevaux de course. Dans mes jardins j'ai promem des idées mélancoliques, et ma pensée a flétri mes gazons. Aprô avoir acquis les chefs-d'œuvre de l'art en peinture , en sculpfurej et en avoir froidement admiré les beautés , je les ai livrés am passans. Je ne vous parle point des goûts que la vénalité de leai objet dégrade : rien de vil ne peut me toucher.

Et l'amitié? lui demandairje. — Ah, l'amitié ! je l'ai ^oo^ dans de beaux livres , me dit-il ; mais ces livres eux-mêmes en parlent comme du phénix. J'y ai trouvé de même , ajouta-t-il , les charmes de l'amour , et pour ceux-là , j'y crois ; mais le désir qui m'en est resté s'est éteint, manque d'aliment. Et comment voulez-vous qu'on ose aimer , lorsque soi-même on sent que l'on n'est pas aimable ? On le devient , lui dis-je , par le désir déplaire. Oui , madame ; mais ce désir doit être nourri d'espérance ; et cette espérance , qui seule me rattacherait à la vie , je ne l'ai jamais eue , je l'ai moins que jamais. A ces mots il baissa les yeux.

Je vous conseille , lui dis-je , de ne pas vous (décourager. Vous êtes fait pour inspirer à une femme aimable et vertueuse une inclination que vous partagerez. L'amour ranimera ce cœur que tom croyez éteint ; et dès qu'au bonheur d'être époux se joindra celai d'être père , c'est alors que vous sentirez se renouer pour vous tons les liens les plus doiix de la vie.

Hélas ! s'écria-t-il , c'est tout ce que j'ambitionne. Mais cette espérance charmante que vous voulez que je conçoive, c'est à yoas de me la donner. A moi , railord ! — A vous , madame , et à vous

jpule. Je sais qu^ vous et M. de Norlis allez faire div^ce, je le lus de bon lieu , et c'est ce qui m'a fait penser k me substituer à 1^. Je ne suis point galant, je ne connais point l'art de tourner prec gentillesse une déclaration d'amour ; mais vous êtes la femme 1^ monde que je serais le plus content de posséder et le plus fier ^ reiidi% heureuse. J'ai dix mille livres sterling de rente à vous offrir , avec un cœur qui n'a jamais aimé , qui n'aimera jamais gae Yous : voyez si cela vous convient Je suis flattée de cette offrande ; mais , lui dis-je , milord , on s'est joué de nous en vous jparlant de naion divorce. Je n'y ai jamais pensé ; et mon mari, à içe que j'espère , n'y pensera jamais. Oh ! pour lui , reprit-il , je suis bien Certain qu'il y pense , et je crois même. qu'il a fait des iCGUTentions préliminaires avec madame de Yelbac. Au reste , je ne vous demande qu'une préférence éventuelle ; et si le divorce n'a pas lieu, je retire ma motion. Je voulus savoir où il avait appris la nouvelle de mon divorce. C'e^t chez madame de Yelbac ellemême , me dit-il , et je vous croyais de bon accord ensemble ; car -die parle de vous , madame, avec les plus justes élog«:s ; et bienheureux, dit-^e , l'époux qui sentira le prix de votre possession ! aussi voyez-vous ses amis s'empresser de s'offrir à vous , et se disputer votre choix.

J'assurai bien milord que mon divorce ne serait jamais qu'une

fable ; et avec lui tous mes poursuivans furent poliment éconduits.

L'Anglais ne manqua point de se plaindre qu'on l'eût joue, et

d'assurer madame de Yelbac que rien n'était plus loin dé ma pensée

que ce divorce imaginaire.

Voilà donc , ditr-elle à Norlis d'un ton moqueur , comme vous allez être remis en liberté ? Non , monsieur , je vous l'ai prédit , lorsqu'on tient dans ses chaînes un captif tel que vous , on ne lui permet pas de les rompre et de s'échapper. Yous êtes condamné à des amours perpétuelles.

Je le revoyais tous les jours plus triste et plus préoccupé. {Ist-il vrai y me demanda-t-il , que vous avez remué l'âme de ce bon lord Altmon , et qu'il ne tient qu'à vous de guérir sa mélancolie ? De telles guérisons , lui dis-je , ne sont pas réservées à des femmes d'un caractère aussi uni, aussi paisible et aussi simple que le mien ; c'est le prodige de l'art de plaire que d'échauffer un cœur glacé : c'est avec des glaces légères et de brillans caprices ; c'est par une piquante diversité d'humeur , par une extrême mobilité d'imagination , par un adroit mélange de douceur , de fierté , de rigueur et de complaisance , qu'on ranime les étincelles de ce feu qu'on appelle amour ; et si j'avais tous ces don»-là ce ne serait pas pour émouvoir le cœur de lord Altmon que je voudrais en faire usage. Si cet homme-là, me dit-il, aime une fois, ce sera pour la vie.

4o8 CONTES MORAUX.

Oui , je l^ crois , lui dis^je ; et bienheureuse sera la femme aimera ! — Il possède des biens immenses. — Je le sais. — H pair d'Angleterre. — Cest encore un grand avantage. — H jeune , bien fait , d'une probité rare , d'un naturel plein de 3i ceur , de bonté , de noblesse ; je ne sais pas pourquoi l'on dédaûçni cet homme-là. Assurément , lui dis-je , il ne sera point déd^gnê\ et je crois voir d'ici la femme qui fera gloire de sa conquête. £ffi joint à l'art de séduire tous les dons de charmer; elle est viTe^ attrayante , elle sait réveiller les désirs par les craintes , et Itf soins par les jalousies : elle est faite exprès pour retirer milof^ Altmon de sa langueur ; et je la crois digne de lui. — Et qiieSf est-elle , demanda-t-il , cette coquette raffinée ? — Oh ! c'est là lé secret de ma pénétration. Quand il l'épousera , je vous dirai , c*eif elle ; jusque-là , s'il vous plaît , je vous la laisse à deviner.

Ne croyez-vous pas que c'est moi ? lui dit madame de YeTbac , lorsqu'il lui raconta notre conversation. Oui , c'est moi qu'elle a voulu peindre.

Hé bien , monsieur , puisqu'elle présume si bien du pouvoir de mes artifices , il faut lui apprendre qu'elle a raison. Tant qu'elle vous croit le cœur libre , il est tout simple qu'elle espère le ramener dans ses liens. C'est de cette espérance qu'il faut la détacher, et s'il est vrai qu'elle ait une rivale aimée, c'est là ce qu'il fant qu'elle sache. Elle est trop estimable pour ne pas mériter cet aveu : vous le lui devez , vous vous le devez à vou»-méme. — Et vous , madame, perimettez-vous que je lui nomme sa rivale?-— Tout comme il vous plaira. Mais non , je ne suis pas encore assez sûre de vous . ni peut-être aussi de moi-même, ajouta-t-elle en riant. Que saiton ? je puis, du soir au lendemain , trouver un homme encore pins séduisant , plus dangereux que vous , un milord Altmon , par exemple. Croyez-moi , ne me nommez point ^xle nous ne soyons à l'autel.

Mon mari vint , et me trouva faisant dire à ma fille sa petite leçon. Venez, lui dis-je , écoutez-la , comme elle commence à bien lire , et baisez-la pour sa récompense. Il la baisa , et je vis ses yeux se mouiller.

Durant la leçon , il tomba dans un fauteuil , se releva , se promena dans le salon , à pas pressés , mais en silence , et le orur agité ; puis tout à coup il sort , et il va s'enfermer chez lui. Enfin j après de longs combats avec lui-même, il retourne chez ma rivale, s'avouer faible et sans courage , pour me parler à cœur ouvert. J'ai pitié de vous , lui dit-elle , et je vois bien qu'il faut que je vienne à votre aide , car sans cela jamais nous n'arriverions au dénouement.

Le soir , une lettre anonyme fut remise à Paulette , ma femme

le chambre aifidée , comme venant 4'une de mes amies. Je la reçus , et j'y lus ces mots :

« Est-ce à madame de Norlis d'être trahie et d'être abandonnée ? n- Ignore-t-elle , ou dissimule-t-elle l'inconstance de son époux ? » et le cœur plein d'un autre amour, peut-il lui en imposer encore ? » ou bien a-t-eUe assez peu d'orgueil et de courage pour n'oser de- » mander à rompre ses liens? »

Je ne doutai pas que ce billet ne vînt de ma rivale ; et comme il irovoquait une résolution décisive , je ne voulus pas l'éluder. Norlis, nous faisons des jaloux, lui dis*je en le voyant. Tenez lisez ce que m'écrivent de bons amis. Il lut , en jouant la surprise ; Que pensez-vous , me demanda-t-il , de cet avis officieux? — Vous le voyez , lui dis-je , à l'air dont je vous en fais confidence. — Vous

ne croyez donc pas que mon cœur soit capable d'une infidélité ?

Je ne le crois pas impossible. — Et s'il éuit vrai ? me dit-il , en fixant ses yeux sur les miens. — S'il était vrai , je vous plaindrais.

— Et vous renonceriez à moi ? — Oh non. — Après mon crime !

— Ce crime serait une erreur, et je vous la pardonnerais. Pour le coup , c'en est trop, dit-il , en se levant ; et si vous aviez la constance d'être malheureuse avec moi, je n'aurais pas moi-mélbe celle de souffrir que vous le fussiez , et d'en être à la, fois le témoin et la cause. Vous ne savez donc pas, lui dis-je, qu'il est dans nos devoirs fidèlement remplis , desadoucissemens aux peines que nous n'avons point méritées? La seule qualité de père de mes enfans vous donne un droit inaltérable à ma tendresse ; et il ne dépend pas de vous d'y renoncer. £m m'unîssant à vous , je ne me fois permis ni de vous haïr malheureux , ni de vous délaisser malade. Vous seriez l'un et l'autre , si un fol amour vous égarait : ce serait un délire dont j'attendrais la guérison en y contribuant de tous mes soins et de tout mon pouvoir. — Je serais donc pour vous un objet de pitié ? — Dites de compassion , et de celle qu'un père inspire à sa fille qui veille auprès de son lit de douleur. C'est un sentiment,' me dit-il, dont votre mari vous dispense : son mal , si c'en est un , n'est point un accès passager. Je gardai le silence.

Dites-moi , reprit-il , de qui vous tenez ce billet? — Paulette l'a reçu, elle me l'a remis. — Cette Paulette se mêle de tout; et vous auriez pu vous apercevoir qu'elle a le don de me déplaire. Ne différez plus, je vous prie, à me délivrer de sa vue. Il me dit ces mots d'un ton brusque ; et, sans attendre ma réponse , il sortit oppressé de l'effort qu'il faisait sur lui-même pour paraître injuste €t cruel. Je n'eus dans ce moment guère plus de force que lui.

Cétait bien peu de chose que le renvoi de cette fille , après tant d'épreuves si douloureuses que j'avais soutenues; ce fut pourtant à celle-ci que je fus prête à succomber. Est-ce là mon mari, di- 2. ^7

ito CONTES MORAUX.

bai^je? Quoi, cet homme indulgent , sensible, en qui )'ai va ia^ de bonté ! en quel état Ta mis ce malheureux amour!

Je fis venir Paulette ; et comme elle avait coutume de m'aœi ner mes enfans, je les vis entrer avec elle; j'avais besoin de ei secours. Je commençai par les caresser ; car ce n'était jamais qaei les pressant contre mon cœur que j'y sentais renaître la force et hj courage. Enfin , quand ma constance fut un peu rafiennie : Pam lette , écoutez-moi , lui dis-je ; vous savex que je tous veux ai bien. Vous m'avez servie avec zèle : je n^ai qu'à me louer de vous; mais , mon enfant , je vous renvoie. Me m'en demandez pas h cause , je ne tarderai pas à vous placer, et en attendant j'aani soin de vous*

Paulette , interdite et tremblante , n'eut point de voix pour me répondre ; et tout à coup fondant en larmes , elle tombe à mes pieds. Mes deux enfans la voyant désolée, sont efirayés de sa dm»» leur , et tous les deux avec des cris perçans , ils se précipitent sur elle. 'Jamais rien ne m'a plus touchée. Qu'aide donc fait , s'écriaf-elle enfin? ah ! ma bonne maîtresse , je donnerais pour vous ma vie , le ciel m'en est témoin ; je ne respirais que pour vous; et vous me chassez ! Malheureuse ! qu'ai-je donc fait ? qu'ai— je donc fait ? non , rien, dit-elle > rien! je suis irrq[»XK:hable. On von» force à me renvoyer; et c'est à vous que l'on se plaît à faire de la peine , je ne le vois que trop. Ah! madame ^ on voudrait vous faire mourir de chagrin.

Effrayée et confuse de sa pénétration , je lui imposai âlenoe. Par toute l'amitié que j'ai pour vous , lui dis-je , et que j'aurai toujours , je vous défends , Paulette , de tenir jamais ce langage; et s'il vous en échappe un mot , je vous mépriserai et je voii> haïrai autant que j'ai pu vous aimer. Allez-vous-en sans proférer la moindre plainte.

Mon mari la vit s'en aller , comme une criminelle , un voâe sur les yeux , un mouchoir sur la bouche , dont elle étouflait ses sanglots. Il ne soutint pas ce spectacle ; et se rejetant en arrière comme un homme accablé de remords et de honte : Suis-je assez injuste , assez dur , assez inhumain , s'écria*4-il ? est^le assez soumise et assez patiente? Une fille dont je n'ai jamais eu à me plaindre un moment , qui l'a servie avec tendiesse , qu'elle aime et dont elle est aimée , je m'avise de demander qu'elle soit r&tvoyée ; elle l'est à Tinstant. H faut pour mon nâalheur que ma femme ait la vertu d'un ange , et que ce cœur qui devrait l'adorer, soit de glace pour elle et de feu pour une autre ; pour une autie qui assurément ne lui ressemble pas. Folie inconcevable ! être bizarre et dépravé! Cependant faut-il être malheureux avec elle? -«(e m'y condamnerais si je devais seul eu âOuiSrir. Mais elle-même»

LA VEILLÉE. 4ii

que d*ennuis , que de larmes , que de plaintes aiuères n'auraitelle pas à dévorer ! Ah ! plus elle serait admirable à mes yeux , plus elle me rendrait odieux à moi-même. C'est une situation horrible à soutenir ; et le moyen de mien tirer? Des procédés indignes ? je n'en aurai jamais , jamais je n'en serai capable. 'Ce fîit ainsi qu'il s'en expliqua arec madame de Yelbac.

Fi donc! s'écria-t-elle, dema^uvais procédés! qui peut en avoir la pensée? Je vous détesterais si vous manquiez jamais auxégards^ anx respects que vous devez à votre femme. Se rendre ennuyeux, incommode, savoir être maussade et déplaisant pour se faire quitter, à la bonne heure; cela peut se permettre à un mari , et même à un amant ; mais rien au-delà, s'il vous plaît. Ah ! ces ressources sont épuisées, dit-il en gémissant. Je n'en crois rien , répliqua-t-elle ; et pour la gloire de mon sexe , je suis persuadée que vous vous y êtes mal pris. Madame de Norlis n'aurait jamais souffert que son mari lui déclarât que sa rivale est adorée. J'aurais voulu l'entendre pour le croire.

Yous l'entendrez si vous voulez , lui dit--îl ; et je ne demande qu'à vous rendre témoin des efforts inutiles que je fais pour aie dégager.

Ce défi lui donna un moment à rêver. Eh bien , dit-elle , sôit , faites-nous lier connaissance ; je vous réponds que si je puis causer un peu à mon aise avec elle , je vous ferai in«essanunent expér dier votre congé.

Je donne tel jour à souper , me dit-il; nous aurons des femmes. Je vous nommerai celles que vous aurez la complaisance d'inviter par billets. De ce nombre sera madame de Yelbac ; c'est une femme du meilleur ton , trës-aimable et trës-estimée ; vous aurez la bonté de la bien recevoir.

L'humiliation d'être contrainte à bien accueilUr ma rivale , me fit frissonner et pâlir. Mais quand je fus livrée à moi-même , il se fit en moi une révolution que je ne puis me rappeler sans étonnement.

La pensée que j'allais noue trouver en présence de l'ennemie , et qu'il fallait ou me voir dégrader , ou m'élever au-dessus d'elle ef. de moi-même , cette ahemalive pressante m'inspira une force dont je ne me croyais pas capable. Je pris donc ma résolution ,. et après avoir rempli par mes billets la liste des invitations que mon man m'avait remise , j'attendis de sang-froid madame de Yelbac.

Rien de plus leste et de plus délibéré que son abord ; rien de plus naturellement poli que mon accueil; et de mon côté comme du sien , le souper , la conversation qui le suivit , en un mot , l'eatrevue se passa san« aucun nuage ; raai<i avec cette différence

4i2 CONTES MORAUX.

uu*elle y mît de l'empressement , et cette coquetterie tégê qu'elle avait même avec les femmies ; et moi , de la douceur, de^ serëmté , des attentions flatteuses , avec un certain air de ré et de prédominance , qui me mit à ma place et lui marqua. I sienne. Elle s'en aperçut ; et par l'aisance , la vivacité , le hri lant de son air et de son langage , elle essaya de me primer, souris à ses agrémens , je les louai , je lui applaudis , mais de loge , et comme à une actrice qui voulait bien jouer pour plaisir et pour le mien.

Mon mari , mécontent de voir l'ipfériorité où je tenais moA aimable convive , s'efforça de la relever par des distractions mar— quées. Je ne fis pas semblant de m'en apercevoir ; et de mos côté , je m'occupai des femmes qu'il négligeait indécemment. La politesse de mes regards , plus que celle de mes paroles , mit dans mes attentions pour elles ces nuances de sentiment qui peuvent échapper aux honunes , mais que les femmes , plus déli^ c^tes sur l'article des convenances , ne manquent jamais de saisir. Ainsi je m'assurai que si les succès de la vanité , qui flattaient ma rivale , se décidaient pour elle , la bienveillance et peut-être aussi quelque degré d'estime , seraient en ma faveur ; car da moins avais-je sur elle cet avantage prodigieux , que ma réserve n'excitait point l'envie ; au lieu que son éclat ne pouvait manquer de blesser toutes celles qu'elle effaçait.

Pour les hommes , je ne pensai qu'à ne pas les désobliger , bien sûre qu'ils finiraient tous par être de l'atis des femmes , sar les points de comparaison qui étaient dignes de me toucher.

Soit donc que la première impression de mon caractère eàt dissuadé madame de Yelbac de la prétention de m'éclipser cher moi , soit que , pour atteindre à son but , l'insinuation lui convint davantage , elle prit avec moi le ton d'une amabilité séduisante ; et sans me livrer à ses avances , je crus devoir au moins ne pas m'y refuser. .

Deux jours après , elle vint me voir. J'avais chez moi peu de monde ; et de son côté , l'empressemeAt d'une amitié naissante ; du mien , l'air de me plaire à lui inspirer ce sentiment , firent croire que j'ignorais les soins que mon mari lui prodiguait. On parla donc en toute liberté de la nouvelle du jour. Cette nouvelle était le divorce d'une madame de l'Yeuse , et chacun à l'envie applan-* dissait à la fierté de cette jeune femme qui , se voyant trahie et délaissée y avait pris son parti. Je lui pardonne , dis-je , eHe n'a point d'en fans. Et quand elle en aurait , reprit madame de Yelbac , ne serait-elle pas encore bien pardonnable , et bien louable même dans sa résolution ? On voit bien , madame , lui dis-je , que voiM n'êtes pas mère. Si vous sa^iex combien les petits dépits

LA VEILLÉE. / 4ï3

^ PAXiaoiir*pro}ire et de la vanité sont peu de chose auprès de amour maternel !

On s« doit sans doute à ses enfans, reprit-elle ; et sans étremëre* ^ sexi.s qu'on peut dissimuler pour eux bien des peines et desnnixis ; mais on ne leur doit pas de se laisser contrarier, trahir, Liijxi.ilier sans cesse ; et un malheur de toute la yie et de tous es jxàomens passe les forces de la constance. Alors , feignant de 'acon.ter l'histoire de madame de l'Yeuse , elle fit la mienne avec les tjraits si vifs , si pënétrans , que chaque mot me déchirait le cœur. Enfin , dit-«lle , figures*vous un mari , qui , pour l'irriter , liii 3xiiène et lui fait voir chez elle une rivale aimée , l'oblige k/ la l>îen recevoir, et à ses yeux, à c6té d'elle, prodigue k celle-ci tous les soins de l'amour.

'Eh. bien , je suis persuadée , dis-fe s^^s m'émouvoir , que si elle avait jeté sur les écarts de son mari un voile de pudeur et de l>îenséance , et qu'en dissimulant elle-même ses torts , elle eàt appris à ses amis à les dissimuler comme elle , son malheur n'aurait eu qu'un temps. La sagesse de sa conduite aurait bientôt peut'-étre ramené son mari ; car il en est peu d'insensibles à des procédés vertueux; et quand même le mal eât été sans remède, elle aurait du moins eu pour elle cette estime publique qui console de tout, tandis que l'humiliation va toujours à qui la mérite. Ces mots parurent la blesser. On se console comme on peut , reprit-elle; mais quoi qu'on en dise, l'humiliation est pour la femme abandonnée qui n'a pas le courage de se dérober au mépris. Elle sortit d'un air triomphant après sa réplique, et surtout bien contente du trait empoisonne qu'elle me laissait dans le cœur. Je ne voulus pas lui donner sur moi cet avantage ; et prévoyant qu'on voulait me forcer à l'éclat d'une brouillerie , ou me distiller goutte à goutte un poison lent , en me faisant tous les jours quelque scène pareille à celle-ci , je résolus de couper racine à l'un et à l'autre projet. Madame de Yelbac ne tarda pas à m'en officir l'occasion. J'allai lui rendre sa visite , et je la trouvai seule.

J'étais impatiente , me dit-elle , madame , d'avoir le plaisir de vous voir. J'ai avec vous un tort involontaire dont je dois me jus- .tifier. J'ai défendu l'autre jour devant vous la jeune madame de TYeuse avec un peu trop de chaleur. Je n'ai su que depuis la cause du déplaisir que vous en avez eu. Je vous en demande pardon. — De quoi, madame ? et qu'a-t-on pu vous dire ? — Hélas ! que vous êtes vous-même dans une situation pareille , et que M. de Norlis... Un moment , lui dis-je avec une fierté modérée , mais imposante. 11 est , madame , des propos qu'on ne répète qu'à une amie intime ; et je n'ai pas encore le bonheur de l'être pour vous ; cependant je

4i4 CONTES MORAUX.

veux bien entendre ce que tous avez à me dire ; mais commences; voud-méme par daigner m'écouter. 4

Norlis est dans le fond de l'âme un honnête, un excellent bontme. Cinq- ans d'intimité , de confiance et d'abandon ne m'ont qu'à l'estimer et à l'aimer tous les jours davantage ; et il m'i impossible de méconnaître en lui ce que la nature en a fait y ami sur et vrai , un mari indulgent, un bon père, en nn mot, celui de tous les hommes que je préférerais encore , si j'arais à choisir. Apres cela , qu'il soît infaillible et à l'épreuve des séduC' tions de l'esprit et de la beauté , c^est ce que je n'attends ni dé lui ni d'aucun homme de son âge. La première de nos vertus est à peine au nombre des leurs : ainsi l'a voulu l'opinion : ne sojoo» pas plus sévères qu'elle ; et crojez-moi , ces crimes de l'amour que trouve irrémissibles une jeune maîtresse , n'ont plus la même gravité aux yeux d'une épouse indulgente , et surtout d'une bonne mère. En supposant donc à Norlis les torts qu'on attribue à M. de l'Yeuse , ce serait à moi , par mes sofns , ma tendresse , ma cootplaisanjce , et tous les moyens de lui plaire , à le tirer du piège oà il serait tombé. A présent , dites*moi, madame , si c'est \k ce dont on l'accuse. — Oui , madame , c'est cela même ; et l'on ajoute , ce que je ne puis croire , que son erreur est sans retour. — Pardonnez-moi , lui dis-je , c'est ce que vous croyez ; mais c'est ce que je ne crois pas. Si la femme qui l'a séduit est assez vertueuse pour le désespérer", eAt-elle tous vos charmes, il ne l'aimera pas long-temps ; il ne l'aimera pas long-temps si elle cesse d'être estimable. — Madame , reprit-elle avec vivacité , le divorce est per* mis ; et Norlis a pu le promettre. — Il a donc promis l'impossible, lui dis-je , en souriant ; car il dépend de moi de n'y pas consentir ; et je n'y consentirai pas. — Et s'il vous le demande ? — Je le refuserai. J'ai pour cela deux sortes de courage , celui d'épouse et celui de mère ; ni l'un ni Fautre ne m'abandonnera. — Quoi ! madame , la négligence , la froideur , l'oubli , l'abandon ! ah ! vous avez beau dire , cela est trop amer , trop humiliant pour le souffrir. — Je le souffrirais cependant, et je le souffrirais sans honte. La vertu a un caractère qu'on ne dégrade point , c'est elle qui rabaisse tout ce qui prétend l'avilir. — Mais , madame , s'il est malheureux avec vous ? — Eh bien ! nous le serons ensemble , mais non pas long-temps , je l'espère ; et dans le sein de l'amitié nous retrouverons le bonheur. — Et s'il est vrai , comme on le dit , qu'il aime éperdument une autre femme ? — Oui , madame , il est vrai qu'il aime une femme charmante , pleine d'esprit , d'attraits , mais pourquoi des détours ? Oui , madame , c'est vous qu'il aime , je le sais , je le lui pardonne , et \e vous déclare que de ma vie

LA VEILLÉE. 4i5

Xorlîs ne sera votre époux. Il a sans doute mille moyens de zn'afflîger , je m'affligerai en silence. Telle est ma destinée , et je la remplirai.

Puisque vous savez tout, madame , me ditrelle , je n'ai plus rien à yons cacher. Il «st vrai qu'il m'adore. Je n'ai pu le guérir de cette passion insensée. Si vous vous y opposer , il faut qu'il y re nonce ; nous Talions mettre au désespoir. Pourquoi vous obstiner à retenir malgré lui un cœur qui ne peut plus vivre pour vous? Mille autres vous seront offerts; et ausài aimable que vous l'êtes... Alors }e me levai. Je suis peu sensible , lui dis->je , aux consolations que vous daignez m'offrir. Je m'obstine , comme vous dîtes, à être la femme 4e Norlis, parce que je suis mère , et la mère de §e8 enfans. Mes deux titres me sont sacrés ; ils seront tous les deux également ine£Eaçable8 , et ils seront tous deux gravés sur mon tombeau.

A ces mots , je la vis émue , et tout à coup se jetant sur mes mains , elle les serra dans les siennes et les baisa avec un transport dont je fus étonnée , comme vous croyez bien. Ah I madame, s'écria^t-elle , combien il est irrésistible cet ascendant de la vertu ^ et combien toutes les vanités sont peu de chose devant elle !

Elle alla retrouver Norlis. Retournez , monsieur , lui dit-elle , près d'une femme incomparable ; aimez^la , ou du moins ne vivez que pour elle. Je l'ai conntie enfin ; et en vérité , quoique je m'e^ tinte assez moi-même, elle nae force de convenir que je ne la vaux pas.

Norlis revint confus et accablé. Il se tint seul enfermé quelqaes heures ; et après s'être abandonné à ses réflexions , il passa dans . mon cabinet, ou j'étais seule aussi. Madame , ne diinl , écoutez^ moi ; mon cœur est plein , il est oppressé , il est souffrant , et il feut que je le soulage. Alors me révélant lui-^nême tout ce que je viens de vous dire : Tels sont mes torts , dit-4l emàn ; puisque je les avoue je veux les expier. Je vous le rends ce cœur , honteux de ses égaremens et plein pour vous d'estime et de tendresse : je n'ose en dire davantage , vous ne m'en croiriez pas ; mais pour toute la vie , je jure Ah ! mon ami , lui dis-je en me précipitant dans ses bras , attendez ; je veux des témoins qui répondent de vos sermens. Je sonnai , et je fis appeler mes enfans. C'esit par eux, drs->»je alon en les rass^nhlant dans nos bras, qu'il faut jurer tous deux d'oublier le passé, et de leur laisser* des modèles de bonté , de tendresse et de fidélité. Il le prononça ce serment avec une émotion et un soulagement de cœur înexprinKiblc. Vous jngez si je fus heureuse dans ce moment! Des-lorstout fut changé. Ma chère Paulette fut rappelée; ma maison redevint paisible et plus riante que jamais , je crus voir insensiblement l'amour se

4i6 CONTES MORAUX.

ranimer dans le cœur de Norlis ; et si ce fut une îllasion , an a-t*elle été la même jusqu'à son dernier soupir.

Et votre Anglais? demanda Juliette. — Il fut heureux auss Ma prédiction fut un avis dont profita la jeune T«uve. Elle | rendit bien amoureux , bien jaloux , bien impatient de ses €ê prices , bien épris de ses charmes ; et après ayoir dissipé sa méiaB colie comme à force de changemens , elle l'épousa , et partit ara lui presque aussi contente que moi.

Ainsi se termina cette veillée intéressante.

Ne remarques-vous pas , reprit alors madame de Verrai es s'ad ressaut à ses amis , que de tous les momens de joie et de boaheur que nous venons de nous rappeler , il n'j en a pas un seul qui ne soit le prix ou d'un sentiment vertueux ou d'une actise de bienfaisance ? tant il est vrai qu'il n'y a rien de mieux à fiure potir être heureux que d'être bon !

XX PRÈS la ruine de Troie , tandis que les débris de ses mars, de ses temples , de ses palais fumaient encore ; que sous ces débris teints de sang , Priam , son peuple et ses enfans étaient ensevelis ; que sa femme et ses filles s'en allaient en esclaves servir sous d'insolens vainqueurs ; tandis que ces vainqueurs eux-mêmes aillaient périr les uns dans leurs palais, les autres sur les mers, ok misérablement errer de rivage en rivage , à la merci des flots , des vents et des tempêtes ; enfin tandis que dans les champs trojens, Achille, Hector , le fils de Télamon étaient couchés dans la poussière , et qu'une foule de héros y confondaient leurs cendres ennemies dans un vaste et même tombeau, Hélène et Ménélas, réunis , réconciliés , s'en retournaient tranquillement et gaiement k Lacédémone ; elle , se^laignant doucement qu'il eût pu la croire infidèle ; lui , s'excusant d'avoir ajouté foi à des apparences trompeuses , et promettant bien de ne plus douter de son amour ni de sa foi ; tous deux enfin le mieux du monde ensemble , et selll^ment un peu fâchés que pour si peu de chose on eût fait tant de bruit.

Mais en passant à travers les Cyclades , ils furent assaillis par un violent orage , et comme ils voyaient le moment oii leur navire allait se briser aux écueils de File de Cos , ils firent un vora à Neptune. O le plus inconstant des immortek -, lui dit tout bas Hélène , protège une femme qui te ressemble ! A ces mots elle loi

«rfTHt un trépied d'or qu'elle avait sauvé du pillage de Troie , et le lui jeta dans la mer. Aussitôt la mer s'apaisa.

Or, six cents ans après, comme un navire de Milet passait près de l'Ile de Ces au moment qu'un pécheur de l'tle jetait son filet dans la mer , les Milésiens qui étaient dans le navire proposèrent au pécheur de leur vendre son coup de filet , au hasard ; il j consentit, et au fond du filet, lorsqu'il l'eut retiré , se trouva le trépied d'Hélène.

Procès interminable entre Cos et Milet pour ce trésor : les uns disant que le pécheur n'avait entendu vendre que le poisson qu'il aurait pris , les autres soutenant qu'il avait tout vendu. La guerre allait s'en suivre. Pour en éviter le malheur , on eut recours à la Pjlhie , et l'oracle les mit d'accord en ordonnant que l'on fit présent du trépied d'or au plus sage des sages.

Mais quel était le plus sage des sages ? Cette question n'était pas moins difficile à résoudre que celle du coup de filet. On délibéra longuement pour savoir auquel des sept sages , qui florissaient alors , on donnerait la préférence. Ils nous éclaireront euxmêmes sur le choix , dit l'un des consultans : conunençons par le plus voisin. Thaïes est à Milet ; allons lui proposer d'accepter nptre offrande.

O vous! lui dirent-ils, dont le génie a pénétré au sein de la nature et lui a dérobé ses plus profonds secrets, vous qui aves découvert que l'eau est l'élément unique , et qu'elle est le principe des autres élémens ; vous qui donnez au monde une Âme universelle , et qui pensez que cette kme est unie et inhérente à la matière , comme l'âme de l'homme est unie à son corps ; si tout cela est vrai , divin Thaïes ! recevez de nous ce trépied d'or qu'Apollon nous ordonne d'offrir au plus sage des sages.

Mes amis , répondit Thaïes , si tout cela était bien vrai , si j'en étais bien sûr moi-même, et si ce que j'enseigne je le concevais bien , je me croirais sage en effet ; mais j'ai beau vouloir deviner la grande énigme de la nature , ni hors de moi , ni en moi-même, je ne vois pas plus clair que vous. Je vous dis là le secret de l'école ; mais avec Apollon , puisque c'est lui qui vous envoie , il n'y a rien à dissimuler. J'ai essayé de faire du feu avec de l'eau ; mais je suis encore k comprendre comment dans le soleil l'eau fait un étang de lumière. L'éme que j'ai voulu donner à l'univers, pour en régler les mouvemens et en remuer les ressorU, serait sans doute une belle chose , si je pouvais m'expliquer comment cette âme universelle serait une et la même dans le vautour et dans la colombe, dans le tigre et dans l'éléphant ; mais c'est là le nœud qui m'arrête ; c'est l'unité de son essence et la diversité infinie de ses métamorphoses qui confond mon entendement. Cu-

4i8 CONtES MORAUX»

riosite n'est pas science , et les études où je m'enfonce sont de a peut-être oii la faible raison de l'homme ne trouvera janiais qvL* vide immense et qu'une vaste obacurité. Ce qu'on appelle ma. i gesse pourrait donc hieh n'étf e que mk folie ; car c'en eA que de vouloir connaître ce qu'il n'est pas donné à l'homme âa' savoir. Cependant pour ne pas rebuter n^es discîj^es , et coaunc' avec le temps quelque coin du grand voile peut être soulevé , fé leur donne l'exemple de l'espérance et du courage ; mîais dans \m' route que je leur trace , ]e m'^are souvent moi«-méme , et je ne sais plus oit j'en suis. Portes votre offrande à Solon : c'est lui qui va droit à l'utile ; son étude est celle de l'homme , et son obîet esf de le rendre meilleur , plus juste et plus heureux.

Les députés embarqués pour l'Attique allèrent voir Solon , et l'appelant le plus sage des sages , il lui offrirent le trépied d*or.

Vous prenez bien votre moment, leur dit le législateur à*A-^ thënes ; je suis prêt à devenir fou. Je viens dé la place publique oii je n'ai vu que des mécontent. Les gens de mer se plaignent que j'ai favorisé les gens de la campagne ; ceiix«-<:i m'accusent d'avoir trop ménagé les citadins ; et à la ville , c'est encore pis : chacun voudrait des lois faites en sa faveur et au préjudice des autres. Mais ce n'est rien encore , et dans ma maison même , fe ne suis jasmaîs en repos. Vous vojei cette fecme esclave qui bonde et pleure dans un coin ; c'est un petit démon ; elle me fait tourner la tête : cela n'a pas encore dix-huit ans , et cela me gronde, et cela veut avoir plus de raison q^ue moi. Oui , oui , dit Gljcerie, j'en ai mille fois plus ; car au moins , je suis juste , je ne gêne personne , et je laisse faire à chacun ce qui lui plait. A ces mots ses pleurs redoublèrent.

Cest dommage de l'affliger , dit l'un des députés , car elie est si jolie ! — - Vraiment jolie ! elle croit l'être ; mab elle ne sait pas que sa malice l'enkidit. Eh bien ! si je sw» laide , rép&qua la boudeuse y que ne me vendefr-vous ? que ne me latsses-vons aller ? — - Et ou irats-tu , petite folle? quel est le maître qui serait aussi bon et aussi indulgent que moi ! -— Quelle bonté , quelle* indulgence , qui ne me laisse pas la moindre liberté ! Et saves-^vons, reprit Solon, quelle est la liberté qu'elle veut qu'on hu laisse? Celle de voir chez moi un petit insoîest dont eUe est amoureuse, et qui rôde sans cesse autour de naa maison. Dès que je sors pour aller au sénat ou au Ijcée , à l'instawt même il arrive , il est introduit , et quand je les surprends ensemble , eHe mcf dit pour son excuse qu'il est plus jeune et plus joli que moi. Assurément, s'écria-t-elle , il est plus ^eune et plus joh. Faiftefr4e rappeler, pourvoir; et que ces étrangers nous jugent. RetÉres-rous, friponne , dit Solon ému de colère , et que je ne vous entende plus.

Ce ]il>eiiiii qu'elle aime, continua-t-^il , est un jeune homme .appelé Pisistrate, pour qui j'ai eu mille bontés , que j'ai instruit, et quhse moque de mes leçons et de mes lois. •*- De vos lois ! <— * Oui, sans cesse il me répète ce mot du scjthe Anacharsis, que les lois sont des toiles d'araignées où se prennent les moucherons , mais d'oii les grosses mouches s'échapperont toujours. -^ £t que ne fermez-Tous Totre porte à cet insolent? •— Bon ! lui fermer la porte? il entrerait par la fenêtre. Si vous saviez conune il est adroit et séduisant! il a gagné tous mes eselaves. Les prières, les larmes , les présens ne lui coûtent rien ; il est plein d'esprit et de grâce; et moi-même, quand je l'écoute, il a le don de m'apaiser. Cest bien la peine, me dit -il, mon vénérable maître, de nous brouiUer pour une esclave ! Si nous étions , vous jeune comme moi, et moi vieux ccMnme vous, ne vous 'la céderais-je pas ? Voyez qui de nous deux peut le mieux s'en passer. Vou sentez que ces raisons^à ne laissent pas d'être pressantes ; et puis , si je le désespère, il ira m'accuser, me décrier parmi le peuple ; il dira que je suis amoureux et jaloux. Tout jeune encore, il a plus de crédit que moi ; il écoute les naécontens , il les accueille , il les caresse, et puis il vient me dire à moi, que je ne ferai rien de ce peuple , s'il ne s'en mêle ; qu'en livrant les Athéniens à leur propre génie , je ne les connais pas ; qu'ils sont vains , légers , étourdis , capricieux , ingrats , amis des nouveautés ^ qu'ils ne fe* ront que des sottises , s'ils n'ont pas à leur tête un honune adroit et ferme qui sache les mener , et que cet Imnme ce sera lui. Voilà un drôle bien résolu ! dirent les députés. £t bien dange* reux ! dit Solon ; il a , je vous, l'ai dit , l'art de flatter la multitude, et c'est l'art de la dominer. Il s'en vante , il annonce qu'il l'enveloppera comme dans un filet ; et après qu'il m'a mis en colère par ses menaces , il me défie de ne pas l'aimer, et il me jure ses grands dieux. que je serai toujours son ami malgré moi. Vous voyez bien qu'un homme qui se laisse ainsi tracasser, désoler par deux jeunes têtes , n'est pas le sage que vous cherchez. Je vous conseille de vous adresser à Tkalès le milésien ; car c'est lui qui possède son âme en paix , et qui est heureux avec lui-même.

Nous avons commencé par lui , répondirent les députas ; mais U nous a fait, comme vous, confidence de sa folie. — Est-ce qu'il a aussi une petite esclave qui le fasse enrager , im fripon qui la lui caresse , et un peuple indocile qu'il ne puisse mettre d'accord ? — Non , mais il a autant de peine à combiner les élémens que vous à gouverner les hommes ; et sa folie est de vouloir , dit-il , expliquer ce qu'il n'entend pas.^

Allez donc à Bias , reprit Solon : celui-là vit tranquille et retiré dans sa petite ville de Priène ; il ne se mêle d'expliquer que les

énigmes du roi d'Egypte et que les logogiyphes du roi d'Ethiopie^ Quant aux mystères de la nature , il déclare qu'il n'y entendriez Il laisse aller le monde comme il va , sans vouloir le régler même ; et pour être plus libre d'inquiétude et de soucis , il a nonce à la science en même temps qu'à la richesse. Us aUëreat donc à Bias.

Ah! messieurs, lenr dit-il en les voyant entrer chez lui , TO«t m'apportes sans doute quelque bonne nouvelle ? auriez*- vous re« trouvé mon chien ? sauriez-vous qui me l'a volé ? Les députés Im répondirent qu'ils n'en avaient aucune connaissance. Qu'est *o» donc, leur demanda-t-il en hommf désolé , qui peut vous amener chez moi ? Ils lui dirent que , de la part de l'oracle de Oelphes^ ils lui apportaient un trépied d'or. — Un trépied d'or, à UÈoil que veut-il que j'en fasse ? Ah ! que l'orade , qui sait tout , me dise qui m'a pris mon chien. Je n'avais plus que cet ami an monde, et l'on m'en a privé ! quelle inhumanité barbare ! Je leur avai» tout cédé., tout laissé , honneurs , fortune , emplois ; je ^e demandais rien ; je cultivais moi-même mon jardin et mon peCil champ ; mon chien était auprès de moi ; nous nous aimions y nous étions heureux de vivre et de causer ensemble. Les envieux n'ont pu nous voir jouir de ce bonheur ; ils nous ont séparés, ils m'ont

volé mon chien , mon seul ami ; ils l'ont assassiné peut-être!

Non, il n'y a point d'assez grand supplice pour cet excès de cruanlé.

Cest un malheur sans doute , lui dit l'un des Milésiens , que la perte d'un' chien fidèle ; mais ce malheur est-il si grand ? — Oui , très -grand pour moi qui n'ai plus rien. Il n'est point de disgrâce que je n'aie endurée, sans fatiguer le monde, ni le ciel de mes plaintes. Négligé dans ma ville après l'avoir sauvée , mal écouté dans les conseils , je me suis retiré des affaires publiques , et me suis tenu dans mon coin. J'ai essuyé un procès injuste , je l'ai perdu ; et je n'en ai point murmuré : ma femme m'a trompé; je n'en ai dit mot à personne. Mes en£sins m'ont abandonné ; j'ai pardonné à mes enfans. Cest bien assez de patience ; et lorsqu'on vient me prendre encore mon pauvre chien , il est , je crois , bien naturel que ma constance soit épuisée ; elle est à bout , je n'en ai plus.

Quoi ! se peut-il , lui dit l'un des députés , que ce soit là l'écneil du plus sage des hommes ! —Du plus sage ! et pourquoi faut-il que je le sois ? me donné -je pour l'être? Oh non ! je ne suis pas asses fou pour cela. — Cependant si nous demandons quel est le plus sage des sages , chacun nous répond , c'est Bias. — Cest Bias ! c'est BiasI ils en parlent bien à leur aise ; et si Bias se fâche quand on lui s pris son chien , ils en seront tout ébahis ! Non , Bias n'est rien qu'os bon homme, à qui l'on fait du mal , et qui sent le mal qu'on loi

LE TRÉPIED D'HÉLÈNE. 4ai

t!t. Si vous en voulez un plus ferme et d'une trempe d'Ame qu'au* •cun malheur n'ait encore entamëe , allez-vous-en trouver le Spartiate Chilon.

Allons donc à Lacédémone , dirent les députés; et en y arrivant ils demandèrent oii était la demeure de cet honmie si renonuné par sa sagesse et sa constance. On leur répond qu'il est allé k Pise , assister aux jeux olympiques. Ils s'y rendent en diligence , et ils y arrivent le jour même qu'on dispute le prix de la lutte et du pugilat.

Autour de l'arëne , ils s'informent oii Chilon peut être placé. On le leur montre tout occupé du combat entre deux athlètes , dont l'un était son fils Epitélide , et l'autre le fameux Glicon , déjà vainqueur dans les jeux de la course.

Les yeux du Spartiate , ardens et immobiles , observaient tous les mouvemens des deux lutteurs. Le travail du combat était conune exprimé par la contention des muscles de son corps : le mouvement de ses sourcils en marquait les alternatives. Son front ruisselait de sueur ; ses mains , appuyées sur ses genoux , se roidissaient chaque fois que son fils serrait son adversaire, et il frémissait chaque fois qu'il le voyait lui-même chanceler ou fléchir. H y avait plus d'une heure que le combat durait et redoublait de violence , lorsqu'enfin Glicon succomba , et que l'enceinte de l'arène retentit au loin de ces mots : Epitélide , fila de Chilon , vainqueur au combat dé la lutte.

Le père alors , plus épuisé de la fatigue du combat et plus accablé que son fils y tombe sans couleur et sans voix entre les bras de 9e% voisins. On le crut mort de joie ; le bruit même en courut dans quelques villes de la Grèce ; mais la vérité simple est qu'il s'évanouit , et qu'on l'emporta dans sa tente , ayant sur le visage la pâleur de la mort.

Après qu'il eût repris ses sens et qu'il eût embrassé son fils , les députés se présentèrent , et croyant lui annoncer un triomphe encore plus flatteur , ils lui offrirent le trépied d'or qu'Apollon destinait au plus sage des sages.

Vous moquez-vous de moi ? leur répondit le Spartiate, ou bien Tons-mémes ignorea^-vçus que le sage est celui qui possède son âme dans une égalité constante , sans se laisser dominer jamais par aucune de ses passions ? J'en avais dompté quelques unes , et des plus redoutables , comme l'ambition , l'envie , la cupidité , la colère ; et voilà que je viens de succomber à celle dont je me défiais le moins. La fortune a trouvé mon endroit faible ; elle m'a donné en spectacle à toute la Grèce , conune un enfant dont elle s'est jouée , et Ton vient de me voir au moment de mourir de joie pour la plus vaine de ^e^ faveurs.

Bien de plus naturel et de plus excusable y lui répondirent 1^ députés , que ce sentiment dans un père. £^ non ! reprit:— il ^ nod je ne roe flatte point ; ce n'est là que de la faiblesse. Quoi 1 p«^ que mon fils a dans les muscles plus de ressort et de TÎ^aes qu'un autre , j'en ai , moi , asses peu dans Tâme pour tomber m\ syncope lorsqu'il est proclamé vainqueur dans les jeux de 1& lullc^ qu'aurait- ce donc été si , après une bataille , je l'avais vu revenir vainqueur dans mes bras , couvert de sang et de poussière ? Geid qui se laisse accabler par la bonne fortune saurait plus mai encosT soutenir la nuuvaise ; et que diront de moi les femmes de I^acé^ démone, elles qui froidement rendent grâces aux dieux lors* qu'on leur rapporte leurs fils percés de coups , étendus sur m bouclier? Allez, croyez-^ moi, présenter le prix de la sagesse à mon voisin Plûson, qui n'est pas , c<H|ime me», un vieillard imbécile et vain.

Phizon était une espèce d'ours solitaire , et si sauvage qae se» concitoyens eux«Honémes osaient k peine l'aborder. Les d^acé» , -en le saluant , lui présentèrent le Uépîrd d'or qu'Apollon destinait au plus sage des sages. Passez voire chemib , leur dit-il d'ita air brusque : Apollon se conaait en bomjnes ; j.e ne sois point le sage auquel il vous envoie , et ce n'est point sur iia trépiei) d'or que je fats boutUir mon brouiet.

On sait , lui .dirent«*ils , .que' vous méprisez les richesses , la mollesse , la volupté ; que vous donnez aux Spartiates mêmes l'exemple d'une vie austère ; et que dans voii^e solitude , foulant iiux pieds les vices , les plaisirs et les vanités de ce monde , tous exercez sur tous vos sens l'empire d'une raison libre et le pouvmr d'une âme forte ; c'est pour cda que nous ccoyons obéir à l'oracle en vous présentant ce trépied , conune un don réservé ata plus sage des hommes.

Je l'accepterais , leur dit-il , si je croyais de xnoi le quart de ce que vous en dites ; mais ce n'est pas avec un dieu qui voit aussi clair dans les âmes , que l'on peut se donner pour meilleur que l'on est. On me dit misanthrope , et je le suis ; mais si je hais les hommes , je ne m'excepte pas de cette haine universelle ; et il n'en est aucun dont je sois plus mécontent qt%e de moi. — Vous êtes Irop modeste , lui dirent-ils. — - Non , je suis vraL D'abord je me suis persuadé que l'honuoe social était un être dénaturé ; et croyant me rendre meilleur et plus heureux, fe me suis fait sauvage. L'ennui , l'inquiétude , la tristesse m'ont détrompé. D n'était plus temps : naon caractère était annoncé , et pour le soutenir, je l'ai forcé encore. J'ai renchéri sur l'austérité de nos Spartiates, et je passe pour mépriser plus fièrement qu'eux-mêmes 1?*s biens que je n'ai pas.

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Mais pourquoi donc suis->)e chagrin de savoir qu'ailleurs on jouit de ces faux biens dont je me prive ? Quel mal me font les arts de Corinthe et d'Athènes , le luie de l'Asie , les voluptés de Sy^ baris ? J'ai trop d'humeur pour un vrai sage. Si j'étais bien heureux moi-même dans ma frugalité , pourquoi m'indignerais*je €|u'oa fût heureux dans l'opulence , et aune autre façon que moi ? Je me suis dit souvent que si toute la Grèce avait les mœurs^^ Sparte, Sparte serait asservie. Heureusement pour elle , ses ^i* sins sont efféminés. Il aurait donc fallu me réjouir qu'ailleurs on eut des moeurs voluptueuses ; et point du tout, jamais je n'e pense à ces fêtes , k ces spectacles , à ces festins que des gens amollis se donnent , sans en avoir quelque dépit ; et pour m'en consoler , il faat que j'en médise ! Éstrce donc là de la sagesse ! Oh ! non. C'est de l'orgueil qui souffre , et qui se venge des privations qu'il s'impose. Un vrai sage serait celui qui , content du sort que les dieux 9 la fortune , ou le choix de sa propre raison , lui auraient assigné en partage , laisserait , sans s'en émouvoir , tout le monde vivre à son gré. Pour moi , qui me tàte le cœur , je sens ce qui le blesse , et je trouve en effet qu'au fond de ma misanthropie l'envie a caché son levain. Dispensez-moi donc d'accepter un prix qui ne m'appartient pas ; et voyez dans l'ile de Rhodes, ^ Qéobule de Lindos ne serait pas l'homme que vous cherchez. Il goûte les biens de la vie sobrement et paisiblement , possédant des richesses dont il fait bon usage , et dont il n'est point possédé ; il est heureux et libre , et il trouve bon que partout on soit heureux et libre comme lui.

Il a raison, dirent If s députés : l'homme qui sait le mieux jouir , sans abuser , doit être en effet le plus sage ; et ils se rendirent à Lindos , ou Qéobule vefiait tout récemment d'être mis a la tête des affaires publiques.

£n arrivant sons le vestibule du palais , ils virent s'avancer vers eux , d'un pas délibéré , une jeune et beUe personne modestetement vêtue d'une robe de lin pli;s blanche que la neige , et ceinte d'un ruban bleu céleste au - dessous du sein. Ses cheveux noirs flottaient en ondes autour de son cou d'ivoire , et sur son front brillait dans toute sa candeur le caractère de la bonté. Celait la charmante Eumétis , l'une de ces femmes célèbres dont le temps semble avoir pris soin de conserver le souvenir. Fille de Cléobule , le peuple se plaisait à l'appeler Qéobuline. Fidèle conseil de son père , elle en faisait la gloire , elle en était l'amour.

Lorsque les députés se furent fait connaître : Etrangers , leur dit-elle en les introduisant dans le palais , ne vous offensez pas si mon père se fait attendre. Dans ce moment il donne audience à son peuple ; vous ne voudriez pas qu'il abrégeât pour vous la plus

sainte de ses. fonctions; mais des qu'il sera libre, je noncerai.

Alors , en causant avec eux sur les mœurs , les lois, les le commerce , les arts , les alliances et les rivalités de! peuples de la Grèce , elle montra tant de lumières et un caract d'esprit si fort au-dessus de son âge, qu'ils étaient tentés «le ini cftpr le trépied qu'ils venaient présenter à son père. Ala ! mentez bien , lui dirent-ils , étonnante Eumétis , le que Thaïes vous rendit à Corinthe , dans le palais de Péri en disant que vous étiez digne de gouverner un grand état f reux , sans doute , heureux le peuple qui obéit à un père ^oat vous êtes la fille ! Ce roi doit être le vrai sage à qui l'orade S^A^ pollon nous fait apporter ce présent ; et alors ils lui racontèrenf l'aventure du trépied d'or.

Ah! leur dit-elle , je crains bien que mon père ne le refuse. D 5*est fait k lui-même une si haute idée de la véritable qu'il est loin de prétendre y pouvoir atteindre jamais.

En disant ces mots , elle vit le peuple s'écouler par les porticfues du palais; et après avoir observé curieusement tous les visages r Que le ciel soit loué , dit-elle , tout le monde s'en va content 1 Alors d'un pas léger elle retourna vers son père.

Ah! lui dit Qéobule , excédé de fatigue , je n'en puis plus. Non, tu as beau dire, il n'y a pas moyen d'y tenir. Ces gens-là voudraient tous régner. Il n'y en a pas un qui ne pense qu'en me donnant sa voix , il m'a cédé sa place , et qui ne croie au nwiiis devoir siéger dans mes conseils. Ils sont tous politiques , miKtaires^ jurisconsultes, négocians, que sais-je? et c'est toujours le plus inepte qui abonde le plus dans son sens.

Cléobuline ,'en recobrassant avec une douce gaieté , allons, loi dit-elle, mon père, encore un peu de patience. Le sens commua est rare , et l'amoui^propre est sot , on le sait bien ; mais si tout le monde était sage , on n'aurait pas besoin de roi. Les avez-voos tous écoutés ? Oui , je n'ai rebuté personne. Eh bien , conrage , avec le temps ils deviendront plus raisonnables , et se laisseront rendre heureux. A présent venez recevoir des étrangers qui vous attendent , et qui , envoyés par Apollon Delphique , viennent , disent-ils, en son nom, vous offrir un don précieux.

Lorsque les députés de Cos et de Milet eurent prononcé leur harangue • Cléobule étonné , confus de l'honneur qu'on lui àéfé^ rait : Quoi ! leur dit-il, n'avei^vous pas un Thaïes k Milet, à Priène un Bias , un Solon dans Athènes , à Lacédémone un Giilon , un Phizon plus sages que moi ?

Que voulez-vous, lui répondit l'un des Milésiens? Nous les avons tous vus. Ils se renvoient la {gloire , comme un ballon, de

l'un k l'autre. Il n'y en a pas un qiii Teuille convenir qu'il est sage ; et chacun d'eux prétend avoir son faible et son coin de fohe;

Et moi, dit Cléobule, est-ce que je n'ai pas le mien? Ma sa-^ gesse dont vous parlez , la voilà , reprit-il en leur montrant sa fille. C'est elle dont l'humeur douce et conciliante tempère l'â-^ prêté de mon esprit et de mes mœurs. Voyez cet air ouvert ^ ac<* cueillant çt sensible ; cette simplicité , cette grâce dans son main-^ tien ; cette jeunesse de vingt ans ^ si fraîche et si naïve encore ^ c'est là que. loge un cœur plein de noblesse et de courage ; c'est là qu'habite une âme pleine de force et de bonté ; et si moi-memé on me croit bon , c'est à ma fille que je le dois. Sans elle je serais un homme insociable. — Ah, mon père ! que dites-vous ? — La vérité, ma fille ,. comme on la doit aux envoyés d'un dieu pour qui rien n'est caché. Oui , messieurs , je suis affligé d'une maladie incurable , d'une antipathie iuivincible pour la moitié du genre homain. Je ne puis endurer les sots. J'ai voyagé dans l'espérance de leur échapper, mais en vain : partout je les .retrouve , partout ils me désolent. Je crois les laisser au midi, ils m'attendent au nord. Comme un essaim de mouches , ils semblent voler après moi. Las de les fuir, je suis venu m'y abandonner dans ma patrie ; mais je ne puis m'y accoutumer.

Il est vrai que les sots, dirent les députés^ sont une espèce bien importune ; mais que serait-ce donc si vous trouviez partout des fous et des méchans? Bon, reprit Cléobule, lés fous, on les enferme ,' ils sont en petit nombre ; et lorsqu'ils ne sont pas nuisibles , on les^ plaint. Les méchans sont notés , ils sont rarementimpunis ; et en attendant que la loi nous en délivre , on peut s'en garantir. Mais les sots ! ah ! les sots ; c'est là l'espèce indestruc-s tîble , et qui fourmille impunément. Pas une loi contre eux-: ils vont tête levée ; et partout ils ont l'avantage du nombre , de l'audace, de l'intrépidité. — Mais enfin quel miil vous font-ils? — C'est là ce que je me demande sans pouvoir m'en rendre raison. Mais du plus loin que je les vois , mes nerfs frémissent , mon sang s'allume; et avant même de les entendre, je les devine, je. le» sens. Cet air épanoui , content de leur mérite , assuré de leurs avantages; cette complaisance en eux-niémes , et cette négligence de l'estime d'autrui ; cet empressement à couper la parole au plus instruit pour lai apprendre ce qu'ils savent le moins et ce qu'il sait le mieux ; ce ton de su&ance et de présomption ; cette persuasion de succès que vient d'avoir ce qu'ils ont dit , et qu'aura ce qu'ils ont à dire ; cette raispn fausse et hardie qui va de bévue en bévuç, heurtant de tous cotés le bons sens et les convenances j et donnant pour des nouveautés , pour des vérités inouies , les plu» triviales erreurs ; tout ceU m9 noiet aux abois.

Vous avez bien raison , dit Fun des députés , ces gens^l^ insoutenables. Non, je n'ai pas raison , dit Cléobule ; et ic 1 mon impatience est d'un fou ; car enfin ces esprits tort us son.! on^ espèce comme une autre. Est-ce que tous les arbres d'uixe Corc sont droits tomme le cèdre ? Les sots sont la broussaille clix g«vn hunain , et partout la broussaille abonde. Plaignez donc l'Iionzaii faible qui ne peut vivre avec les sots ; mais ailes , croyez— moi . chercher votre sage à Lesbos , oii Pittacus , avec une bont^ , aoc constance infatigable , accueille , écoute tout le monde , et zi« revient pas de son audience avec la ftëvre dans le sang. S'il j s ^Bns toute la Grèce un vrai sage , c'est Pittacus.

. Déjà bien fatigués de tant de courses inutiles, les députés passèrent à Lesbos ; mais avant de voir Pittacus , ils voulurent jeter nn coup-d'œil sur son tle ; et après l'avoir parcourue , ils se dirent à Mythilène , ù\i le roi faisait son séjour. Ils furent i dnits aussitôt qu'annoncés ; et l'un d'eux lui tint ce langage : verain de cette ile heureuse , dans vos villes que nous venons ^e parcourir, à Méthymne, à Antisse , surtout à Mythilène , et dans les campagnes voisines , nous n'avons vu que Tamour du travail y et l'image de l'abondance ; l'agriculture , l'industrie et le commerce florissans ; partout l'ordre et la paix ; partout une sécurité parfaite , une heureuse tranquillité. Ce spectacle fait votre éloge ; et le trépied d'or qu'Apollon destine au plus sage des sages appartient de plein droit au législateur de Lesbos.

Oui , si l'oracle ne demandait qu'un roi juste et bon , je croîs l'être , répondît Pittacus ; mais un sage , c'est autre chose. Commençons par dtner, et au sortir de table , je me ferai connaître à k vous tel que je suis.

Le dîner fut simple et frugal ; mais l'air de bienveillance et d'aifabilité qui était naturel à ce prince, l'aimable gaieté de ses enfans , les grAces nobles et touchantes de leur mère Amasille , la plus belle des femmes, valaient mieux que du luxe; et Pittacus , environné de sa famille , aurait paru le plus heureux des hommes , sans une teinte de mélancolie , qui , dans ses yeux et sur son visage , semblait attrister le bonheur.

Il se fit expliquer d'où leur venait le trépied d'or, et les singularités du refus qu'en avaient fait les autres sages. Ainsi , dit-il , aucun n'est content de lui-méiùe ; et chacun d'eux a dans son âme un juge plus sévère que ne serait l'envie , tout inexorable qu'elle est. Ah ! croyez qu'ils ont tous bien mérité leur renommée : aussi sont-ils bien révérés. Ils n'ont pas comme moi dans leur pays un détracteur' qui s'obstine à les outrager. Ce malheur m'était réservé. A ces mots , un profond soupir s'échappa de son <ein ; et après un assez long silence y il demanda aux députés »

lans la Grèce on chantait les vers qu'Alcee avait faits contre lui , •t qui le dénonçaient comme le corrupteur et l'oppresseur de sa >atrie.

Us l'assurèrent tous que ces vers impudens et reconnus pour lels.ne flétrissaient que le poëte. Vous l'entendez , lui dit la reine? ce mauvais génie est connu ; et le fiel dont il est rempli n'est un poison que pour lui-même. Oubliez-le donc pour jamais après lui avoir pardonné. Oui , dit-il , on déteste la satire , je veux le croire; mais en la détestant , chacun la sait par cœur.

Au sortir de table , la reine se retira avec ses enfans ; et Pittacus se'pronaenant avec les députés dans les jardins de son palais : Le ciel m'est témoin , leur dit-il , qu'en acceptant la royauté que les Lesbiens m'ont offerte , je n'ai fait que céder aux instances du plus grand nombre et au vœu des plus gens de bien. Depuis, j'ai fait pour eux tout ce qu'un père tendre eût fait pour ses enfans chéris ; et cependant ce malheureux Alcée ne cesse de noircir mon règne et d'empoisonner mes bienfaits. Dans ses vers, mes lois sont des chaînes , mon autorité n'est qu'un joug , ma bonté même est une amorce ; et jusqu'à la clémence dont j'ai usé pour lui lorscju'îl était en mon pouvoir, est , dit-il , un effet ou de la peur du blâme , ou de l'espoir dont je me suis flatté de m'en faire un adulateur. Ah ! j'atteste les dieux que je n'aurais voulu de lui que son ' silence. Que lui ai-je fait? l'ai-je usurpé , ce trône oii il me voit d'un œil flamboyant de colère? Par quelle violence, par quelle iniquité me suis-je rendu odieux? Et quel autre que lui dans Lesbos, dans la Grèce, peut m'accuser d'être un tyran? Ils iront cependant à la postérité , ces vers ou il me peint des couleurs les plus noires. Les dieux, pour mon supplice , ont accordé le don du génie à un imposteur. Ah ! combien il dément cette fable vulgaire , que lorsque les serpens se sont nourris des herbes que produit îllélicon , ils perdent leur venin ! Son cœur en est gonflé plus que le cœur de la vipère ; il le répand sur mon règne à grands flots.

Les députés voulurent lui répondre que l'équitable renonunée confondrait son accusateur. Et qui jamais , lui dirent-ils , a déclaré plus hautement que vous son horreur pour la tyronnîe ? Wesl-ce pas vous à qui l'on demandait quelle était la pire des bétes , et qui fîtes cette réponse mémorable : pami les animaux sauvages ^ c^est le tyran ^ parmi les animaux domestiques^ c^est le flatteur? Est-ce donc vous qu'on accusera d'avoir été un tyran vous-même?

Non , je ne le suis point , dit-il ; non je ne veux point l'être ; et en déposant ma puissance, je rendrai compte au ciel et à la terre de l'usage que j'en ai fait. Yous, Pittacus ! s'écrièrent les députés,

voi^ ! pour complaire à un infâme détracteur, déjxiser le pouTcm de rendre un peuple heureux ! — Oui , je l'abdiquerai pour ook- Condre la calomnie. Ce peuple aurait encore besoin de moi , je le sens bien ; ni ses lois , ni ses mœurs , ni sa félicité , ne son.! asseï bien affermies ; la paix et Fabondance que {e lui ai procurées ont des vices auxquels je sais qu'il est enclin ; s'il retombe dans la mollesse et dans l'oisiveté , il ne tardera pas à se corrompre de non* veau , et peut-être à s'abandonner k la plus funeste licence ; c*eit ce que les plus sages des Lesbiens me disent tous les jours. Maïs telle est ma faiblesse , qu'en vain dix mille voix s'élèvent pour bé* nir la douceur, la bonté de mon règne ; un seul homme corrompt, dans le fond de mon cœur , ma joie et mes prospérités. Je le t<hs comme une furie me poursuivre dans l'avenir. Ce peuple qtu m'aura béni sera muet dans la poussière ; et Alcée vivra , me déshonorant d'âge en âge , et sera seul entendu ! Dans le sileocv de la nuit , ses vers infâmes , mais brùlans , ses vers étincelans de rage et de génie , pleins de fiel et de charme , insolens et harm<^ nieux, retentissent à mon oreille. Ils passeront de bouche en bouche , et je crois lui-même l'entendre les chanter au milieu des peuples assemblés. Les accords de sa lyre tourmentent mon som.meil ; et parmi ces accords , j'entends ces mots terribles qui me réveillent en sursaut : Cesse , lâche Lesbos j cesse de servir un tyran. Oh , non ! je ne l'ai point cette force de la sagesse , cette force qui foule aux pieds les serpens de l'envie et de la calomnie , et marche d'un pas libre et ferme dans le droit sentier du devoir. Si j'étais un vrai sage, Alcée aurait beau m'insulter, je lui abandonnerais l'opinion commune ; je laisserais ses vers tromper la renommée; et je serais heureux avec moi-même du bien que j'aurais fait^ du bien que je ferais encore à mon pays. Mais non, je suis inquiet , agité , troublé comme un enfant , de ce qu'on pensera de moi ; semblable au daim timide qui court dans les forets , le bruit des vents , le bruit des feuilles m'épouvante. Remportes votre trépied d'or; le faible , le pusillanime Pittacus ne Ta point mérité.

Mais à qui donc enfin nous adresser , lui demandèrent les en- | voyés de la Pythie 7 A Périandre de Connthe , répondit le roi de Lesbos. Périandre ne prétend pas être au nombre des sages; mais il aime à les rassembler , et il se plaît à les entendre. Souvent dans un banquet il les a réunis ; il les connaît bien tous ; et luimême il saurait les apprécier mieux qu'un autre. Mais pour plus d'assurance , allez lui demander , au nom du dieu qui vous euToie, de les inviter à souper. Là, le verre à la main^ et le trépied d'or sur la table , ils jugeront eux-mêmes auquel ce prix de la sagesse «era présenté par vos mains.

conseil fut suivi. Les sages , convia par Périandre , k jour é , se rendirent tous à Gorinthe ; et je n'ai pas besoin de dire ixa-e les députés de Milet et de Gos furent du festin.

^^ck , dit Périandre aux convives , vers la fin du repas , après ^voix* fait apporter sur là table le trépied couronné de fleurs, qpn.^ cbacun de vous , à la ronde ^ nous définisse la sagesse , et que 1^ ;[>Tilc en soit donné à celui qui vous semblera réunir au plus degré les caractères du vrai sage. Vous serez jugés par vos

Alors, selon Fusage qui s'observait dans ces festins, chacun ne pAv-lant qu'à son tour , les uns définirent la sagesse , une égaillé «l*<!fmtf inaltérabU dana l'une et dans Vautre fortune ^ les autres , connatsaance profonde de soi-même, appliquée à se rendra fiileur et plue heureux ; d'autres , une modération dane les 'airs qui rf excède jamais les vrais besoins de la nature ; d'au- 'tres , le don de régler le présent et de disposer de l* avenir, diaprés €^3 ccfnseils du passé ; celui-là , une force cPàme à P épreuve des jymssions; celui-ci, l'empire absolu de la raison sur la volonté, Bîas fermait le cercle , et quand vint son tour de parler , la sagesse , dit^il , est tout cela ensemble ; d'oii je conclus que le -vrai sage n'est pas un mortel , mais un dieu et un dieu comme il n'y en a guère. J'opine à ce que l'on renvoie le trépied d'or au dieu qui nous le fait offirir; car c'est à lui qu'il appartient. Cet avis les mit tous d'accord , et le trépied d'Hélène fut consacré dans le temple de Delphes* , pour y servir de siège à la prétresse d'Apollon. Quand cette grande affaire fut ainsi terminée , les députés voulurent féliciter Bias du succès de son opinion. Félicitez-moi , leur dit-il , d'une bien meilleure fortune ; je suis le plus heureux des hommes ; j'ai retrouvé mon chien ; je n'ai plus rien à désirer.

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