‹ Œuvres de MarmontelChapitre 28 sur 34 · LA LEÇON DU MALHEUR · texte numérisé non relu

LA LEÇON DU MALHEUR

Vj'est un noble et généreux courage que celui qui brave la mort ou qui dompte l'adversité ; mais il en est un que je crois plus rare encore et non moins admirable. Je vais en donner un exemple , en me rappelant ce qu'un jour Watelet me raconta dans les bosquets du Moulin-Joli.

L'un des hommes de notre siècle qui avait le mieux arrangé sa vie pour être heureux , c'était Watelet. Il s'était donné tous les goûts , il aimait tous les arts , il attirait chez lui les gens de lettres et les artistes ; il s'était fait lui-même artiste et homme de lettres,

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non pas avec ce brillant succès qui éveille et provoque IV mais avec ce demi-talent qui sollicite Tindulgence , et qui , éclat , sans orages , obtenant de l'estime et se passant de g;li amuse les loisirs d'une modeste solitude y ou d'une société vole , assez sage pour y borner le cercle de sa renommée, et pour ne chercher dans le monde ni admirateurs ni jaloux. Ajoixtes à ces avantages une singulière aménité de mœurs, une probité délicate , une politesse attentive à tenir constamment l'aizioorpropre d'autrui en paix avec le sien , et vous aurez l'idée d'uo^e vie voluptueusement innocente. Telle fut celle de Watelet.

Tout le monde connaît la retraite philosophique qu'il s'ëCait faite au bord de la Seine. Je l'y allais voir quelquefois. Un joar j'y trouvai deux époux nouvellement unis et charmés l'un de l'autre, le mari jeune encore , la femme âgée à peine de dix-huit k vingt ans. Watelet semblait lui-même heureux de leur bonheur^ dont leurs regards lui rendaient grâces. Comme ils parlaient français tout aussi purement que nous , je fus surpris de leur entendre dire qu/ils allaient passer en Hollande , et qu'ils étaient venus lui faire leurs adieux. J'eus donc après dîner , lorsqu'ib furent partis, la curiosité de savoir quels étaient ces époux , si heureux , si reconnaissans. Watelet me mena dans un coin de son île enchantée , et nous étant assis : Ecoutez , me dit-il , vous alCez voir l'honneur sauvé du naufrage par la vertu.

Dans un voyage que je fis en Hollande , uniquement pour mir un pays que l'homme dispute à la mér, et que le comitierce enrichit cornue en dépit de la nature , j'y fus recommandée â va riche négociant appelé Odelman , homme honorable dans sa' maison antant qu'avare dans son commerce. A son comptoir et h sa table y je trouvai un jeune Français d'une figure intéressante et d'une modestie extrême. Il n'avait , en Hollande , que le nom • d'Olivier.

Odelman, simple dans ses manières, avait beau le traiter en ami et presque son égal ; le jeune homme , avec je ne sais quelle dignité respectueuse , se tenait à sa place.: vous eussiez dit d'un fils attentif et docile à la volonté de son père , et qui le servait par amour.

Je lui fis un accueil dont il parut touché. Il y répondit d'un ton noble, mais d'un air humble, les yeux baissés et la pudeur sur le visage. A table , il parla peu , mais avec un choix d'expressions, une mesure , une décence qui annonçaient un honmie bien né. Après le dîner , il vint à moi , et de l'air le plus obligeant , il m'offrit tous ses bons offices. Je n'en abusai point ; mais poar quelques détails d'économie dans mes dépenses , d'intelligence dans mes empiètes , je le priai de vouloir bien m'aider de ses coa«

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n y ajouta les attentions les plus aitnables , les soins les plus {e<:tueux.

J'essayai de savoir de lui ce qui l'avait amené en Hollande.' Il i^ répondit : r infortune; et sur tout ce qui le touchait , je crus ^'^ apercevoir qu'il ne voulait pas s'expliquer.

Cependant nous passions ensemble tous les momens qu'il pouvait exe donner; et avec une complaisance que ma curiosité fatiguait (mjaelquefoisy mais ne lassait jamais, il voulait bien m'instruire l.e ce que la Hollande avait d'intéressant. Il me la faisait voir 3 SUIS ses relations avec tous les peuples du monde , n'existant que p«ur artifice , et occupée sans relâche à soutenir et à défendre ses digues et sa liberté. Reconnaissant envers sa nouvelle pi^trie , it exi parlait avec un sentiment que sa mélancolie attendrissait encore , et qui , plein d^estime pour elle , ne laissait pas d'être xxiélé de souvenirs et de regrets. Ah ! si la France , disait-il , faisait pour aider la nature y le quart de ce que fait la Hollande pour la dompter ! . . , Et dans les mœurs de celle-ci , dans ses lois , dans sa politique , dans sa laborieuse et pénible industrie » il i^ faisait admirer, les prodiges qu'opère )a nécessité.

Vous sentez bien que je me pris pour lui d'une affection singulière. L'intéressant jeune homme! disais^je à Odelman , et combien n'ai-je pas à m'en louer ! c'est vous sans doute qui lui avee recommandé de me traiter si bien ? Point du tout , me dit-il ; mais vous êtes Français , et il adore sa patrie'. Je suis pourtant bien aise qu'elle me l'ait cédé ; ejle en a^eu qui lui ressemblent. Tout ce que vous pouvez imaginer d'estimable , il le réunit ; fidélité, intelligence , application infatigable , travail facile et prompt , coup d'œil perçant , net et rapide , un esprit d'ordre auquel rien n'échappe ; et surtout une économie I . . • Ah ! c'est lui qui connaît bien le prix de l'or I

Cet article de son éloge ne fut point de mon goût, et pour l'en excuser , j'observai qu'il était permis aux infortunés d'être avares. Avare ! il ne l'est point , reprit le Hollandais , car il n'est point avide ; jamais l'argent d'autrui ne l'a tenté , j'en suis bien sûr ; il n'aime que le sien ; mais pour le ménager , il est d'une parcimonie si savante ^ si raffinée , que les Hollandais mêmes en sont émerveillés. Et cependant , lui dis*je , rien ne décèle en lui une âme intéressée. Il m'a parlé de vos richesses et de celles de la Hollande; il en a parlé sans envie. -^ Oh ! non, je vous l'ai dit, il n'est point envieux ; je ne lui vois pas même cette cupidité qui est Târae de notre commerce. Souvent je lui ai proposé de risquer dans le mien les bénéfices de son travail. Non , me dit-il , je n'sti rien à risquer, le peu que j'ai m'est nécessaire ; et s'il a quelquefois cédé à mes instances , en exposant de petites sommes aux périls de la mer ^

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je Ven ai vu si cruellement agité jusqu'au retour de mes lunrircti qu'il en a perdu le sommeil. C'est proprement le caractère de 11 TOurmi ; content de ce qu'il peut accumuler par sou travail , jaimi il ne se plaint de n'en pas gagner davantage ; et conserrant dan ses épargnes un air d'aisance et de noblesse , en se refusant tout, i! parait ne manquer de rien. Par exemple , vous le Yoyez wm décemment ; eh bien , cet habit bleu sur lequel n'a jamais repati un grain de poussière , il j a six ans qu'il est le même , et il n'a ea que celui-là. Il m'a fait aujourd'hui la faveur de dîner chez moi : rien n'est plus rare ; et cependant il n'a tenu qu'à lui que ma table ait été la sienne ; mais il aime mieux disposer de cet artide de sa dépense pour la réduire à l'étroit nécessaire ; et sur ks besoins de la vie , sa frugalité trouve encore les moyeos d'écenomiser. Mais ce qui m'étonne surtout y c'est le secret qu'il me £iit h moi-même de l'emploi de ses fonds. Je lui ai supposé d'abord quelque maîtresse qui lui épargnait la peine de thésauriser; mais la sagesse de sa conduite a bientôt détruit ce soupçon. Ce qui me reste à croire , c'est qu'impatient de revoir sa patrie , il y place â mesure sa petite fortune , et qu'il me cache le désir d'en aller jouir dans son sein.

Comme il n'y avait rien de plus simple , ni de plus vraisemblable y j'eus la même pensée. Mais avant mon départ, j'appris mieux à connaître ce rare et vertueux jeune homme.

Mon cher compatriote , lui dis-je enfin le jour qu'il reçut mes adieux , je retourne à Paris ; aurai-je le chagrin de vous y être inutile ? Je vous ai donné le plaisir de m'obliger tout à votre aise, et tant que vous avez voulu ; ne me refusez pas ma revanche , je vous en prie. Non , monsieur , me dit-il ; je vous la donnerai , et en échange de ces petits services dont vous exagérez le prix , j'irai ce soir vous en demander un des plus intéressans pour moi. Je vous préviens que c'est un secret dont je vous rends dépositaire : mais je n'en serai point en peine , et votre nom seul m'en répond. Je lui promis de le garder fidèlement ; et le soir même , il arriva chez moi chargé d'une cassette pleine d'or.

Voici , me dit-il , cinq cents louis , trois ans de mes épaignes , et une note signée de ma main qui vous en indique l'usage. Ea les distribuant , vous aurez la bonté de retirer les billets que j'acquitte y et de me les faire passer.

Apres que l'or fut bien compté , je lus la note. Elle était signée Olivier Salvary. Quelle fut ma surprise de n'y trouver que des objets de luxe ! Mille écus à un joaillier, mille à un ébéniste, cent louis pour des modes, autant pour des dentelles , et le reste à un parfumeur.

ie vous étonne , me dit«il ? vous qe voyez p^ tout. J'ai déjà

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